Chapitre 1 301
Sa question ayant trouvé réponse, le Directeur Crâne aux yeux dorés sourit avec douceur et tapota l’épaule du mage.
Bien sûr, certaines questions restaient en suspens.
Pourquoi cette école de magie tenait-elle tant à embaucher son disciple comme professeur, au point de lui offrir une somme aussi exorbitante ?
L’Empire ne comptait peut-être pas beaucoup de mages exceptionnels, mais il y en avait tout de même quelques-uns, pour peu qu’on cherche bien. Alors pourquoi n’en avaient-ils pas engagé un autre ?
Et les élèves qui se promenaient dans les environs avaient l’air bien moins doués en magie qu’il ne l’aurait cru, sans même paraître particulièrement intéressés par celle-ci. Que se passait-il au juste ici ?
*Ce serait quand même pas une sorte de club mondain déguisé en école de magie ? Hoho. Bien sûr que non. Voilà que cette mauvaise habitude me reprend.*
Un grand homme fortuné devait savoir réfréner sa curiosité et son imagination.
Quelqu’un qui remettait absolument tout en question pouvait devenir un mage remarquable, mais jamais un homme riche.
« V-Votre Excellence, c’est la première fois que vous vous montrez aussi gentil avec moi ! »
Le mage contempla le Directeur Crâne, partagé entre l’étonnement et l’émotion.
Le Directeur Crâne soutint son regard et tenta de lire ses pensées en examinant les émotions qui s’y reflétaient et les mouvements de son âme.
L’autre était…
« … le directeur !! »
« Pardon ? »
« Ah, non. C’est un plaisir de vous revoir. Oubliez l’insulte que je vous ai faite la dernière fois. Vous savez bien que j’ai toujours été excentrique. »
« Vous n’avez pas à vous excuser… Non, pas du tout. Vu tout ce que Votre Excellence a apporté à l’Empire, vous avez bien le droit de vous montrer ainsi ! »
Le directeur de Valdrogard semblait sincèrement respecter le Directeur Crâne.
Bien sûr, le Directeur Crâne grommelait, ricanait et s’agaçait à chacune de leurs rencontres, mais de tels défauts n’en étaient pas vraiment chez un si grand homme.
« Celui qui se dévoue vraiment à l’Empire, c’est quelqu’un comme vous. Kraha… Maison… Amaset… »
« Vous vous souvenez de mon nom !? »
Contrairement à Einroguard, où le directeur détenait un pouvoir absolu — et portait même le titre de « Seigneur » —, celui de Valdrogard était élu pour un mandat de courte durée.
Comme il s’agissait pratiquement d’une fonction honorifique, la compétition n’était pas particulièrement féroce. Les familles nobles qui faisaient d’importantes donations se relayaient simplement à ce poste, à tour de rôle.
C’est pourquoi le Directeur Crâne ne retenait jamais leur nom et appelait simplement le titulaire « le directeur de Valdrogard ».
Ce noble impérial d’âge mûr, modèle de mondain, à l’air bienveillant, consciencieux et digne, semblait prêt à bondir de joie en recevant la reconnaissance du Directeur Crâne.
« Bien sûr que je m’en souviens. Comme je viens de le dire, je suis excentrique de nature. Comprenez-moi. »
« Mais non, pas du tout ! »
« Au fait, je sens l’aura de l’or qui émane de votre famille, mais celle qui vient de vous personnellement est un peu plus faible. »
« Vous le savez parfaitement et vous me taquinez quand même ! Je ne suis pas le chef de famille. C’est ma cousine aînée qui l’est. Elle a hérité du sceau familial, alors forcément, la différence entre nos fortunes est aussi grande qu’entre le ciel et la terre ! »
« Hoho. Vous aviez l’air si consciencieux et solennel que je n’ai pas pu m’en empêcher. »
En entendant le Directeur Crâne, Amaset faillit s’effondrer de bonheur.
Mais avant qu’il n’en ait le temps, le Directeur Crâne lui posa une autre question.
« Alors, combien aviez-vous dit que vous paieriez pour que je vous prête mon disciple comme professeur pendant un semestre ? »
« Je ne regretterais pas de vous donner toutes les pièces d’or qui se trouvent actuellement dans notre coffre. Les mécènes en seraient ravis, eux aussi. »
Même en disant cela, Amaset ne s’attendait pas à grand-chose.
Il connaissait suffisamment le Directeur Crâne pour savoir que jamais celui-ci ne laisserait un disciple qu’il affectionnait quitter Einroguard, ne serait-ce que pour un semestre.
Si cela avait été possible, la professeure Garcia serait venue enseigner un semestre à Valdrogard depuis longtemps.
« Parfait ! Par égard pour le dévouement et la diligence dont vous avez fait preuve, je vous prête mon disciple comme professeur pour un semestre. »
« C-Ce… c’est… c’est vrai !? Vous plaisantez, n’est-ce pas ? Vous ne vous moquez pas de moi !? »
Amaset respectait le Directeur Crâne, mais cette fois, il ne parvint pas à le croire sur-le-champ.
C’était tout simplement trop inattendu.
« Amaset, Amaset… Dire qu’il y avait une telle distance entre nous. C’est triste. Bien sûr, je comprends que ce soit difficile à croire. Mais regardez-moi dans les yeux. Est-ce que j’ai l’air d’un menteur ? »
*Mais pourquoi ses yeux sont-ils devenus dorés ?*
Le directeur de Valdrogard trouva cela étrange, mais hocha tout de même la tête.
Le Directeur Crâne était bien trop charmant pour qu’on s’attarde à pinailler sur ses paroles, et sa proposition l’était encore davantage.
« Si vous nous le prêtez vraiment, nous vous donnerons non seulement les pièces d’or du coffre, mais aussi les titres de propriété des domaines et des terres offerts par nos mécènes actuels ! »
« Quoi ? Vous avez aussi ce genre de choses ? Mais quel endroit… Non, non. Oublions ça. »
« Pourquoi ? Je vous en prie, acceptez notre gratitude la plus sincère ! »
« C’est difficile à revendre. Vous pourriez plutôt convertir tout ça en or ? Les pierres précieuses feraient aussi l’affaire. »
« C’est possible, mais il faudrait un certain temps. Deux ou trois mois, peut-être… »
« Je m’en doutais. Alors, laissons tomber. Je considérerai que les pièces d’or suffisent à prouver votre sincérité. »
« Mais… ! Comment pourrions-nous vous rendre un tel service ! »
« Ce n’est rien. Ce n’est rien. Je comprends ce que vous ressentez. »
« Mais votre disciple a-t-il accepté ? »
Au milieu de toute son excitation et de sa joie, Amaset posa une question plutôt pertinente.
À sa connaissance, le mage de la maison Wardanaz venait à peine d’achever sa deuxième année.
La troisième année était une période où les mages se consacraient entièrement à la magie et affinaient la voie qu’ils comptaient suivre.
Renoncer à tout un semestre de cette période si précieuse pour enseigner dans une autre école de magie n’était pas une décision facile à prendre.
Ou peut-être qu’être un génie rendait ce genre de considération sans importance ?
« C’est là que ça se complique… »
« Pardon ? »
« Non, rien. Bien sûr qu’il a accepté. Mais est-ce que mon disciple doit absolument signer le contrat ? Ma seule signature ne suffirait-elle pas ? Vu nos liens… »
« Quelle drôle de plaisanterie ! La dernière fois, n’est-ce pas vous qui m’avez conseillé de toujours suivre les procédures ? »
Amaset éclata d’un rire sonore en parlant.
À strictement parler, les paroles du Directeur Crâne ressemblaient plutôt à : « Vous avez l’air d’être le genre d’ordure qui ne connaît que les procédures, alors respectez-les bien, même quand vous crèverez. » Mais Amaset y avait vu un bon conseil.
« Sa signature est indispensable. La magie de Valdrogard doit accepter votre disciple et le reconnaître comme professeur. »
« Hmm. C’est vrai. Je suppose que je n’aurai pas d’autre choix que de le convaincre… »
« Pardon ? »
« Ce n’est rien. Puis-je vous poser encore une question ? »
« Vous pouvez m’en poser dix. »
« Hoho, vraiment… Ce n’est pas grand-chose. Une fois le contrat conclu, pourrais-je recevoir les pièces d’or tout de suite ? »
***
*Qu’est-ce qu’ils peuvent bien se raconter pendant tout ce temps ?*
Lee Han fut surpris de voir que le Directeur Crâne discutait bien plus longtemps que prévu.
D’habitude, après une dizaine de secondes de conversation avec quelqu’un d’une autre école de magie, l’un des deux finissait par s’énerver ou s’en aller, et l’échange s’arrêtait là. Mais cette fois, pour une raison inconnue, la discussion s’éternisait.
*C’est son obsession des donations… Directeur. Pour aujourd’hui seulement, je vous respecte.*
« Tu as attendu un moment, pas vrai ? C’est terminé. »
« De quoi avez-vous parlé aussi longtemps ? »
« Ce qui compte, ce n’est pas ce dont nous avons discuté, mais le sens de nos paroles, disciple. »
« ?? »
Le Directeur Crâne lança une remarque volontairement vague pour baisser la garde de Lee Han et le désorienter.
*Il a bu ?*
Naturellement, cela ne fit pas grand effet sur Lee Han. Il se demanda simplement pourquoi cet homme se comportait soudain ainsi.
Comment pouvait-il agir de la sorte alors qu’il n’était même pas capable de s’enivrer ?
« Alors, de quoi avez-vous parl— »
« Les élèves de cette école de magie sont moins doués que je ne le pensais. Pourquoi ? Ça m’intrigue vraiment. »
« … Si vous tournez autour du pot exprès parce que vous voulez nous insulter… »
Lee Han soupçonna le Directeur Crâne de préparer le terrain pour critiquer les élèves d’Einroguard.
Sinon, pourquoi se soucier soudain du niveau de Valdrogard ?
« Disciple ! En un moment aussi important, dans un lieu aussi important, tu crois vraiment que je t’insulterais indirectement comme ça… »
Le Directeur Crâne tenta de se glisser le long de l’âme de Lee Han pour lire ses pensées.
Mais Lee Han possédait tant de mana qu’il n’était pas facile d’y pénétrer. Le Directeur Crâne le fixa, l’air dégoûté.
« … Vous venez d’essayer de me maudire ? J’ai senti mon âme trembler un peu. »
« Tu te fais des idées. »
« Je suppose. Vous ne me lanceriez jamais une malédiction, Directeur. Ce serait beaucoup trop désavantageux. »
Lee Han crut à l’explication du Directeur Crâne.
S’il voulait le maudire, le Directeur Crâne aurait tout intérêt à s’y prendre autrement. Le rapport coût-efficacité serait bien trop mauvais.
« Bref, pourquoi reparlez-vous du niveau de Valdrogard ? Nous en avons déjà discuté en montant. »
« C’est ça que tu voulais dire ? Non, même en tenant compte de ça, c’est encore bien trop… Ce sont des mages qui utilisent un domaine pareil ? »
« ??? »
*Merde.*
En voyant son disciple le dévisager d’un air perplexe, le Directeur Crâne comprit qu’il avait fait une erreur.
Valdrogard était tellement en dehors de toute logique qu’il avait réagi de façon suspecte.
Son disciple lui avait pourtant clairement expliqué plus tôt que les mages de Valdrogard avaient tendance à être un peu médiocres. Malgré cela, il avait quand même réagi ainsi.
*Mais ça, ce n’est pas juste « un peu »…*
« Directeur. Se pourrait-il que… »
Le Directeur Crâne se raidit.
« Vous faites ça pour me remonter le moral ? Ce n’est pas la peine. Même sans me flatter comme ça, je m’acquitterai avec diligence de toutes les tâches qu’on me confiera. »
S’imaginer qu’insulter Valdrogard ferait plaisir à un élève d’Einroguard était vraiment simpliste.
Bien sûr, tandis que Lee Han disait cela, un léger sourire était apparu au coin de ses lèvres.
« … J-Je ne m’en étais pas rendu compte. On dirait que je t’ai vraiment sous-estimé, disciple. »
Le Directeur Crâne commença à craindre que son disciple ne soit un peu trop naïf.
Bien sûr, vu ce qu’il s’apprêtait à faire, l’innocence était une bonne chose. Mais avoir pour disciple un mage aussi pur et naïf, même de façon théorique, c’était un peu…
« Disciple. Valdrogard dit qu’il y a quelques documents que tu dois signer. En les lisant, je me suis dit que tu devrais absolument… »
« Allons-y. »
« … Tu ne veux même pas savoir de quoi il s’agit ? »
« Quoi ? Pourquoi vous vous comportez comme ça, tout à coup ? »
Lee Han protesta, sincèrement déconcerté.
N’avaient-ils pas eu précisément cette conversation plus bas ?
— Une fois à l’intérieur, garde le silence, prends un air mélancolique et fais simplement ce qu’on te dit.
— Ah. Ne vous inquiétez pas, Directeur. Je garderai le silence et suivrai vos instructions.
Après lui avoir dit tout ça, pourquoi se comportait-il soudain ainsi ?
Était-ce un test ?
« … Oui ! C’est vrai. »
« Si vous continuez, je raconterai en détail à tout le monde au banquet comment on vit à Einroguard. »
***
Un peu plus tard.
Lee Han entra avec le Directeur Crâne dans une petite salle annexe du palais et s’arrêta en voyant le contrat posé devant lui.
*Hein ?*
Il avait bien dit, avant d’entrer, qu’il ferait tout ce qu’on lui demanderait, mais ce contrat était plutôt…
… déconcertant.
Un contrat stipulant qu’il travaillerait comme professeur à Valdrogard pendant un semestre ?
Il n’arrivait même pas à imaginer ce qui avait bien pu se passer pour qu’un tel contrat apparaisse. Lee Han voulait poser la question, mais le Directeur Crâne fixait droit devant lui, sans changer d’expression le moins du monde.
« Directeur. Qu’est-ce que c’est que… »
« Chut. Qu’est-ce que tu as dit tout à l’heure ? »
« J’ai bien dit que je garderais le silence et suivrais vos instructions… mais vous êtes sûr que c’est vraiment une bonne idée ? »
Lee Han était vraiment perplexe.
Aussi grandiose que soit le plan, il devait bien y avoir des limites.
S’ils ne parvenaient pas à régler le problème de ce contrat par la suite, ce n’était pas Lee Han qui aurait des ennuis, mais le Directeur Crâne.
Lee Han pourrait toujours passer un semestre à se détendre à Valdrogard, avec son eau pure et son air frais. Mais le Directeur Crâne…
*Les professeurs ne vont quand même pas laisser passer ça, si ? Sa Majesté ne risque pas d’apprécier non plus.*
« Tout va bien, disciple. Fais-moi confiance. »
Le Directeur Crâne posa une main sur l’épaule de Lee Han et lui parla, les yeux brillant d’un éclat doré.
Pour une raison quelconque, parmi toutes les versions du Directeur Crâne que Lee Han avait vues, celle-ci lui inspirait le plus confiance et lui était la plus sympathique.
*Enfin, le Directeur doit avoir une idée derrière la tête. Il a peut-être ensorcelé le contrat. Même si je le signe, il finira par être invalidé d’une manière ou d’une autre… Mais je ne sens aucune magie. C’est un sort de haut niveau que je ne connais pas ? Ou il a peut-être un moyen de le récupérer après coup.*
« Entendu. »
Lee Han prit la plume dans l’encrier et signa le contrat.