Chapitre 1 281
« Pourquoi, seniors ? »
Salko se retourna et posa la question en sentant leurs regards dans son dos.
Palga agita vivement les mains.
« Ce n’est rien. Vraiment rien. »
Si c’était vraiment un artefact semblable au Portrait de la sagesse, il ne pouvait pas le laisser paraître.
Parce que…
« Tu as bien jugé la situation, Palga. Même si ce sont des juniors, ça ne sera pas facile de leur prendre leurs affaires s’ils se méfient. »
« … Non ! Quelles absurdités tu racontes ?! »
Palga sursauta aux paroles de son amie Ivanna.
Cette amie corrompue insultait l’honneur de la maison Ukim.
« Je n’ai absolument jamais eu l’intention de les leur prendre ! Tu crois que je volerais quelque chose trouvé par des juniors ? »
« Compris. Compris. Je vois ce que tu essaies de dire. »
Quand Ivanna lui répondit comme si elle cherchait à l’apaiser, Palga se détendit un peu.
« Tu vas seulement faire semblant de m’arrêter, alors tu veux dire que c’est à moi de le prendre, c’est ça ? »
« … Toi ! »
« Ce n’est pas ça non plus ? Bon sang. Tu es difficile. »
Ivanna répondit d’un ton agacé devant la réaction de son amie.
Même parmi les élèves de la Tour des Tigres Blancs, Palga avait décidément un caractère particulièrement pénible.
En temps normal, les élèves abandonnaient dès la première semaine du premier semestre de première année les phrases du genre : « Nous avons la dignité d’une maison de chevalerie ; comment pourrions-nous commettre un vol ou un larcin ? »
Dès la deuxième semaine du premier semestre de première année, les élèves de la Tour des Tigres Blancs avaient déjà trouvé de quoi se justifier : « À bien y réfléchir, il existe même le terme de chevalier brigand » et « Historiquement, les groupes de chevaliers eux-mêmes se sont pratiquement développés en vivant de rapines. »
Mais, de temps à autre, quelques élèves comme Palga persistaient à dire : « Nous avons notre dignité ; comment pourrions-nous voler des juniors ? »
Du point de vue d’Ivanna, qui était responsable des provisions de la Tour des Tigres Blancs, c’était franchement agaçant.
S’il voulait se comporter ainsi, il n’avait qu’à aller à la Tour du Phénix !
« Les gars. Écoutez-moi, sérieusement. »
Pendant ce temps, le groupe de Gainando chuchotait lui aussi un peu plus loin. Gainando prit un air grave.
« Je sais que vous pensez que je m’inquiète pour rien. Mais cette fois, c’est vraiment louche. Je crois que ces seniors nous ont dans le viseur ! »
« Hmm. Le bâtard de prince n’a pas tort. »
« ?! »
Gainando fut très surpris que Salko lui donne raison.
Il s’était attendu à se faire insulter pour avoir soupçonné des gens innocents ?!
« Tu n’as pas dit qu’on pouvait leur faire confiance, à ces seniors ?! »
« Quand est-ce que j’ai dit ça ? J’ai dit qu’au moins, on pouvait discuter avec eux. On ne peut même pas faire confiance aux seniors de notre propre tour, alors comment pourrait-on faire confiance à ceux d’une autre tour ? »
Salko jeta un regard inquiet derrière eux.
À Einroguard, les seniors pouvaient toujours se transformer en brigands.
La façon dont ils les observaient en chuchotant était plutôt suspecte.
Ratford acquiesça.
« C’est le comportement typique d’un brigand de première catégorie. Quand quelqu’un vous reluque de haut en bas en chuchotant, c’est qu’il estime la valeur de vos affaires et réfléchit à la manière de s’y prendre. »
« Mais il y a une chose que je ne comprends pas. »
Il ne comprenait pas pourquoi les seniors se comportaient ainsi, à cet instant précis.
S’ils avaient déjà trouvé le Portrait de la sagesse et cherchaient à le voler, cela aurait été une chose. Mais révéler leur vraie nature juste parce que les juniors avaient trouvé un chemin qui s’enfonçait davantage dans les marécages ?
Ne risquaient-ils pas eux aussi d’y perdre en provoquant un conflit interne ?
« On n’a même pas encore mis la main sur le portrait. Je ne comprends pas pourquoi ils agissent comme ça. »
« Qu’est-ce qu’il y a à comprendre ? Ce sont des Tigres Blancs. Je te le dis, ce sont des bêtes qui pillent sans aucune raison ! Je te l’ai déjà raconté, non ? Il n’y a pas si longtemps, un senior de la Tour des Tigres Blancs est arrivé pendant que je mangeais un goûter au septième étage et me l’a volé ! »
« Si tu racontes encore cette histoire une fois, ça fera cent. »
« Et ce n’était même pas “il n’y a pas si longtemps”. C’est arrivé au début de l’année. »
Les deux le regardèrent comme s’ils en avaient par-dessus la tête de l’entendre.
À force de répéter cette histoire, même le senior de la Tour des Tigres Blancs qui lui avait volé son goûter en passant finirait par revenir s’excuser d’avoir eu tort.
Comment pouvait-on être aussi obsédé parce qu’on vous avait volé un seul goûter ?
— Hmm. Je ne sais pas non plus. Gainando a l’air un peu riche ?
Même Wardanaz ne trouvait pas vraiment de bonne explication.
Il n’aurait jamais imaginé que les seniors avaient pris le petit groupe des élèves de deuxième année pour un artefact extraordinaire.
— Quelqu’un a une idée ?
— Comment ça, Gainando a l’air riche ? Ils avaient probablement faim et sont tombés sur lui au moment où il mangeait quelque chose.
— Peut-être qu’ils essaient d’éliminer leurs concurrents par avance ? En vous voyant traverser le marécage, ils ont peut-être compris que vous étiez plus capables que prévu.
— Mais si ce sont des seniors de la Tour des Tigres Blancs, on ne devrait pas en parler ici, non ?
— Hé. Qu’est-ce que tu veux dire exactement par là ?! Tu crois que je vais jouer les espions ?!
— Ce n’est pas ce que je voulais dire… Lord Wardanaz. Je pense que ce serait une bonne occasion de créer un nouvel artefact…
— Wardanaz, tu ne vas quand même pas faire ça, hein ? Ne laisse pas seulement la Tour des Tigres Blancs de côté.
— Alpha. Tais-toi, je t’en prie. Tu me fais honte.
*Bordel. Bande d’incapables.*
Salko jura.
Comme prévu, ceux qui n’étaient pas sur place ne faisaient que débiter des idioties, puisqu’ils n’étaient pas concernés.
Qu’est-ce que ça pouvait bien faire qu’ils créent un nouveau petit groupe sans la Tour des Tigres Blancs ?!
*Mais l’idée que les seniors nous considèrent sérieusement comme des concurrents est assez plausible.*
Il en était même un peu fier.
S’ils les avaient d’abord ignorés parce qu’ils ne les considéraient pas comme des concurrents, puis s’étaient méfiés en découvrant leurs capacités magiques, cela se tenait.
… Bien sûr, à proprement parler, ce n’était pas leurs capacités magiques, mais la télécommande de Wardanaz. Mais quand même !
« On devrait attaquer les premiers ? Les premiers ? Laissez-moi attaquer ! »
« … Le bâtard de prince. Tu es sûr de pouvoir affronter deux élèves de troisième année de la Tour des Tigres Blancs et gagner ? »
Parmi les quatre tours d’Einroguard, la plupart des élèves de la Tour des Tigres Blancs venaient de familles de chevaliers. Beaucoup maîtrisaient donc aussi bien la magie que l’escrime.
Et pourtant, il voulait se battre alors que leurs adversaires avaient un an de plus qu’eux.
*À force de traîner avec Wardanaz, il croit que les élèves de troisième année sont faciles à battre ?*
« Je ne suis pas sûr de pouvoir gagner, mais je suis sûr de pouvoir les arrêter. J’ai une bourse remplie de brouillard empoisonné. Si je la libère, je pense qu’elle peut couvrir à peu près toute cette partie du passage. »
« Les seniors pourraient sûrement y résister avec de la magie de renforcement. »
Ratford avait l’air inquiet.
Le poison était un élément puissant, mais il était difficile de mettre aussitôt hors de combat des élèves robustes et endurants comme ceux de la Tour des Tigres Blancs.
« Lee Han me l’a donné. Il m’a dit de l’utiliser si je rencontrais un criminel magique à l’extérieur. »
« Dans ce cas, c’est fiable. Libérons-le tout de suite. »
« … »
Après avoir fusillé Ratford du regard, lui dont l’attitude avait changé à l’instant même où le nom de son ami avait été prononcé, Gainando se tourna vers Salko.
« Qu’est-ce qu’on fait ? »
« … Attendons un peu. Attaquer les premiers, maintenant, c’est trop risqué. Les seniors n’ont pas l’air d’avoir pris leur décision non plus, alors gardons nos distances pour le moment. »
Pendant qu’ils parlaient, l’extrémité des marécages commença à apparaître. Un puissant grondement d’eau leur parvint de quelque part.
« Un lac ? Une cascade ? »
« Heureusement qu’on n’a pas abandonné la petite barque et qu’on l’a emportée. »
Même s’ils pouvaient marcher, ils avaient délibérément emporté la petite barque à cause du terrain changeant d’Einroguard.
Les seniors qui les suivaient avaient eux aussi dû entendre le bruit de l’eau, car ils se préparaient à se déplacer sur l’eau.
Le visage de Ratford se durcit soudain. Comme il avait l’ouïe la plus fine de tous, il remarqua le problème le premier.
« Des sirènes ! Ce sont des sirènes ! »
« Il faut se boucher les oreilles ! »
« … Tu es vraiment en deuxième année ?! »
Salko en resta bouche bée.
Le chant d’une sirène frappait directement l’âme ; se boucher les oreilles ne servait donc à rien.
Ils n’avaient pourtant pas tous étudié les sirènes ensemble, en cours, l’année précédente ?!
« O-oui ! Vilain crâne, hurle ! »
Gainando sortit un crâne, le lança et récita un sort.
Le crâne se mit à émettre un vacarme strident.
Dès que les autres élèves l’entendirent, ils eurent aussitôt la nausée. Salko s’écria, incrédule :
« C’est complètement dingue… Le bâtard de prince ! Qu’est-ce que tu fous à nous maudire ?! »
« Beurk, mais… ça a bloqué l’attaque des sirènes ! »
Ce que Gainando venait de faire était simple, mais efficace.
Il avait d’abord fait régner le vacarme autour d’eux en lançant la <Chanson du vertige>.
Comme cette malédiction agissait elle aussi au moyen d’ondes sonores, elle pouvait perturber le chant des sirènes.
Le problème, c’était que ses amis tout proches n’avaient pas eu d’autre choix que de subir le sort, eux aussi.
« Un peu… de vertige, c’est mieux ! »
« Mais qu’est-ce qu’ils fabriquent, ces types ? »
Les seniors de la Tour des Tigres Blancs, derrière eux, les fixaient avec stupeur.
Empêcher le chant en lançant d’abord une malédiction était efficace, mais la méthode n’était-elle pas beaucoup trop radicale ?
Palga et Ivanna activèrent les artefacts-amulettes qu’ils avaient emportés.
Quiconque descendait sous terre sans se préparer aux sirènes n’était pas un élève de troisième année, mais de première année.
Les amulettes se mirent à briller, renforçant leurs âmes jusqu’à les rendre assez solides pour que des chants ordinaires ne puissent plus les ébranler.
« Peut-être que ce n’est finalement pas le Portrait de la sagesse ? Je ne pense pas qu’il leur aurait appris une méthode aussi brutale. »
« Ça n’a probablement rien à voir avec le portrait… Non, avec cet artefact. Il n’y avait pas eu assez de temps pour ça non plus. »
« C’est vrai… Plus important encore, s’il y a des sirènes dans les parages, il faut rester prudents. J’ai entendu dire que ces salauds de la Tour des Dragons Bleus avaient fait un raid sur leur territoire, avant. »
Le visage d’Ivanna se durcit, comme si la colère l’avait gagnée pendant qu’elle parlait.
C’est elle qui aurait dû lancer le raid en premier !
« Oui. Replions-nous pour l’instant et attendons que les sirènes se fatiguent. »
Palga savait bien comment s’y prendre avec les sirènes.
Leur chant était puissant, mais elles n’avaient pas beaucoup d’endurance.
S’ils battaient en retraite et attendaient, les sirènes finiraient par s’épuiser et iraient ailleurs.
« … Qu’est-ce qu’ils font, ceux-là ? »
« ? »
Palga tourna la tête vers Ivanna.
À la surprise générale, les élèves de deuxième année avançaient !
*Ils sont ensorcelés ?!*
Pendant un instant, il crut qu’ils avaient été pris par le chant, mais les juniors avaient les yeux parfaitement clairs.
À la place, ils ramassèrent ce mystérieux artefact de papier de tout à l’heure et se mirent à crier quelque chose.
— Est-ce que… mademoiselle Parthénope… est là ?
— Mademoiselle Parthénope ! Lee Han… a quelque chose à…
— ♪♪♪♪♪
Le chant des sirènes s’interrompit brusquement.
Puis, dans un bruit d’éclaboussures, elles disparurent toutes d’un coup.
« ?!?!?! »
« Q-quoi ? Qu’est-ce qui vient de se passer ? »
Les deux seniors de la Tour des Tigres Blancs étaient horrifiés.
Un seul sort avait suffi à faire fuir ces sirènes violentes et mesquines.
*Il y a vraiment… quelque chose dans ce papier !*
***
— Wardanaz. Ça s’est passé comme tu l’avais dit.
Lee Han sourit, satisfait, en lisant le message de Salko.
Comme prévu, les amis étaient bien utiles dans ce genre de situation.
Qui aurait cru que l’amitié qu’il avait nouée avec la sirène Parthénope lui serait utile de cette façon ?
— Exact. Parthénope est sortie et a fait le médiateur, non ?
— Hein ? Non. Les sirènes ont juste disparu. C’était un sort qui les fait disparaître, non ?
Salko était perplexe.
Quand ils avaient crié : « Wardanaz cherche Parthénope ! » et « Lee Han cherche Parthénope ! », elles avaient toutes disparu d’un coup. Il avait donc cru qu’il s’agissait d’un sort quelconque.
— … Euh, elle n’est pas sortie pour faire le médiateur ?
— Je te dis qu’elles ont juste disparu.
— Ce n’est pas de l’amitié, alors ; elles ont pris peur et se sont enfuies, non ?
Anglago posa la question, perplexe.
Peut-être n’était-ce que son imagination, mais Wardanaz ne semblait pas particulièrement lié aux sirènes, contrairement à ce qu’il prétendait.
Au contraire, elles semblaient avoir peur de lui.
Et vu les antécédents de Wardanaz, ce n’était pas très étonnant.
À moins d’être une race exceptionnellement étrange, excentrique et puissante, on finissait généralement par prendre peur.
— À bien y réfléchir, on n’aurait pas dû en parler ici alors qu’il y a des seniors de la Tour des Tigres Blancs. Il va falloir en fabriquer un nouveau.
— … P-pardon ! N’en fabrique pas un nouveau ! Wardanaz ! Tu ne vas quand même pas faire ça, hein ?!
« … »
Même si Wardanaz était de son côté, Salko ne pouvait s’empêcher de le trouver incroyablement mesquin.
Pourquoi quelqu’un d’assez généreux pour pardonner même à ceux qui lui tendaient une embuscade pouvait-il se montrer aussi mesquin pour des broutilles pareilles ?
Heureusement, Wardanaz sembla reprendre ses esprits et reprit la parole.
— Elle n’est sûrement pas venue parce que je ne suis pas allé la voir moi-même. Elle n’avait sans doute pas envie de se mêler à des gens qu’elle ne connaissait pas bien. À la place, elle a deviné mes intentions et a joué les médiatrices de son propre chef. Anglago. Tu vois ? Elles se sont retirées.
*On aurait plutôt dit qu’elles s’étaient enfuies que retirées…*