Chapitre 1 266
Silence.
La Devil Hag fit taire le mage noir, qui avait non seulement une mémoire déplorable, mais aussi de mauvaises manières.
Quand ses lèvres supérieure et inférieure se collèrent hermétiquement et que même sa langue refusa de bouger, comme si elle était devenue un morceau de plomb, Gainando pâlit.
« Mmmph ! Mmph ?! »
« Je t’avais dit de ne pas te conduire à la légère devant des êtres venus d’autres dimensions. »
« Mmmmmph… ! »
« Ça fait un moment. Merci de m’avoir aidé la dernière fois. »
Lee Han la remercia avec sincérité.
Cette « Devil Hag, la plus sage et la plus excentrique » était célèbre parmi les mages noirs de l’Empire, mais Lee Han lui en était reconnaissant.
Avant tout, sans l’aide de cette puissante créature, il n’aurait pas pu vaincre le dieu maléfique aux côtés du professeur Boladi.
Rien que pour cela, Lee Han avait une très haute opinion d’elle. Peu importait son caractère.
Il n’y a pas qu’un ou deux êtres au caractère exécrable dans les dimensions. Tant qu’elle m’a aidé, ça me suffit.
Le Roi Yaksha était même célébré par les habitants de l’Empire malgré son caractère vicieux ; rien n’empêchait donc la Devil Hag de recevoir le même traitement.
Peut-être la gratitude sincère de Lee Han avait-elle touché la Devil Hag, car la puissante créature gloussa.
« Nombre de garnements ont reçu de la magie de cette vieille femme, mais rares sont ceux qui m’ont ensuite saluée avec autant de politesse. Comme c’est admirable ! »
« Hé hé hé. Ce n’est que la moindre des politesses. »
« Arrête immédiatement ce rire détestable ! Où as-tu appris une habitude aussi répugnante ? »
« … »
Lee Han se sentit un peu abattu.
Il songeait déjà à arrêter à cause du Directeur Crâne, mais il ne s’était pas attendu à une critique aussi sévère.
C’est vraiment si horrible que ça ?
« Qu’est-ce que vous voulez dire quand vous dites que je me suis conduit à la légère ? Je ne crois pas que ce soit le cas. »
« Mmph mmph mmph mmph. »
À côté de lui, Gainando marmonna comme s’il était d’accord.
À l’évidence, Lee Han ne s’était absolument pas conduit à la légère. Les séparatistes qu’ils venaient d’affronter en étaient la preuve.
En les voyant se faire rouer de coups alors qu’ils tentaient encore de dégainer leurs armes, Gainando avait presque eu pitié d’eux.
« Ces minables se seraient détruits tout seuls, même sans ton intervention, petit. Tu le sens aussi, pas vrai ? »
La Devil Hag se moquait des différentes personnes qu’ils avaient capturées ce jour-là.
Les séparatistes étaient des imbéciles qui rêvaient à l’impossible sans en avoir les moyens, tandis que les extrémistes anti-magie n’étaient que des opportunistes cherchant à faire un profit rapide dans le chaos.
Les autres n’étaient pas différents. Même si Lee Han n’avait pas réussi à les arrêter et qu’ils avaient provoqué des troubles, les ordres de chevalerie ou les prêtres présents dans les environs les auraient vite maîtrisés.
Le véritable ennemi les observait depuis les ombres, au-delà des dimensions, le regard sinistre étincelant.
« Voilà l’ennemi dont tu devrais te méfier, petit. »
« … Euh, vous parlez d’Apazragon ? »
« Qui ça ? »
« L’ange qui n’arrête pas de me suivre… »
« … »
Pendant un instant, la Devil Hag ne sut que penser : devait-elle s’étonner qu’un être céleste suive partout un simple mage, ou que ce mage considère cet être céleste comme un ennemi ?
« Je parle de l’immortel, petit crétin ! Espèce d’idiot, d’idiot fini ! »
Lorsqu’elle mentionna l’évêque de l’Ordre de Frahgal, ce monstre qui s’était débarrassé de son enveloppe mortelle pour devenir un être à moitié dimensionnel, Lee Han fut très surpris.
« Pourquoi cette personne s’en prendrait-elle à m… Hum. Maintenant que j’y pense, je comprends. »
Lee Han, qui s’apprêtait à protester, l’accepta aussitôt.
À bien y réfléchir, il avait abondamment utilisé l’immortel pendant le combat contre le dieu maléfique.
Il l’avait utilisé comme bouclier contre les flèches, comme appât…
« Tu as fait ça ? Je suis tellement émue que tu aies agi ainsi sans même que cette vieille femme te le demande, que j’en pleurerais. »
La Devil Hag fut une nouvelle fois impressionnée.
Traiter de la sorte une figure majeure d’un ordre voué à un dieu maléfique, quelqu’un que tout le monde craignait…
Quoi qu’on en dise, nul ne pouvait nier que ce garnement avait un courage exceptionnel.
« Je ne l’ai pas fait exprès. Le dieu maléfique était si puissant que je n’avais pas le choix… »
« Oui, oui. Cette vieille femme dit aussi aux fichus percepteurs de dettes enfermés dans sa cave qu’elle ne l’a pas fait exprès. Bref, ce n’est pas pour ça. »
« Ce n’est pas pour ça ? »
Lee Han n’y comprenait rien.
Alors, qu’est-ce que c’était ?
« … Stedal Nago ! Tu as oublié ce que tu as fait sous l’identité de Stedal Nago ? Cette vieille femme est réputée pour son absence de scrupules, mais petit, tu es vraiment d’un autre niveau ! »
Il avait complètement fait capoter le complot de l’Ordre de Frahgal en se faisant passer pour Stedal Nago, puis avait oublié jusqu’à l’existence de cette affaire.
La Devil Hag se tapa le genou sans même s’en rendre compte, tant Lee Han était gonflé. L’immortel aurait vraiment dû voir ça de ses propres yeux.
« Ah. »
Ce n’est qu’alors que Lee Han se rappela qu’il avait même volé l’Autorité de l’autre.
Il avait bel et bien arrêté le complot et dérobé l’Autorité en prime…
« Non. C’était il y a combien de temps, déjà ? Il s’en souvient encore ? »
« … »
« … »
Cette fois, même Gainando le fixa d’un air incrédule.
Lee Han… Ça ne fait même pas un an… !
« Cette vieille femme est généreuse et indulgente, mais les fous n’oublient jamais. Bien sûr qu’il se souvient du nom de Stedal Nago ! »
Par respect pour l’effronterie de Lee Han, la Devil Hag décida de ne pas insister et se contenta de lui expliquer ce qu’il devait savoir.
Lee Han reprit un air sérieux et lui posa de nouveau la question.
« Si vous avez pris la peine de me prévenir, c’est que vous avez aussi une parade, n’est-ce pas ? »
« Tu comprends vite. Il existe une technique secrète. Un sort très puissant et pratique. »
Il était extrêmement rare que la Devil Hag fasse deux fois un cadeau à un mortel sans rien exiger en échange.
Cela montrait à quel point elle estimait les capacités et le courage dont ce mortel avait fait preuve pendant l’expédition contre le dieu maléfique.
Et à quel point il était gonflé !
Cette technique secrète de Magie noire était un sort puissant qui faisait fondre et déformait les liens entre les espaces et les dimensions, brouillant l’approche des êtres hostiles.
À peine Lee Han eut-il entendu l’explication qu’il devina à quel point le sort serait difficile.
… C’est au moins du cinquième cercle… Non, plutôt du sixième ?
<Bâton dimensionnel de Baquantalana>, qui agissait sur les dimensions, relevait de la magie du sixième cercle. De même, cette Magie noire qui agissait sur les dimensions environnantes ne pouvait pas se lancer avec seulement trois ou quatre sorts.
Lee Han avait désormais assez d’expérience en tant que mage pour comprendre à quoi ce sort devait servir à l’origine.
Il s’agissait clairement d’un sort conçu pour invoquer de force des êtres venus d’autres dimensions, selon la volonté du lanceur.
Le plus difficile, dans la magie d’invocation dimensionnelle, était de localiser l’autre partie et de l’approcher.
Repérer et trouver un seul être parmi les innombrables vastes dimensions n’avait rien de facile.
Mais au lieu de partir à sa recherche, pourquoi ne pas déformer sa propre dimension et attirer l’autre partie à soi ?
L’autre partie pourrait trouver cela quelque peu agaçant, mais, du point de vue du mage, rien n’était plus pratique.
Cette façon de forcer les choses a vraiment quelque chose de la Magie noire…
En tant que membre de l’école de Magie noire, Lee Han ne pouvait s’empêcher de le penser.
L’école de Magie d’invocation recourait rarement à des méthodes aussi coercitives. On avait peu à gagner à imposer un contrat par la seule force.
« Pourquoi tu ne dis rien ? Tu es ému ? »
« Si j’ai bien compris, ce sort secret servait à l’origine à invoquer de force des êtres venus d’autres dimensions ? »
« … C’est ça ! Tu comprends vraiment vite ! »
La Devil Hag fut impressionnée intérieurement.
Comme on pouvait s’y attendre du disciple de Gonadaltes, son intelligence n’avait rien d’ordinaire.
Il avait compris le but initial du sort à partir de la seule explication.
« Ça n’a pas l’air facile du tout. »
« Bien sûr que non. Mais ce sera beaucoup plus facile si tu ne le lances que pour empêcher quelqu’un de s’approcher. »
Déformer les dimensions pour empêcher quelqu’un d’être invoqué était bien plus facile que de les déformer pour l’invoquer.
Dans le premier cas, il suffisait de corroder et de tordre les liens, sans calculs ni rituels compliqués.
« Même comme ça, ça a l’air plutôt difficile. »
« Évidemment… Cette vieille femme commence à flairer un plan louche… »
À mesure que la conversation avançait, la Devil Hag commença à trouver quelque chose d’étrange.
On aurait dit que ce garnement voulait obtenir quelque chose et tournait autour du pot au lieu de le dire franchement.
Qu’est-ce que c’était ?
« Vous ne pourriez pas le lancer vous-même, à ma place ? »
« … »
« … »
La Devil Hag et Gainando en restèrent sans voix. Enfin, dans le cas de Gainando, sa bouche était déjà scellée depuis un bon moment.
« Tu oses vraiment demander ça… »
« Attendez ! »
« Hein ?! »
L’apparition soudaine d’un dragon surprit non seulement Lee Han, mais aussi la Devil Hag.
Que faisait un dragon ici ?
« Qu’est-ce que c’est que ça ? Qui est ce dragon si mal élevé ? »
Elle est étonnamment perspicace.
« C’est Son Altesse Uman. »
« L’un des neuf enfants indignes du dragon ? »
« ! »
Lee Han fut très surpris de voir à quel point la Devil Hag connaissait la politique impériale.
Il y avait bien des gens dans l’Empire qui ignoraient jusqu’à leur existence ; comment un être errant dans d’autres dimensions pouvait-il en savoir autant ?
« Vous vous trompez sur un point. Un enfant indigne ? Son Altesse est extrêmement assidu. »
« Assidu ou non, s’il n’a pas l’intention d’hériter du trône, ça reste un enfant indigne… Ce n’est pas comme s’il y avait de quoi avoir honte. Tous les enfants sont indignes par nature. Même les garnements liés par contrat à cette vieille femme refusent de m’écouter et n’en font qu’à leur tête. Pourquoi les enfants d’un dragon devraient-ils obéir ? »
« … U-Uman fait de son mieux. »
Uman prit la parole, le visage rouge, visiblement gêné.
« Si Uman ne va pas hériter du trône, c’est parce qu’Uman n’en a pas les capacités… »
« Ça suffit. Dis-moi pourquoi tu as interrompu cette vieille femme. »
« Si un ennemi puissant le vise depuis l’autre côté des dimensions, Uman empêchera son approche au moyen de mots draconiques. De toute façon, Uman est responsable de cette région, alors que le mage de la Famille Wardanaz n’est venu que pour aider. Inutile de lui faire porter plus de responsabilités que nécessaire. »
« ! »
« Ce ne serait pas mieux que le petit l’apprenne lui-même ? »
Ayant perdu tout intérêt, la Devil Hag répondit d’un ton boudeur.
Bien sûr, grâce aux capacités innées d’un dragon, Uman pourrait empêcher l’ennemi de s’approcher.
Mais ce ne serait pas drôle du tout. Et la technique secrète de la Devil Hag ne serait pas transmise non plus.
Sans tenir compte des protestations de la Devil Hag, Uman regarda Lee Han, puis prit la parole d’un ton grave.
« En échange, j’ai une faveur à te demander. »
« Laquelle ? »
Que ce dragon se charge lui-même du travail, puis lui demande une faveur en retour…
Sa demande ne pouvait manifestement pas être banale. Lee Han se raidit malgré lui. À côté de lui, Gainando déglutit avec nervosité.
« … Va arrêter ma sœur aînée… »
« Ah. »
Ce n’est qu’alors que Lee Han se rendit compte qu’en arrêtant les méchants, il avait complètement oublié Jowrin.
* * *
« Je vous prie de m’excuser, Votre Altesse. »
« Hum. Ce n’est rien. Jowrin s’est aussi bien amusée. »
« Je vous prie de m’excuser, professeur. »
« Ce n’est rien. »
Après avoir retrouvé Jowrin et le professeur Boladi, qui avait peaufiné la statue à la demande de Jowrin, Lee Han se remit à l’ouvrage.
Il devait terminer correctement cette commande de statue de dragon qu’ils avaient acceptée au nom de la princesse Yukbeltire.
Et pas seulement à cause de la commande. Maintenant que Jowrin s’y intéressait elle aussi, il ne pouvait pas se permettre de bâcler le travail.
« Alors, Jowrin voudrait qu’il crache du feu par ici ! »
« Je vois. Compris. »
« Et si des rayons destructeurs sortaient de ses yeux… »
Lee Han calculait les enchantements selon les souhaits de Jowrin et les inscrivait peu à peu sur la statue. Les effets voulus par Jowrin n’étaient pas particulièrement difficiles, et il ne lui fallut pas longtemps pour les enchanter sur place.
Mais Jowrin pencha la tête sur le côté.
« Quelque chose ne va pas, Votre Altesse ? »
« Lee Han a l’air préoccupé. »
« Ah. C’est à propos de ça. »
Lee Han poussa un léger soupir et lui raconta ce qui s’était passé plus tôt.
Uman était intervenu et avait pris le relais, mais, à strictement parler, les rancunes accumulées par Stedal Nago découlaient des actes de Lee Han.
Il culpabilisait à l’idée d’avoir peut-être fait porter trop de responsabilités à un dragon déjà épuisé et débordé.
Est-ce que j’aurais dû rester pour lui prêter au moins un peu de mana ? Et peut-être que j’ai été trop téméraire en prenant l’identité de Stedal Nago… Mais ce sort…
Même en parlant, Lee Han ne cessait pas de travailler.
À force de l’entraînement brutal du professeur Verdus, les élèves de l’école d’enchantement d’Einroguard savaient faire travailler leurs mains et leur esprit séparément.
Et parmi eux, Lee Han était le plus doué et le plus exploité de tous. Il ne pouvait qu’exceller dans ce genre de travail.
« … Lee Han ? »
« Ha… Je me dis quand même que j’aurais dû rester pour lui prêter au moins un peu de mana. Et peut-être que j’ai été trop imprudent en prenant l’identité de Stedal Nago, tout court… Mais ce sort… »
« Lee Han ! Lee Han ! »
Jowrin le secoua par l’épaule. Ce n’est qu’alors que Lee Han comprit qu’elle l’appelait depuis un moment.
« Qu’y a-t-il, Votre Altesse ? »
« Est-ce que les statues magiques sont normalement vivantes et mobiles ? »
Jowrin pencha la tête en voyant prendre forme sous les doigts de l’artisan quelque chose de tout à fait différent de ce dont ils avaient parlé.
Les statues magiques étaient-elles censées bouger avec autant de vivacité ?