Chapitre 1 303
Comme l’archimage et le chevalier le dévisageaient comme s’il était fou, le duc rougit.
« Ce n’est pas de la mendicité ! »
« C’est pourtant comme ça qu’on appelle ça, en général… Les élèves de cette école n’ont vraiment honte de rien, mais tu ne démérites pas. Cela dit, vu que tu as un jour volé quelque chose parce que tu voulais percer le secret de la vie éternelle, qui n’existait même pas, j’imagine que tu es né sans vergogne. »
« Je vous ai dit que ce n’était pas ça ! »
Le duc Ikalderen avait appris bien des choses dans les souterrains d’Einroguard, mais il n’avait pas encore atteint le niveau d’un élève d’Einroguard.
Si on accusait un élève d’Einroguard de mendier, il répondait sans sourciller : « Ah, oui. On peut appeler ça de la mendicité. Donnez-moi encore un peu à manger, s’il vous plaît. »
… Mais la fierté du duc l’empêchait d’accepter qu’on le traite de mendiant.
« Ce n’est pas de la mendicité. Il y a toute une histoire derrière. »
« Tu geins pour qu’on te donne à manger et tu nous racontes une longue histoire. Tu ne vaux pas mieux qu’un élève qui débarque en salle de punition. »
« Écoutez-moi ! »
Le duc Ikalderen les força furieusement à entendre ses explications.
Lorsque la princesse Yukbeltire, le membre le plus grossier, méprisable et malfaisant de la Famille impériale, l’avait raillé et tourmenté, le mage de la Famille Wardanaz avait été à la hauteur de sa réputation et de son caractère en lui servant un repas chaud.
De retour dans son domaine, le duc avait goûté à toutes les délicatesses de la terre et de la mer, mais aucune n’avait eu la saveur de ce repas.
« Je veux retrouver ce goût. Alors ? C’est différent de mendier, non ? »
« …… »
— Maître. Vous ne pouvez pas le frapper. Il vient tout juste de finir de se préparer…
Quand le Directeur Crâne dévisagea le duc d’un air qui disait clairement : « Et alors ? », le Chevalier de la mort murmura nerveusement.
À vrai dire, le chevalier n’en pensait pas moins.
Le duc Ikalderen semblait trouver touchante et émouvante son histoire — « Je n’ai pas mangé pendant quelques repas, alors quand j’ai enfin pu manger, c’était délicieux » —, mais elle n’avait rien de tout ça.
« Et alors ? » était sincèrement la seule réponse qui lui venait à l’esprit.
« Si on t’avait laissé mourir de faim quelques jours de plus, tu aurais peut-être écrit un poème là-dessus. Si tu veux que Wardanaz te prépare un repas, demande-le-lui toi-même. Si tu fais correctement ton travail, il acceptera peut-être de faire ça pour toi. Allez, on y va ! On a déjà perdu assez de temps. »
Le Directeur Crâne donna un coup de pied au duc et le poussa dehors. À l’intérieur de la villa, les serviteurs baissèrent la tête et firent comme s’ils n’avaient rien vu.
Dans les environs de Valdrogard, même un carrosse assez luxueux avait du mal à se faire remarquer.
Les élèves issus de familles riches et prestigieuses étaient si nombreux qu’on disait qu’il n’y avait rien de plus ridicule que de vouloir frimer avec son carrosse.
Et pourtant, même dans un endroit pareil, le carrosse du duc Ikalderen sortait du lot.
Plusieurs nobles et élèves de Valdrogard, à l’œil affûté, s’exclamèrent d’admiration ou s’inclinèrent respectueusement.
Au moment où le duc Ikalderen allait pousser un reniflement satisfait, le Directeur Crâne lui donna un nouveau coup de pied au tibia.
« Fais avancer ce truc, espèce de mollasson. »
« … Plus vite ! »
Ils arrivèrent bientôt à l’écurie, et le Chevalier de la mort descendit chercher Lee Han.
Peu après.
Le Chevalier de la mort ressortit en courant.
— Il n’est pas là !?
« Quoi ? »
— J’ai demandé aux autres, et ils m’ont dit qu’il était déjà parti pour Valdrogard…
Le Directeur Crâne resta perplexe.
Laisser quelqu’un derrière parce qu’il l’avait fait attendre ne ressemblait pas à son disciple.
C’était plutôt le genre de chose que le Directeur Crâne lui-même aurait fait.
Que se passait-il ?
« Il serait parti avant nous parce qu’on l’a fait attendre trop longtemps… ? »
« M-mais préparer un banquet prend toujours autant de temps ! Arrêtez ! Ne me frappez pas ! »
Quand le chevalier s’apprêta à le frapper, le duc s’écria précipitamment.
Le Directeur Crâne fit signe au chevalier de s’arrêter.
« Ça suffit. S’il est parti avant nous, on n’a qu’à le rattraper. Wardanaz n’agit pas sans réfléchir. »
« Hmph. Pour quelqu’un qui n’a ni sang ni cœur, vous faites sacrément confiance à votre disciple. »
« Ah. Oui, c’est vrai. Surtout quand il s’agit de duper des gens en uniforme, Wardanaz est meilleur que moi. Il sait comment amener l’autre partie à baisser sa garde. »
« Absurde ! Wardanaz n’est pas ce genre de mage. Ne décrivez pas votre disciple comme s’il était à votre image ! »
Le duc Ikalderen protesta, incrédule.
Le Directeur Crâne désigna le duc et s’adressa au chevalier.
« Tu vois ? Il est vraiment doué pour duper les gens, non ? Celui qu’il a berné prend même sa défense. »
— N’est-ce pas là le comble de la duperie ?
Le duc ne put que grincer des dents en entendant leur échange.
C’était vraiment la première fois qu’il rencontrait des adversaires qu’il ne pouvait vaincre ni par la force, ni par l’autorité, ni par les mots.
Pendant ce temps, le carrosse fonçait vers le palais au sommet de la colline.
En voyant Valdrogard resplendir dans la nuit, la colère du duc s’apaisa sans qu’il s’en rende compte.
La beauté des lieux en valait la peine.
« C’est vraiment magnifi— »
— Si seulement on pouvait voler quelques-unes de ces tours qui flottent dans les airs.
« Exactement. »
« Des barbares qui ne savent faire que de la magie ! »
Leur conversation, d’une barbarie absolue, était dépourvue du moindre sens esthétique et de la moindre sensibilité.
Le duc se sentit plus seul que jamais.
« Nous y sommes. Annoncez-nous. »
— Son Excellence Gonadaltes, Seigneur d’Einroguard, et le duc impérial Ikalderen sont arrivés !
« … Non ! Qui présente les gens comme ça ?! »
Le duc Ikalderen cria, outré.
De toute sa vie, il n’avait jamais entendu présenter un noble de cette façon.
Au minimum, ne fallait-il pas consacrer une dizaine de lignes à détailler tous les titres, les liens familiaux et le statut du noble, pour que son interlocuteur sache à qui il avait affaire ?
Le Directeur Crâne lui répondit, visiblement agacé :
« La ferme. Je vais te jeter hors du carrosse. »
« …… »
Le duc se figea sans même s’en rendre compte, devant cette attitude bien plus sèche et menaçante que celle que le directeur avait affichée à la villa.
« C’est à cause de toi qu’on est en retard, et tu continues de l’ouvrir ? Il y a quelque chose… quelque chose qui cloche. »
« ?? »
Quand le Directeur Crâne marmonna ensuite à voix basse, le duc fut encore plus effrayé.
Ce mage était-il en train de perdre la raison ?
« Q-qu’est-ce qui cloche ? »
« Je ne sais pas. Mais mon instinct d’archimage me dit que quelque chose ne va pas… »
« Votre Excellence ! Quand êtes-vous sorti ? »
« … Quoi ? »
Le Directeur Crâne se figea en entendant le chef des serviteurs s’approcher et s’exclamer.
« Si vous me l’aviez dit, j’aurais envoyé des serviteurs vous accompagner. »
« Répétez. Qui est sorti ? »
« Qu’est-ce qui ne va pas ? Vous êtes bien rentré tout à l’heure, Votre Excellence. Vous vous souveniez même de qui j’étais et de la famille dont je venais… »
« …… »
Le Chevalier de la mort n’avait encore jamais vu le visage de son maître devenir aussi livide.
Boum !
Le Directeur Crâne fit aussitôt exploser le carrosse du duc Ikalderen et bondit au-dehors.
« C’est mauvais. C’est un double. »
— Un double de vous, maître ?
« Oui. Rien d’autre ne l’explique. Je trouvais que quelque chose clochait… »
Le Directeur Crâne fusilla du regard le chef des serviteurs, qui n’avait toujours pas compris la situation.
« Espèce d’idiot ! Tu es le chef des serviteurs, et tu te laisses berner juste parce que quelqu’un a été gentil avec toi ? Et tu appelles ça assumer tes responsabilités ?! »
« … ???? ! »
« On y va ! »
Le Directeur Crâne lança un sort gigantesque dans les airs.
C’était à la fois une déclaration de guerre au double et une mesure pour gagner du temps.
Je suis là, maintenant. Alors, si tu ne veux pas mourir, arrête ce que tu fais et file !
La magie qui se répandait dans le domaine de Valdrogard réagit avec violence, mais le Directeur Crâne l’ignora et se fraya sans difficulté un chemin à travers sa résistance.
Un torrent de mana déchaîné se mit à tournoyer autour des collines de Valdrogard, formant une prison dont personne ne pouvait s’échapper.
— Maître. À votre avis, de quel genre de double s’agit-il ?
« Difficile à dire. S’il est venu exprès à Valdrogard… c’est qu’il est mû par la cupidité. »
— Alors, tant mieux ! N’est-ce pas le plus faible au combat ?
« C’est justement ce qui le rend plus pénible. Il sait qu’il est faible, alors il excelle à prendre la fuite. »
En plus, le double doré se trouvait en ce moment avec Wardanaz.
Le fait que Wardanaz soit arrivé le premier à Valdrogard, alors que ça ne lui ressemblait absolument pas, ne laissait aucun doute.
— Ne vous inquiétez pas. Le successeur s’est déjà fait avoir une fois, alors il a forcément compris rapidement cette fois-ci !
« … Je ne crois pas… »
Le Directeur Crâne gémit.
Il y avait déjà pensé, mais, en parfait élève d’Einroguard, ce traître de Wardanaz se rebellait souvent contre l’autorité du directeur et se laissait facilement influencer par les paroles de ceux qui se dressaient contre lui.
Surtout après ce qui s’était passé avec le double du désir de gloire, il ne pouvait être qualifié que d’ordure fourbe et retorse.
« Et il a fallu que ce soit le double de la cupidité. »
— Aïe.
Même le Chevalier de la mort, qui prenait d’ordinaire la défense de Lee Han dès qu’il le pouvait, sentit son cœur inexistant se serrer à cette remarque.
Bien sûr, le successeur s’était toujours montré calme et capable.
Mais s’il avait affaire au double de la cupidité ?
Et s’il baissait sa garde et se faisait berner ?
— … Ça n’arrivera pas ! Je vous en prie, faites confiance au successeur !
« J’aimerais bien. Cet enfoiré… s’est déjà enfui. »
Après avoir pris le contrôle des environs de Valdrogard, le Directeur Crâne claqua la langue.
Comme on pouvait s’y attendre de ce fourbe insaisissable, il s’était enfui dès son arrivée.
« Des palais ont disparu ? Des tours ? »
— Non ! On dirait qu’il n’a rien réussi à voler !
« Sa Majesté a placé de la magie ici en personne, alors ça n’aurait pas été facile. Tant mieux… Des élèves de Valdrogard se sont fait berner ? »
— On ne dirait pas. Même si le double avait berné quelques élèves de Valdrogard, ça lui aurait rapporté assez d’or pour le satisfaire ?
« C’est vrai. Alors, qu’est-ce qu’il a fait au juste ? »
— Peut-être qu’il n’a rien réussi à faire !
« Je l’espère sincèrement. »
***
« …… »
— ……
Le véritable Directeur Crâne et le Chevalier de la mort restèrent muets d’effroi après avoir rencontré le directeur de Valdrogard.
« … Vous voulez dire que Wardanaz va enseigner à Valdrogard ce semestre ? »
« Oui ! Pourquoi vous comportez-vous soudain comme ça ? »
« Ça ne vous a pas paru étrange ? Vous n’avez rien trouvé de bizarre ? »
« J’ai été surpris, mais… Votre Excellence, vous me l’aviez bel et bien dit. “Si la chance se présente à votre porte, saisissez-la. Ne doutez pas.” »
« J’ai dit ça le jour où j’ai reçu par hasard des ingrédients qui étaient destinés à une autre école de magie ! Je n’ai pas dit aux autres de reprendre cette phrase à leur compte ! »
« ??? »
Amaset trouvait que la journée était vraiment étrange.
Un génie d’Einroguard avait accepté d’enseigner à Valdrogard pendant un semestre, puis le Directeur Crâne était revenu en trombe et s’était mis à débiter ce genre de choses…
« Au fait, Votre Excellence, pourquoi vos yeux ont-ils repris leur couleur normale ? »
« …… »
— Maître. Il faut tenir bon ! Vous ne pouvez pas semer le chaos à Valdrogard !
« Ughhh. »
Le Directeur Crâne gémit face à cette épreuve qu’il n’avait pas affrontée depuis un bon moment.
On disait que la vie d’un mage consistait à surmonter une épreuve après l’autre, mais celle-ci était bien pire qu’il ne l’avait imaginé.
« Je pars quelques heures et… cette folie… »
« Ah. Directeur. Pourquoi vos yeux ont-ils repris leur couleur normale ? »
Lee Han, qui venait de revenir après avoir brièvement salué les gens de Valdrogard, aperçut le Directeur Crâne et le salua.
Le Directeur Crâne poussa un soupir si profond qu’on aurait dit que le sol allait s’effondrer.
***
Peu après.
Toutes les personnes impliquées dans l’incident s’étaient réunies au même endroit.
Lee Han était plongé dans un profond examen de conscience.
Comment avait-il pu ne pas s’en rendre compte ?
On disait que lorsqu’on se faisait escroquer, on se laissait berner comme si l’on était ensorcelé, mais là, c’était tout de même un peu fort.
Pourtant, aussi dur qu’il fût envers lui-même, Lee Han était loin d’être aussi inquiet que le duc Ikalderen.
Le duc, qui s’était retrouvé de fait coupable de haute trahison, gardait la tête baissée et n’osait même pas la relever.
« Je n’aurais jamais imaginé que c’était le double de Votre Excellence. Je n’ai rien soupçonné du tout. »
« Bien sûr que non. Tu as remarqué que j’avais entouré le domaine extérieur de magie, tout à l’heure ? »
« Il s’est passé quelque chose comme ça ? »
« … Laisse tomber… »
Le Directeur Crâne comprit qu’il ne servait à rien de se moquer de l’autre.
C’était quelqu’un qui n’avait de toute façon pas la moindre fierté de mage. À quoi bon le narguer avec de la magie ?
« Je vais être franc, Mahaset. »
« C’est Amaset. »
« … Amaset. Quoi qu’il en soit, tu ne peux pas confier un poste de professeur à un élève qui entre à peine en troisième année. »
« Votre Excellence. Mais… le professeur Wardanaz a appris plusieurs sorts du cinquième cercle. C’est largement suffisant pour être qualifié ! »
« …… »
Tu es déjà allé raconter ça à tout le monde, en plus ?