Chapitre 1 290
« C’est une bonne idée, en fait. Je culpabilisais déjà un peu vis-à-vis de Wardanaz. »
Salko approuva sans hésiter.
La conscience des élèves d’Einroguard s’était considérablement émoussée, mais même en tenant compte de cela, ils avaient reçu beaucoup trop d’aide de Lee Han.
Pour faire comme si de rien n’était, il aurait pratiquement fallu qu’ils arrachent leur âme.
« Je trouve aussi que c’est une bonne idée. Si un ami reste avec lui, il ne s’ennuiera pas pendant les vacances. »
Quand le prêtre Tiziling, de la Tour du Phénix, prit lui aussi la parole, Gainando se retrouva complètement acculé.
Gainando bégaya.
« P-peut-être que Lee Han préférerait qu’un autre ami reste avec lui ! Moi… Je viens de l’école de magie noire, alors je ne lui serais peut-être pas d’une grande aide… »
« Hum. C’est possible. »
Ça a marché ?
La réaction de Giselle laissa Gainando interdit.
Même en le disant, il pensait avancer une excuse plutôt désespérée, et pourtant ses amis semblaient la prendre au sérieux.
Une partie de lui avait envie de crier que l’école de magie noire pouvait aussi se révéler utile, mais s’il le faisait maintenant, il n’aurait plus aucun moyen de se défiler.
Ravalant sa fierté, Gainando décida de tenir bon.
« Alors, je pourrais rester, moi ? J’aurais le temps de construire quelques bâtiments. »
« Ça m’irait aussi. Si je dis au temple que c’est pour un ami, ils comprendront. »
« Enfin… Je n’avais pas vraiment envie de retourner dans le Nord pendant les vacances, de toute façon. Si j’y vais, tout le monde va me harceler de questions sur l’affaire du fidèle du dieu maléfique. Autant rester ici et prendre de l’avance sur la troisième année. »
« ????? »
En voyant ses amis se porter volontaires les uns après les autres pour rester, Gainando eut du mal à y croire.
I-ils sont sérieux ? Peut-être qu’ils mentent ? Peut-être qu’ils friment parce qu’ils pensent qu’ils ne seront pas vraiment obligés de rester…
Une sueur froide coula dans le dos de Gainando. Il avait l’impression d’être le seul à être complètement nul.
Et c’était peut-être bien le cas…
« N-non ! Je vais rester. La magie noire peut vraiment servir de plein de façons différentes ! »
« C’est vrai ? Wardanaz a dit quelque chose de similaire, mais il suit des cours dans toutes les écoles, alors je ne savais pas si c’était vraiment le cas. »
« De quoi tu parles ? »
Comme Gainando et ses amis s’étaient rassemblés et faisaient du bruit, les autres élèves s’approchèrent à leur tour.
À la surprise générale, beaucoup d’élèves se montrèrent prêts à rester à l’école pendant les vacances pour Wardanaz.
« Oh, ça tombe bien ! Je m’inquiétais déjà pour la troisième année. Je vais pouvoir prendre de l’avance avec l’aide de Wardanaz. »
« J’étais trop occupé ce semestre pour participer aux activités du club. Rester à l’école pendant les vacances et s’y mettre ensemble, ça ne me déplairait pas. »
« Mais Ratford, tu n’étais pas censé faire partie du club de déplacement spatial ? »
« Je ne vois pas de quoi tu parles. »
« J’aimerais qu’on fasse des commandes ensemble. J’aurais besoin des conseils de Wardanaz pour la magie d’invocation. »
Le brouhaha enfla rapidement et, bientôt, une dispute éclata. Les élèves commencèrent à se battre pour savoir qui resterait et qui devrait plutôt partir.
Gainando se sentit soulagé, mais aussi perplexe.
… Est-ce que je suis le seul à vivre sans jamais penser à rien ?
Tous les autres menaient une vie bien trop studieuse, parlant de prendre de l’avance sur la troisième année ou de rattraper leurs activités de club.
Même Anglago, qui jouait encore aux cartes de mage avec lui la veille, se portait volontaire parce qu’il voulait faire des commandes ensemble !
« Ça suffit, ça suffit ! On n’en finira jamais. Hé ! Si vous restez tous, vous allez juste embêter Wardanaz. Arrêtez, pour l’instant. »
« Quoi ? Pourquoi ? »
Anglago protesta, comme s’il n’arrivait pas à accepter les paroles de Giselle.
Contrairement aux autres, il comptait faire sa demande avec beaucoup de tact.
En échange, il avait même prévu de chasser des cerfs dans les environs et d’apporter de la viande séchée conservée dans la Tour des Tigres Blancs. En quoi cela aurait-il pu déranger Wardanaz ?
« Ce salaud n’a vraiment aucune conscience ? »
« Plameng est un dieu généreux, mais même lui te lancerait probablement une bouteille en verre à la figure après avoir vu un truc aussi honteux. »
« D’accord. J’ai compris ! »
Comme les critiques des élèves des autres tours fusèrent aussitôt derrière lui, Anglago n’eut d’autre choix que de céder.
À vrai dire, si plusieurs personnes restaient, Wardanaz risquait de trouver ça un peu agaçant.
Anglago était lui-même un ami consciencieux, mais certains des autres étaient de fieffés salauds sans la moindre honte. °• N 𝑜 v 𝑒 l i g h t •°
Giselle avait l’air complètement exaspérée : même des élèves dont elle n’aurait jamais soupçonné qu’ils se joindraient à eux s’étaient rassemblés pour affirmer qu’ils resteraient.
« On va régler ça équitablement. Une seule personne reste. On tire au sort. Pas de plaintes, pas d’objections, pas de nouveau tirage, rien du tout. Si quelqu’un essaie, ce sera un duel. Quelqu’un a quelque chose à redire ? »
Les élèves poussèrent une brève acclamation.
C’était leur façon de signifier qu’ils étaient d’accord.
Le tirage au sort fut organisé en un instant.
Des billets créés par magie furent versés dans une immense jarre, autour de laquelle les élèves se pressèrent.
« Bien. Alors… »
***
« Alors, c’est toi qui as fini par rester ? »
« Ouais… »
« Pourquoi tu n’as pas demandé à quelqu’un d’autre de rester à ta place ? »
Lee Han s’adressa à son ami impérial, qui semblait être le membre de la Famille impériale le plus malheureux du monde.
Même lorsque le dragon s’était fait duper par le Directeur Crâne et avait dû prendre le trône de l’Empereur, il n’avait probablement pas eu l’air aussi misérable.
S’il détestait tant ça, pourquoi n’avait-il pas demandé à quelqu’un d’autre de le faire ?
« Ce n’était pas le genre d’ambiance où je pouvais faire ça ! »
Gainando s’écria d’une voix plaintive.
Il se souvenait encore très nettement de ce qui s’était passé quelques jours plus tôt.
— Le gagnant est… Bon sang ! C’est Gainando !
— Quoi ? Pourquoi ce prince de merde a-t-il autant de chance ?
— C’est donc ça, le pouvoir d’une véritable amitié ? Je croyais qu’il était le seul à appeler ça de l’amitié.
— Il faut croire que ça existe vraiment…
L’honneur suprême, accessible à un seul élève parmi toutes les deuxièmes années.
Gainando avait tiré le bon billet.
Les élèves le félicitèrent, avec dans le regard un mélange de jalousie et de respect.
Dans ces circonstances, Gainando n’avait tout simplement pas réussi à dire : « En fait, les gars, je n’avais pas envie de faire ça. L’un de vous veut bien rester à ma place ? »
Il avait eu l’impression qu’en le disant, toute la dignité ou l’estime de soi qui lui restait en tant qu’être humain disparaîtrait à jamais.
« … »
Lee Han regarda son ami avec un mélange de pitié et d’exaspération.
Qu’est-ce qui clochait chez ce type ?
Je ne lui ai même jamais demandé de rester…
Lee Han ne lui avait jamais demandé de rester, et pourtant Gainando s’était lui-même enfoncé trois fois plus profond dans son trou.
« Beuh… Lee Han. Dis-moi que les autres n’avaient pas vraiment envie de rester. Dis-moi qu’ils ont juste suivi le mouvement. »
« Mais oui, mais oui. C’est sûrement ça. Qui voudrait rester pendant les vacances ? »
Lee Han acquiesça d’un ton nonchalant, sans la moindre sincérité.
Pour être juste, il comprenait la réaction de ses amis.
Lee Han lui-même avait beaucoup de magie à réviser ou à étudier à l’avance pendant les vacances — même si c’était surtout parce qu’il suivait les cours de toutes les écoles et s’essayait aussi à la magie du microcosme. Les autres n’étaient donc probablement pas si libres non plus.
Les vacances de cette année ne ressemblaient pas à celles de l’année dernière.
La pression de la quatrième année, qui se profilait au loin, pesait lourdement sur le cœur des mages.
« Au fait, tu as appris tous les sorts de magie noire que je t’ai dit d’apprendre ? »
« … Ah. Où est passé le professeur ? »
Gainando maudit intérieurement son ami et changea de sujet.
Trois jours seulement s’étaient écoulés depuis. Comment aurait-il pu tout apprendre en si peu de temps ?
Il avait passé une journée à festoyer et à tirer au sort, puis les deux jours suivants à se rouler par terre dans sa chambre privée en maudissant Einroguard.
« Le professeur a été libéré à la fin du semestre. »
« Et le mage d’Oculoguard ? »
« Paridim ? Pareil. Les vacances ont commencé, alors Paridim est rentré à Oculoguard. Il a laissé une lettre, aussi. »
Lee Han désigna les cellules disciplinaires désormais vides en expliquant.
« Maintenant que j’y pense, tu as de la chance, Gainando. La cellule d’isolement qu’occupait le Professeur Bagrak est vide. Elle est équipée de tout ce qu’il te faut… »
« … »
Pour la première fois, Gainando lança un regard noir à son ami.
Il aurait sans doute moins souffert si Lee Han s’était contenté de le taquiner ou de se moquer de lui.
CLAC !
Le bruit d’une porte qui s’ouvrait retentit en haut de l’escalier, et des Chevaliers de la mort entrèrent.
À la vue de Gainando, planté dans le couloir, les chevaliers parurent perplexes.
— Pourquoi es-tu là… Ah. Tu as échoué.
— On dirait que tu t’es trompé d’endroit. C’est le quartier disciplinaire des professeurs. Celui des élèves recalés se trouve ailleurs. Viens, suis-nous.
« … Je n’ai pas échoué ! »
Gainando se mit en colère.
Il avait même passé ses examens en avance et terminé avant tout le monde !
« Je reste, c’est tout ! Parce que Lee Han risque de s’ennuy— »
— Quoi ? Pourquoi ferais-tu une chose pareille… Ah. Tu veux prendre de l’avance sur la troisième année ? C’est vraiment sage de ta part. Peu de gens en seraient capables.
Le regard des chevaliers envers Gainando changea soudain.
Ils l’avaient pris pour un mage noir obnubilé par les plaisirs immédiats et qui ne vivait que pour le jour présent. Mais il était apparemment plus fiable et plus prévoyant qu’ils ne l’avaient cru.
— Excellente décision ! Tu prends enfin la magie au sérieux. Il était temps.
— La sueur que tu verses ne te trahira jamais.
« … »
Gainando, qui allait dire « Parce que Lee Han risque de s’ennuyer », renonça et referma la bouche.
Lee Han intervint, car son ami semblait sur le point de fondre en larmes s’il le laissait encore seul.
« Mais pourquoi êtes-vous ici ? »
— Ah. Héritier. Les vacances ont commencé, n’est-ce pas ? Vous pouvez sortir, maintenant.
« ?! »
Gainando fut encore plus surpris que Lee Han.
« On le libère ?! »
— Pas vraiment. C’est plutôt une assignation à résidence. Vous pouvez vous promener dans l’enceinte de l’académie aux heures prévues.
Ah.
Lee Han comprit aussitôt ce que voulaient dire les chevaliers.
À bien y réfléchir, tout mage assez dangereux pour être enfermé dans le quartier disciplinaire des professeurs devait être professeur ou presque. Il devait donc forcément lui rester pas mal de choses à régler pendant les vacances.
C’était pour cela qu’on leur accordait des heures de promenade pendant les vacances.
Mais ceux qui n’avaient pas envie de travailler ne le feraient-ils pas quand même ?
Quelqu’un comme la professeure Garcia ferait probablement tout son travail même enfermée — encore que la professeure Garcia ne finirait jamais ici. En revanche, le Professeur Verdus n’irait sans doute travailler nulle part, même si on lui accordait des heures de promenade.
« Lee Han, allons-y ! Vite ! »
Craignant que les chevaliers ne changent soudain d’avis, Gainando entraîna son ami vers la sortie à toute vitesse.
« Du calme. Les règles ne vont pas changer d’un coup… Enfin, ça pourrait. On est à Einroguard. »
Ils gravirent l’escalier et sortirent du quartier disciplinaire des professeurs. Les lieux familiers d’Einroguard accueillirent les deux mages.
Des chaînes de montagnes à perte de vue, le Bâtiment principal débordant de magie, des chevaliers qui volaient dans le ciel…
Tout semblait identique, à une exception près.
Tous les élèves avaient disparu.
C’est calme, comme si j’étais ailleurs. Avant, c’était tellement bruyant.
À Einroguard, les élèves se poursuivaient en criant qu’il fallait arrêter quelqu’un, les expériences magiques ratées provoquaient des explosions ou des incendies de forêt, et des marchands hurlaient pour vendre leurs produits.
Une telle tranquillité était ce qu’on pouvait imaginer de plus éloigné de cette Académie de magie.
« Lee Han. Tu sais à quoi je pense ? »
« Je crois. Tu te dis que l’école n’a pas l’air comme d’habitude. »
« Hein ? Non. Je me disais que j’avais envie d’escalader le portail principal et de m’enfuir. »
« … »
Lee Han secoua la tête et poursuivit sa route. Gainando se hâta de le rattraper et lui demanda :
« Alors, qu’est-ce que tu vas faire ? »
« Étu— »
« À part étudier. »
« Hum. Je devrais inspecter les endroits que je n’ai pas pu vérifier pendant que j’étais enfermé, trier les réserves et jeter ce qui doit l’être… À bien y réfléchir, maintenant que les élèves des années supérieures sont partis, je pourrais peut-être fouiller leurs réserves si je fais attention. »
« ! »
Les paroles de son ami remontèrent un peu le moral de Gainando.
La simple idée de passer toutes les vacances dans cet enfer l’avait déprimé, mais être avec son ami — et lui piquer des choses — changeait tout.
Peut-être qu’il pourrait vraiment tenir le coup…
— Rattrapez-le ! Il s’enfuit !
« Je n’ai pas besoin de ce fichu diplôme du crâne ! Laissez-moi sortir ! J’ai dit, laissez-moi sortir ! »
— Calmez-vous ! Vous ne l’avez pas dit vous-même, clairement ? « À partir de maintenant, si je dis quoi que ce soit pendant mes recherches, ce ne sera pas ce que je pense vraiment, alors arrêtez-moi coûte que coûte ! »
« Taisez-vous ! Ce n’était pas moi ! C’était un faux moi ! Laissez-moi sortir ! Je ne veux pas obtenir mon diplôme ! J’ai dit, laissez-moi sortir ! Bon sang ! Je vais envoyer une pétition à l’Empereur ! Maudits chevaliers ! Aaaah ! Et maudite soit cette académie de magie décrépite ! Maudite soit la magie ! Que tout soit maudit ! Maudit ! Maudit ! Maudit ! »
— Vous n’aviez qu’à préparer votre diplôme plus tôt ! Pourquoi vous comporter ainsi après avoir échoué ? Avancez sans faire d’histoires !
Les chevaliers emmenèrent de force un élève de quatrième année qui avait échoué à sa première tentative d’obtenir son diplôme.
À cette vue, Gainando blêmit comme un mort.