Chapitre 1 306
Il n’avait même pas bu un seul verre, pourtant ?
Tous les serviteurs de la salle de banquet étaient des professionnels chevronnés, avec plus de dix ans d’expérience. Il leur suffisait de voir un invité une seule fois pour retenir quantité de détails à son sujet.
Pour un invité agréablement éméché, une potion plutôt que de l’alcool ; pour un invité de bonne humeur, une boisson spéciale…
Mais aucun serviteur ne savait quoi offrir à un duc qui se tenait le tibia en se roulant par terre.
Le Directeur Crâne prit la parole comme si de rien n’était.
« Je vais m’occuper de lui. Vous pouvez tous retourner à votre travail. »
« Mais, Votre Grâce… »
« Debout ! »
Le Directeur Crâne donna un coup de pied au duc à terre, comme s’il frappait une balle de polo.
Miraculeusement, le duc Ikalderen se releva d’un bond. Il avait compris que rester au sol ne ferait que lui valoir d’autres coups de pied.
« Vous voyez ? Il n’y a pas de quoi s’inquiéter. »
« O-oui… oui ! »
Les serviteurs s’enfuirent, horrifiés, comme une marée qui se retire. Le Chevalier de la mort les regarda partir d’un air amer.
Une nouvelle rumeur infâme va se répandre. Faites que les gens la prennent pour une simple histoire ridicule !
Au moins, l’histoire du Directeur Crâne qui avait donné un coup de pied à un duc étendu par terre ne semblait pas devoir convaincre grand monde.
Enfin, peu de gens croiront probablement non plus que l’Héritier est devenu professeur à Valdrogard.
Le Chevalier de la mort contempla tristement par la fenêtre les palais illuminés sur la colline, si éclatants qu’on aurait dit une ville qui ne dormait jamais.
Combien de souffrances l’Héritier devait-il endurer en ce moment ?
***
« Voici le professeur Wardanaz ! »
« Ouaiiiiiiiiiis ! »
Les élèves de Valdrogard applaudirent, frappèrent du pied et acclamèrent avec enthousiasme.
Après avoir vu d’innombrables pièces et participé à toutes sortes d’activités culturelles, les élèves de Valdrogard savaient parfaitement comment réagir face à un chef-d’œuvre.
Accueillir un grand professeur ne faisait pas exception. Les élèves de Valdrogard manifestèrent leur enthousiasme sans retenue : ils firent sauter les bouchons des bouteilles de vin et déchirèrent des parchemins pour déclencher des feux d’artifice magiques.
À cette vue, Lee Han sentit une partie du ressentiment qu’il nourrissait envers Valdrogard commencer à s’évanouir.
J’ai peut-être été trop sévère avec Valdrogard ?
« Excusez-moi si les élèves vous importunent, professeur Wardanaz ! »
« Ah. Seigneur Kraha. »
Lorsque le directeur de Valdrogard s’approcha de lui avec amabilité, Lee Han le salua avec une politesse irréprochable.
Le Directeur Crâne pouvait bien l’appeler comme bon lui semblait, mais Lee Han, qui n’était qu’un jeune homme, ne pouvait pas se permettre d’en faire autant.
Pourtant, le directeur de Valdrogard éclata d’un rire chaleureux.
« Appelez-moi simplement Amaset ! »
« …… »
Un instant, Lee Han s’imagina interpeller le Directeur Crâne d’un « Hé, Osu ! », et frissonna.
Il avait beau devenir un mage toujours plus puissant et progresser jusqu’au rang d’archimage, il ne pensait pas qu’un tel jour arriverait de son vivant.
« E-eh bien, compte tenu de ma fonction, je serais en fait mal à l’aise si je me montrais trop familier avec vous. »
« Comment ça ? Professeur Wardanaz, cela ne me dérange vraiment pas… »
Amaset, le directeur de Valdrogard, voulait être le genre de directeur que ce professeur fraîchement arrivé considérerait comme un compagnon chaleureux.
Comme il serait heureux de pouvoir se présenter partout comme « un ami de Lee Han Wardanaz » !
« Au fait, où sont les professeurs ? »
demanda Lee Han en reculant d’un pas. Le directeur tendit le bras et désigna un mur de la salle de banquet.
« Là-bas ! »
« … ? »
Un instant, Lee Han se demanda s’il avait mal vu.
Il n’y a qu’une seule personne ?
« Certains professeurs seraient-ils invisibles ou auraient-ils recours à un sort de dissimulation ? »
« … Puhahaha ! Professeur Wardanaz, vous avez vraiment un sens de l’humour remarquable ! Tout le monde, écoutez ça ! À l’instant… »
« Je vous en prie, ne faites pas ça. »
Horrifié, Lee Han s’empressa d’arrêter le directeur.
J’ai le syndrome de Stockholm ? Pourquoi le Directeur me manque-t-il ?
C’était étrange, mais le Directeur Crâne, qui lui lançait sans cesse des piques et le tourmentait de remarques acerbes, lui semblait d’une certaine façon plus facile à gérer que le directeur de Valdrogard, beaucoup trop gentil.
Lee Han lui-même n’y comprenait rien.
« Eh bien, c’est les vacances, alors forcément, les professeurs ne sont pas là ! »
« … ?? »
Lee Han pencha la tête, encore plus perplexe.
Puis il comprit avec un temps de retard ce qu’Amaset voulait dire et répondit :
« Ah. Ils ne pouvaient pas assister au banquet parce qu’ils sont tous dans leur tour de mage respective, à préparer le prochain semestre ? »
« Mais non ! Quelle idée absurde ! Les professeurs sont des êtres humains, eux aussi. Ils doivent profiter de la vie ! »
Amaset ouvrit de grands yeux, stupéfait par les propos extravagants de Lee Han.
À Valdrogard, quand venaient les vacances, les élèves parcouraient tout l’Empire pour se reposer et récupérer de la fatigue accumulée après un semestre entier de travail acharné.
Si les élèves le faisaient, les professeurs le méritaient tout autant.
« … Alors, quand préparent-ils le prochain semestre ? »
« Professeur Wardanaz, regardez ici. »
Amaset sourit et désigna la poitrine de Lee Han.
« Que voyez-vous ? »
« ??? »
« Je vois déjà les cours à l’intérieur du professeur ! »
Un instant, Lee Han faillit lui demander : « Vous n’hallucinez pas ? »
Mais son interlocuteur était le directeur de Valdrogard, et donc le supérieur de Lee Han. Aussi gentil qu’il puisse paraître, Lee Han ne pouvait pas se montrer insolent envers lui.
« La tradition académique de Valdrogard, c’est le naturel. Si un professeur doit se forcer à tout préparer à l’avance et à fabriquer quelque chose, alors je crois que ce n’est pas la bonne méthode. Un professeur doit faire émerger naturellement ce qui se trouve en lui ! Il doit s’exprimer ! Les élèves le souhaitent aussi ! »
Incroyable ! C’est presque exactement les mêmes sottises que Gainando débite quand il ne veut pas étudier !
Lee Han fut horrifié intérieurement.
C’était une pensée extrêmement impolie, mais il se demanda presque si ce discours était une tradition orale transmise au sein de la maison Kraha.
Ceux qui n’avaient rien préparé étaient toujours les premiers à dire des choses comme : « Je vais miser sur le naturel », alors qu’en vérité, le naturel ne pouvait émerger qu’au terme d’une préparation minutieuse et complète.
Je dois tenir bon. Ce n’est pas Gainando.
S’il le contredisait, Lee Han risquait d’être tourmenté pendant tout un semestre. Il hocha donc la tête et fit semblant d’être d’accord.
« J’ai appris quelque chose. Je suppose que je ne devrais pas non plus me forcer à préparer mes cours, et que je devrais simplement laisser les choses venir naturellement. »
« C’est un véritable honneur d’avoir pu aider le professeur Wardanaz, même un tout petit peu ! J’en suis ravi ! »
Je préparerai tout en secret.
songea Lee Han.
De toute façon, ce genre de discours n’avait aucun pouvoir de persuasion sur un mage d’Einroguard.
Un mage d’Einroguard ne pouvait que se dire : « Alors, je préparerai mes cours sans me faire prendre. »
« Alors, pourquoi ce professeur est-il ici ? »
« Ah. Le professeur Seden, de la maison Nwalka ! Un danseur remarquable et un excellent comédien. Il prépare une pièce avec les élèves de Valdrogard pendant les vacances ! C’est vraiment quelqu’un de formidable. »
« … Il n’enseigne pas la magie ? »
« Non ? »
« … Je vois. »
Lee Han commençait à s’inquiéter.
Cette école n’a donc personne qui enseigne la magie ? J’ai quand même besoin de quelqu’un à qui poser quelques questions.
Dans le pire des cas, chaque fois qu’il rencontrerait des difficultés à préparer ses cours, Lee Han devrait peut-être demander conseil au Directeur Crâne.
Aussi effronté qu’il puisse être, Lee Han se sentirait tout de même un peu coupable de demander à ce Directeur Crâne, déjà passablement agacé, « comment devenir un bon professeur à Valdrogard ».
« Oh ! Professeur Wardanaz ! »
Dès que le professeur Seden, un homme-bête araignée, aperçut Lee Han, il accourut sur ses huit pattes.
« Enchanté de fai— »
« Le seigneur Pengerine m’a dit que vous étiez le professeur qui avait contribué à cette réinterprétation novatrice ! J’avais tellement envie de vous rencontrer ! »
« Pardon ? »
Lee Han s’interrompit, pris au dépourvu par ces paroles tout à fait inattendues.
De quelle réinterprétation novatrice parlait-il ?
Est-ce qu’il parle de magie ?
Le professeur Seden débita ses paroles avec excitation, comme s’il dansait.
« La pièce, la pièce ! Cette magnifique représentation audacieuse ! Celle du <Palais du vieux roi>, dans la ville de Granden, au début de l’année ! »
« … Si je me souviens bien, c’est à ce moment-là qu’un monstre venu d’une autre dimension, invoqué par un adorateur d’un dieu maléfique, est apparu ? »
Leurs souvenirs divergeaient tellement que Lee Han se demanda un instant si le professeur Seden ne parlait pas d’autre chose.
Il se souvenait très bien des adorateurs d’un dieu maléfique qui avaient invoqué un monstre mort-vivant venu d’une autre dimension en pleine représentation, dans la ville de Granden. Lee Han avait dû courir partout avec Alshicle pour l’arrêter.
Et les autres élèves d’Einroguard avaient dû se donner un mal fou pour évacuer le public, à l’époque.
« Ah, bien sûr, le monstre était apparu aussi. Mais cette illusion de dragon ! Cette audace avec laquelle vous avez repris l’une des théories les plus en vogue de l’historiographie impériale, selon laquelle la maison Alkarmata aurait eu des liens avec un dragon ! J’en suis tombé amoureux ! »
« … ??? »
Lee Han réfléchit plusieurs fois à ce que le professeur Seden pouvait bien vouloir dire, puis finit par comprendre.
Pour arrêter l’ennemi, ils avaient lancé le sort d’illusion préparé à l’avance, <Illusion d’Azirmo déchaîné>, et l’avaient envoyé voler dans les airs. Le public avait apparemment pris cela pour un élément soigneusement prévu de la pièce.
À l’époque, il y avait eu Alshicle et Stedal Nago…
« Attendez. Ceux qui se sont battus à l’époque, c’étaient le seigneur Pengerine et un mage violent nommé Stedal Nago, qui n’a absolument rien à voir avec moi. »
« Pourtant, quand j’ai interrogé le seigneur Pengerine, il m’a dit que le professeur Wardanaz avait également apporté son aide. »
Seigneur Pengerine !
Lee Han en voulut intérieurement à Alshicle.
Même si cela avait été pénible, comment avait-il pu rejeter la faute sur son cadet ?
Stedal Nago était sans doute un vagabond impossible à retrouver, tandis que l’identité d’Alshicle était connue de tous. Les gens avaient donc dû continuer à importuner Alshicle, et lui seul.
Alors, excédé, Alshicle avait dû finir par dire : « Très bien ! Wardanaz a aidé lui aussi ! » et répartir ainsi l’attention…
C’est vraiment abusé. Je lui ai même ouvert une boîte de sardines.
En vérité, Lee Han l’ignorait, mais Alshicle avait fait cela par gentillesse.
Même si tout cela avait été un accident, Alshicle s’était senti un peu coupable de recevoir seul les louanges des autres.
Comme il ne pouvait pas révéler l’identité de Stedal Nago, Alshicle s’était contenté de dire que Lee Han, parmi les élèves d’Einroguard, avait lui aussi prêté main-forte à l’époque…
« Professeur Wardanaz ! Quelle idée vous a poussé à faire ça ? »
« Je suis désolé. Je ne l’ai pas fait pour la pièce. Je voulais attirer l’ennemi. »
« Le secret, c’était donc l’audace de faire complètement fi du contenu de la pièce ? »
« … Directeur ! Directeur ! »
Lee Han appela Amaset.
Le directeur de Valdrogard, qui buvait avec des diplômés, accourut avec entrain à son appel.
« Oh, mais c’est mon professeur préféré ! »
« Y aurait-il d’autres professeurs ? Des professeurs de magie… Ah, le professeur Tosre ! Où est le professeur Tosre ? »
Lee Han parvint tant bien que mal à se rappeler ce qui s’était passé l’année précédente.
Le professeur qui était venu avec des élèves de Valdrogard au début de l’année précédente s’appelait bien Tosre.
Si quelqu’un a fait tout ce chemin avec des élèves de Valdrogard jusqu’à Einroguard, c’est qu’il est vraiment passionné de magie !
« Ah. Le professeur Tosre… n’est plus parmi nous. »
À la question de Lee Han, Amaset et même le professeur Seden, jusque-là si enthousiaste, prirent un air sombre.
En voyant leur réaction, Lee Han comprit qu’il avait commis une erreur.
Les mages exerçaient par nature un métier où les accidents étaient fréquents. Tenter de pousser des sorts aux conséquences catastrophiques jusqu’aux limites du danger, puis les lancer quand même, faisait partie du quotidien ; on ne pouvait pas vraiment l’éviter.
Il n’avait parlé que quelques fois avec le professeur Tosre, mais apprendre qu’une personne comme lui avait perdu la vie dans un accident assombrit aussi Lee Han.
« Au début de cette année, une autre tour de mage l’a invité, alors il a déménagé là-bas. »
« C’est vraiment regrettable. »
Le professeur Seden s’exprima comme si la douleur était encore vive.
Au bout du compte, le professeur Seden avait dû laisser partir le professeur Tosre sans jamais lui enseigner les joies de la danse ni celles du théâtre.
« …… »
Lee Han sentit une idée inquiétante et bouleversante lui venir lentement à l’esprit.
Et si…
… Dans cette école de magie, les seuls professeurs à enseigner vraiment la magie étaient-ils ceux qui ne restaient pas longtemps ?