Chapitre 1 280
« Urgh… ! »
Après avoir subi la surveillance d’un ami capable de voir à mille lieues, même depuis l’intérieur de la zone de punition, Gainando finit par hocher brièvement la tête.
« On n’y peut rien. Allons-y. »
« ???? »
Ratford et Salko clignèrent des yeux.
Wardanaz aurait-il lancé à distance une sorte de magie d’illusion sur ce prince de malheur, depuis la zone de punition ?
« Qu’est-ce qui vient de se passer ? Qu’est-ce que tu lui as fait ? »
« Quoi ? J’ai dit qu’on y allait. »
« Non… À l’instant, tu te demandais si Wardanaz nous surveillait ou non. Pourquoi tu as changé d’avis d’un coup ? C’est flippant ! »
« Bah, ça ne sert à rien de s’inquiéter, on n’y peut rien. »
Gainando regarda plutôt Salko comme si c’était lui, le bizarre.
Ils avaient déjà vérifié s’ils étaient surveillés ou non. À présent, ils ne pouvaient plus rien faire.
Il ne leur restait qu’à accepter leur sort.
« …… »
« … Tous les élèves de la Tour des Dragons Bleus sont comme ça, Ratford ? »
« J-je n’en suis pas vraiment sûr, moi non plus. »
La facilité avec laquelle Gainando l’acceptait les stupéfia encore davantage.
Mais quelle était donc cette tour… ?!
« Hé. Je vous entends, vous savez ? Et j’ai vérifié tout à l’heure, parce que Lee Han nous surveille parfois. »
Gainando raconta aux deux autres ce qui s’était passé dans la Tour des Dragons Bleus.
Chaque fois qu’il se cachait en douce avec ses amis pour jouer aux cartes de mage ou au mado cheoksa, un jeu de yut magique, Lee Han débarquait souvent comme par hasard.
Quand ils lui avaient demandé des explications, Lee Han leur avait dit qu’il avait placé des esprits invisibles pour surveiller le salon.
« Alors j’ai vérifié tout à l’heure aussi, au cas où il y en aurait un. »
« … Ratford, ça existe vraiment, ce genre de chose ? Je n’en ai jamais entendu parler. »
« À ma connaissance, Lord Wardanaz n’est pas proche des esprits, alors je ne pense pas qu’il puisse faire ça. »
Les deux chuchotèrent pour que Gainando ne les entende pas.
Peu importe comment ils tournaient la chose, ça ressemblait à un mensonge de Wardanaz.
Il y avait sans doute plutôt un espion parmi les membres du groupe qui jouait avec Gainando.
Wardanaz, espèce d’ordure. Tu mènes vraiment ce prince par le bout du nez !
Il était surveillé, mais Wardanaz s’assurait qu’il ne comprenne pas d’où venait réellement la surveillance.
En tant que chef de sa propre tour, Salko ne pouvait qu’admirer la manœuvre. On disait que Dame Moradi, de la Tour des Tigres Blancs, manipulait habilement ses amis, mais Wardanaz jouait dans une tout autre catégorie.
Et ce prince de la Tour des Dragons Bleus, là, acceptait la situation comme si c’était parfaitement normal !
Mais ce n’est pas le moment de parler des autres. Moi aussi, je l’ai suivi sans me poser de questions.
À cette pensée, Salko n’eut d’autre choix que de faire son examen de conscience.
En vérité, il n’était pas mieux placé pour critiquer les élèves de la Tour des Dragons Bleus. Il suivait les ordres de Wardanaz comme s’il se faisait manipuler, alors que celui-ci n’était même pas là.
Et s’il y avait un espion juste à côté de lui…
Argh !
Salko tourna brusquement les yeux vers Ratford.
Maintenant qu’il y pensait, Ratford était lui aussi un mage très proche de Wardanaz.
Et si… ?
Ratford demanda, perplexe :
« Qu’est-ce qu’il y a ? »
« Ah, rien. »
Salko secoua la tête. Son ami était si consciencieux et avait un tel sens du devoir qu’il n’aurait jamais fait une chose pareille.
« Bon. Faisons comme le prince a dit et avançons. »
Tandis que Salko prenait la tête du groupe, Ratford, qui le suivait, esquissa un sourire entendu.
***
Einroguard comptait de nombreuses zones souterraines.
Il y avait les galeries minières, les niveaux sous le lac et même des souterrains sous la chaîne de montagnes, mais…
… s’il fallait choisir le labyrinthe le plus complexe et chaotique, ce serait celui sous le bâtiment principal d’Einroguard.
Surtout, les souterrains sous le bâtiment principal d’Einroguard n’avaient pas de fin.
Les élèves chuchotaient souvent que même le directeur Crâne ignorait sans doute ce qui se trouvait au niveau le plus bas.
Plus on descendait, plus de nouvelles choses apparaissaient.
Voilà ce qu’étaient les souterrains d’Einroguard.
C’était pour cela que, durant leur première année, les élèves descendaient rarement plus bas que le premier niveau souterrain.
Seuls des cinglés comme Wardanaz osaient s’aventurer au-delà des deuxième et troisième niveaux souterrains. Les élèves ordinaires n’avaient aucune raison d’aller plus loin, à moins qu’un événement ne les y pousse.
C’est pourquoi le groupe de Gainando se méfia aussitôt en découvrant d’autres élèves.
« Des gens ! »
« C’est vraiment des gens ? Ce ne serait pas des morts-vivants déguisés en humains ? »
« … Prince, qu’est-ce qui vous arrive ? »
Salko fut déconcerté par cette méfiance étrangement précise.
Est-ce que des morts-vivants capables d’imiter les humains étaient apparus dans l’école de magie noire ?
« N-non. Lee Han m’a dit de me méfier d’abord de ce genre de choses… »
Pour être précis, Lee Han lui avait dit : « Ne leur fais pas confiance d’emblée. Reste sur tes gardes. » Mais Gainando l’avait interprété à sa guise.
Si Lee Han l’avait entendu, il lui aurait donné une tape dans le dos.
« Quoi ? Vous êtes qui, vous ? »
L’autre groupe avait apparemment remarqué celui de Gainando. À la vue des épées à leur ceinture et de leurs vêtements, ils comprirent qu’il s’agissait d’élèves de troisième année de la Tour des Tigres Blancs.
« Ce senior, c’est… le senior Palga, de la maison Ukim. À côté de lui, c’est la senior Ivanna, de la maison Esta. »
En règle générale, les élèves de la Tour de la Tortue Noire étaient les mieux introduits parmi ceux des quatre tours.
C’était logique, puisque les marchands qui assuraient l’approvisionnement d’Einroguard, à commencer par le marché noir, s’y retrouvaient.
À quelques exceptions près, comme Wardanaz, la plupart des grands commerçants d’Einroguard venaient de la Tour de la Tortue Noire.
Grâce à cela, Salko et Ratford reconnurent immédiatement les deux élèves plus âgés.
Gainando demanda, tendu :
« S’ils sont de la Tour des Tigres Blancs, ce sont des bandits armés d’épées, non ? On devrait attaquer les premiers ! »
« Hmm. Ce n’est pas complètement faux. Mais ces seniors-là sont plutôt du genre tranquille. »
Salko considérait lui aussi, en gros, les élèves de la Tour des Tigres Blancs comme des bandits armés d’épées, mais la situation était différente cette fois-ci.
Déjà, le fait que les deux en face d’eux soient en troisième année le préoccupait. De leur côté, ils étaient deux élèves de deuxième année et demie, contre deux élèves de troisième année. Quel que soit l’angle sous lequel il envisageait la situation, ils étaient désavantagés.
Et puis, ils se trouvaient au quatrième niveau souterrain. Il entendait quelque part les cris de monstres qu’il n’avait jamais entendus auparavant et n’avait aucune envie de se battre.
Heureusement, les deux seniors n’étaient pas déraisonnables.
Le senior Palga, membre du Club de duel, tenait à l’honneur et n’était pas du genre à chercher inutilement querelle aux plus jeunes. Quant à la senior Ivanna, c’était une contrebandière notoire de la Tour des Tigres Blancs, qui entretenait des relations plutôt avantageuses avec la Tour de la Tortue Noire.
« Je suis Tutanta, seniors ! Nous ne cherchons pas la bagarre ! »
« Quoi ? Alors, c’était toi, Tutanta ? Qu’est-ce que tu fais ici ? »
« Vous êtes ici pour la même raison que nous, non ? »
« Les marécages ? »
Salko acquiesça. Les deux seniors de la Tour des Tigres Blancs inspectèrent d’abord les environs sans baisser leur garde.
À Einroguard, il ne fallait jamais sous-estimer quelqu’un sous prétexte qu’il était plus jeune. Certains cadets possédaient des poisons extrêmement mortels.
Et même sans parler de ces cadets-là, il y avait aussi des types qui envoyaient les plus jeunes devant eux avant de tendre une embuscade. La prudence ne faisait jamais de mal.
« … On dirait qu’il n’y a personne d’autre. Vous êtes descendus après avoir entendu la rumeur au sujet du portrait, vous aussi ? »
« Oui. »
« Vous êtes descendus en pleine période d’examens ? »
Fidèle à ses origines de la Tour de la Tortue Noire, Ratford se mit aussitôt à les flatter.
« Vous êtes impressionnants, vous aussi, les seniors. Vous avez déjà fini vos examens et vous êtes descendus ici ! »
« …… »
« …… »
Les visages des deux élèves de la Tour des Tigres Blancs se figèrent. Ratford comprit alors qu’il avait fait une gaffe.
Et si ces seniors aussi… ?
Gainando lui chuchota à l’oreille :
« Pourquoi t’as dit ça ? Ils sont peut-être descendus sans passer leurs examens ! »
« Ferme-la, prince de malheur… »
Salko serra les dents.
Provoquer des élèves plus âgés d’une autre tour ne leur apporterait absolument rien.
Palga s’éclaircit la gorge. En tant que senior, il n’avait rien à gagner à s’éterniser sur le sujet.
« Hmm. On peut dire ça. Alors, vous comptez vous enfoncer dans les marécages, vous aussi ? »
« C’est ça. »
« Vous feriez mieux d’abandonner. »
L’autre senior, Ivanna, qui n’avait fait qu’écouter la conversation jusque-là, prit la parole.
« Nous étions justement en train de rebrousser chemin. »
« Quoi ? C’est vrai ? »
« Oui. Vous comprendrez quand vous serez devant les marécages. »
Salko s’approcha prudemment des marécages avec les autres.
Les marécages boueux s’étendaient sur tout le passage obscur du quatrième niveau souterrain. Ils étaient si vastes et profonds qu’on n’en voyait pas le bout.
Comme bien des marais d’Einroguard, ceux-ci étaient enchantés. Le groupe s’y était donc préparé. Salko tenta de faire apparaître la petite barque qu’il avait apportée en brisant une figurine de bois massif.
« … ?! »
Pourtant, la petite barque s’enfonça aussitôt dans le marécage.
C’était comme si la poussée d’Archimède n’existait pas et que l’effet s’inversait.
« Vous voyez ? Ce n’était pas aussi terrible avant, mais la situation a empiré pendant qu’on avait le dos tourné. Vous devriez trouver un autre chemin. »
Les deux seniors de la Tour des Tigres Blancs avaient une bonne raison d’essayer de rebrousser chemin.
Traverser ces marécages était devenu plusieurs fois plus difficile.
« Compris. »
« Bien. Alors… »
Les deux seniors, qui s’apprêtaient à partir, s’arrêtèrent.
Au lieu de renoncer et de rebrousser chemin, les cadets s’étaient mis à chuchoter entre eux devant les marécages.
En les voyant, Ivanna claqua la langue et secoua la tête.
« Ils ne renonceront pas avant d’avoir essayé eux-mêmes. »
« Ne leur en veux pas trop. On était pareils en deuxième année. »
« Même quand on leur explique gentiment, ils n’écoutent pas… Qu’est-ce que c’est ? »
« ? »
Palga tourna la tête vers son amie.
L’élève nain de la Tour de la Tortue Noire avait sorti un bout de papier et y écrivait à la plume.
-Qu’est-ce que tu as donné à ce prince de malheur ? Il est écrit de l’ouvrir ?
-Lee Han m’a bien donné une bourse. C’est ça, tu crois ?
« Ça, c’est une sorte d’artefact ? »
« Quel artefact ? Il l’avait sûrement pour contacter un ami. Rien de spécial. »
Pourtant, un événement survint qui leur fit douter de leurs propres yeux.
Quand les cadets sortirent quelque chose et le dispersèrent, la surface du marécage se durcit soudain assez pour qu’on puisse la traverser à pied.
-Ça a marché ! Allons-y !
« … ??? !!! »
***
« Merci, Professeur. »
Lee Han exprima sa gratitude à la pièce voisine.
Si le professeur Boladi n’avait pas donné ses conseils avant le départ de Gainando, leur progression aurait pu être bloquée par les marécages.
« Je ne savais pas que le marécage, là-bas, empêchait parfois les gens de s’approcher. Comment le saviez-vous ? »
« Je m’y entraînais souvent quand j’étais élève. »
« …… »
Lee Han marqua une pause.
Hein ?
N-non. S’il y avait vraiment un danger, le Professeur les aurait arrêtés.
Il se demanda un instant s’il était vraiment raisonnable d’envoyer ses amis dans un endroit assez dangereux pour que le professeur Boladi s’y soit entraîné quand il était élève. Mais, à la réflexion, le professeur Boladi n’était pas si cruel.
S’il y avait vraiment eu un tel danger, il aurait dit à Gainando de ne pas y aller.
« Professeur. Vous n’avez pas quelque chose contre Gainando, par hasard ? »
« Qui ça ? »
« ?!!! »
Lee Han fut horrifié.
Ça, c’était grave !
« Vous ne voyez vraiment pas qui c’est ? Le… blond qui traîne avec moi… ! »
« Je plaisante. »
« …… »
Pendant un instant, Lee Han eut envie de protester en lui disant qu’il ne lui donnerait plus jamais de goûter, mais il se retint.
Ses amis étant actuellement sous terre, il ne pouvait pas se permettre de manquer de respect à un expert des souterrains.
« H-ha ha. Professeur, vos plaisanteries sont vraiment… drôles ! Tellement drôles que je n’ai pas su quoi répondre tout de suite ! »
« Je vois. »
« … Professeur, vous ne comptez pas… Non, laissez tomber. »
Lee Han se sentit mal à l’aise, se demandant si le professeur Boladi comptait faire encore plus de plaisanteries à partir de maintenant, mais il n’arriva pas à se résoudre à poser la question.
Quand même…
Ça ne pouvait pas être ça… si ?
***
-Wardanaz ? Wardanaz ? Tout va bien ?
-Désolé. Le professeur Bagrak a fait une plaisanterie, alors j’ai tardé à répondre.
-???
-??????
-Jecomprendspastropcequetudis.
-Moi non plus, je ne comprends pas trop, alors ne me demande pas. J’en sais rien. Le Professeur est peut-être de bonne humeur. C’est parce que le semestre touche à sa fin ?
-Ah. Oui, c’est vrai. Le Professeur est libéré à la fin du semestre.
-Mais pas Wardanaz.
-……
-Lord Alpha, pourquoi tu dis ça comme ça ?
-N-non. Je ne cherchais pas à le taquiner… !
-Silence, tout le monde. Salko. Quand tu piloteras la petite barque dans les marécages, surveille le plafond. Il paraît que des monstres en sortent parfois.
« Je vois. »
Salko leva les yeux avec ses amis. Effectivement, des monstres en forme de chauve-souris se cachaient parmi les piliers et les sculptures.
« Il avait encore raison… ! »
« C’est quoi, ce putain d’artefact ? »
Les deux seniors de la Tour des Tigres Blancs fixèrent les cadets d’un air perplexe.
Est-ce que ça pouvait vraiment être le portrait de la sagesse ?