Chapitre 1 264
Comme celui qui avait été au cœur de la campagne contre le dieu maléfique se présentait en personne devant la foule rassemblée, toute excitée par la nouvelle, il était naturel que des acclamations éclatent.
À vrai dire, Lee Han était ravi que les choses se soient arrêtées là.
« Ils t’ont laissé partir comme ça ? »
Gainando savait parfaitement à quel point une foule en liesse pouvait devenir incontrôlable.
Il lui était arrivé quelque chose de semblable lors d’un festival consacré à Toberiz, auquel il avait assisté dans son enfance.
— Mesdames et messieurs, votre héros et le grand détective de l’Empire, Toberiz, doit maintenant prendre la route…
— Non ! Non !
— … Mesdames et messieurs. Toberiz doit vraiment partir. Ce n’est pas parce que le temps de l’acteur payé est écoul… bien sûr que non. Toberiz doit lui aussi rentrer. Apparemment, il a une mission secrète à accomplir !
— Non ! Non ! Tout le monde en rangs, et empêchons Toberiz de partir ! Toberiz ne peut pas nous abandonner !
En repensant à ce souvenir honteux, Gainando se remémora son comportement passé. À quel point l’acteur déguisé en Toberiz avait-il dû être agacé ?
Quoi qu’il en soit, la popularité de son ami à ce festival était au moins aussi forte que celle de Toberiz lors du festival qui lui était consacré, sinon davantage.
Alors, comment avait-il réussi à s’en tirer ?
« Je leur ai dit que j’accomplissais une mission secrète qui ne pouvait pas être révélée au public. »
« Quoi ?! Et ça a marché !? »
« Bien sûr. Ils n’avaient aucune raison de ne pas me croire. »
« … Ah oui… »
Gainando se sentit encore plus honteux.
Pourquoi m’étais-je comporté comme ça, à l’époque ?!
« Je croyais que tu les avais menacés, Lee Han. »
« Quelle absurdité… On ne peut pas tout régler par la force. Ce n’est pas une méthode particulièrement efficace. »
« ??? »
Gainando, qui avait l’habitude de voir son ami régler la plupart des problèmes par la force, resta perplexe.
Hein ???
« Plus important encore, les gens de la Forêt aux Feuilles d’or avaient vraiment l’air suspects. Je pense qu’on devrait aller vérifier. »
« Ils étaient comment ? »
« En gros… »
— Quelle journée merveilleuse ! Célébrons tous l’anéantissement du dieu maléfique !
— Vive l’Empire ! Vive les vaillants membres de l’expédition ! Vive l’ange ! Bénédictions sur la race yaksha !
— … Il faut donc réunir davantage de sang de porc et de mouton et remplir le chaudron…
« Suspect ! »
Gainando cria, alarmé.
Il comprenait maintenant pourquoi les gens venus chercher des potions avaient dit qu’ils semblaient suspects.
Le sang était également un ingrédient magique, mais il était rare d’en réunir d’aussi grandes quantités de façon aussi grossière.
Quel art occulte sinistre étaient-ils en train de préparer ?
« Lee Han, quel genre de magie exige un chaudron entier rempli de sang de porc et de mouton ? »
« Ah. Ce n’était pas ça, le détail suspect. C’étaient juste des nains qui essayaient de préparer un plat de sang à la manière de l’Est. Ils voulaient le servir aux pèlerins venus participer au festival. »
« …… »
Gainando était mort de honte.
Ce n’était pas ça ?
« Alors… qu’est-ce qui était suspect ? »
« Je te l’ai dit. Ils ont dit : “Vive l’Empire ! Vive les vaillants membres de l’expédition ! Vive l’ange ! Bénédictions sur la race yaksha !” »
« …… »
La réponse de son ami rendit Gainando encore plus perplexe.
Qu’est-ce qui pouvait bien être suspect là-dedans ?!
« N-ne me dis pas, Lee Han… Tu ne les as pas jugés suspects juste parce qu’ils ont invoqué la bénédiction de la race yaksha ? »
Gainando avait du mal à y croire.
Bien sûr, il savait que les yakshas n’avaient cessé de tourmenter son ami à chacune de leurs rencontres…
… Mais considérer quelqu’un comme suspect juste parce qu’il avait prononcé une seule bénédiction, ce n’était pas un peu exagéré ?!
« Gainando. Qu’est-ce que tu racontes ? C’est l’ange qui était suspect. La plupart des gens ignorent qu’un ange a participé à l’expédition. »
Ce qui avait été largement annoncé au sujet de l’expédition contre le dieu maléfique, c’était la participation des yakshas et des mages d’Einroguard.
À moins d’être un haut fonctionnaire connaissant les détails confidentiels ou l’un des participants directs, il était évidemment étrange qu’un simple festivalier soit au courant de l’existence de l’ange.
« J-je vois ! Désolé, Lee Han. Je croyais que tu détestais tellement les yakshas que tu essayais de les faire accuser… »
« Ha ha ! Quelle absurdité. »
Lee Han décida qu’à leur retour, il doublerait la quantité de devoirs que Gainando aurait à faire.
« Bref, j’ai trouvé ça bizarre, alors je les ai interrogés davantage. Et là, d’autres témoignages suspects se sont enchaînés. »
— Ces voyageurs ? Ils n’ont rien dit de particulièrement notable… Ah, ils m’ont demandé si je connaissais des prêtres appartenant à un ordre.
— Je les ai aussi entendus parler de la possibilité de contacter les yakshas, mais je ne sais pas ce qu’ils ont derrière la tête, ces types. Au fait, Wardanaz, tu vas participer en personne à l’incinération du dieu maléfique, cette fois ? J’aimerais vraiment voir ça !
« Connaître un prêtre appartenant à un ordre, passe encore, mais seuls des gens anormaux chercheraient délibérément à entrer en contact avec les yakshas. Ça les rendait encore plus suspects. »
« …… »
Gainando s’apprêta à dire quelque chose, puis renonça.
… Les instincts de son ami étaient probablement les bons !
Pourvu que ce soient vraiment des gens suspects… !
Si ce n’était pas le cas, la honte serait insupportable.
***
Les voyageurs de la Bande des Brise-rocs, un groupe de guerriers qui suivait le séparatiste Basirmak, discutèrent entre eux, l’air prudent.
« Donc, pendant ce festival, il faut qu’on trouve un moyen d’entrer en contact avec les yakshas qui se montrent ici. Le seigneur Basirmak nous l’a ordonné, lui aussi. »
« Tu crois que ce sera si facile ? La race yaksha est du côté de l’Empire. Cette expédition suffit à le prouver. »
« Je ne suis pas d’accord. Parmi les yakshas, il doit y en avoir qui sont pleins de ressentiment envers leur maître. On les trouvera et on les ralliera à notre cause. »
Ceux qui aspiraient à la rébellion et à l’indépendance au sein de l’Empire avaient toujours souffert de leur isolement.
Faute d’alliés convenables, ils leur arrivaient de s’allier à des adorateurs du dieu maléfique, à des extrémistes anti-magie ou à des sectes apocalyptiques, mais ces choix étaient loin d’être judicieux.
Au fond, ces groupes ne pouvaient jamais nouer de liens étroits les uns avec les autres.
C’était pourquoi les séparatistes cherchaient sans cesse de nouveaux alliés, des gens rongés par le ressentiment et dont les yeux brillaient de convoitise.
Les cadets de familles nobles, les fonctionnaires renvoyés après la découverte de leurs malversations, les puissants d’autres races qui voulaient leur propre royaume…
Et, cette fois, ils avaient choisi la race yaksha pour cible.
D’une certaine façon, il était naturel que Basirmak, empli de fierté et convaincu de la supériorité de son ascendance géante, ait choisi les yakshas comme partenaires potentiels. Leur race était aussi puissante que celle des géants.
— Il doit y avoir parmi eux des guerriers mécontents. Entrez en contact avec eux et sondez leurs véritables intentions !
Le problème, c’était que prendre contact avec les yakshas eux-mêmes s’avérait plus difficile que prévu.
Il paraissait qu’un certain mage d’Einroguard n’avait qu’à pencher la tête pour se faire enlever et se retrouver dans la dimension des Neuf Montagnes et des Huit Mers, où il pouvait rendre visite au palais du Roi Yaksha, mais c’était un cas tout à fait exceptionnel.
En temps normal, les yakshas ne laissaient pas facilement les étrangers entrer dans leur dimension.
Le festival représentait donc une occasion plutôt alléchante pour les séparatistes.
On disait qu’un grand nombre de yakshas ayant participé à la bataille viendraient en visite.
Avec assez de temps, il leur semblait tout à fait possible de repérer les mécontents et d’entrer en contact avec eux.
« Je vous le dis, le mieux serait de nous déguiser en prêtres pour les approcher. On devrait se faire passer pour des prêtres. »
« Ça pourrait produire l’effet inverse. Il y a tellement de prêtres ici qu’un déguisement bâclé serait repéré sur-le-champ. »
« Et si on en éliminait simplement deux ou trois pour prendre leur place ? »
« S’il y a du sang versé, on se fera repérer encore plus facilement. Tu sais combien il y a de mages ici ? On ne peut rien faire de voyant. Ils nous retrouveraient aussitôt. »
Les guerriers discutèrent de la question avec prudence.
Dans les régions frontalières et les contrées reculées, beaucoup de gens étaient à la portée de ces séparatistes, mais la capitale, c’était une autre histoire.
Ils y avaient très peu de relations. Même s’ils avaient connu quelqu’un de vraiment utile, des gens de leur rang n’auraient pas osé l’approcher.
« Excusez-moi, tout va bien ? »
« ! »
Lorsque deux mages surgirent soudain des profondeurs de la forêt, les guerriers séparatistes échangèrent un regard.
Vu les circonstances et l’endroit, ils ne baissaient jamais leur garde. Au contraire, avec la foule qui affluait au festival par milliers, ils devaient se montrer encore plus prudents.
Si quelque chose tourne mal, on s’occupe d’eux tout de suite et on s’en va.
Bien. Voyons ce que ces abrutis de mages ont à dire.
« Qu’est-ce qu’il y a ? »
Les guerriers répondirent sèchement.
Celui des deux mages qui portait un masque poursuivit d’un ton contrit :
« J’aurais quelques questions à vous poser. Puis-je savoir vos noms ? »
Pas de chance.
Taarad, l’un des guerriers, fit claquer sa langue en son for intérieur à la question du mage.
Le mage l’ignorait, mais en posant cette question, il venait de raccourcir considérablement sa propre espérance de vie.
Même s’ils les avaient trouvés suspects, ils auraient dû le cacher et engager la conversation lentement, en faisant semblant d’être de simples voyageurs. En leur demandant aussi abruptement leurs noms, ils révélaient clairement qui ils étaient.
Sans doute des sbires quelconques au service de fonctionnaires impériaux.
Comme c’était un festival, ils devaient patrouiller dans le coin et interroger tous ceux qui leur paraissaient suspects.
Tu aurais pu te contenter de faire de la magie. Pourquoi te mêler de ce genre d’affaires ? Ne viens pas te plaindre si tu y laisses la vie.
Taarad fit signe aux autres guerriers.
Il y avait beaucoup de monde dans les environs. Ils comptaient donc attaquer vite, les éliminer vite et disparaître.
« Pas de chance. »
« Pardon ? »
« Ne m’en veux pas. À l’attaque ! »
Au cri de Taarad, les guerriers dégainèrent leurs armes à toute vitesse.
Les deux mages affichèrent une expression stupéfaite.
À cette vue, Taarad fut certain de l’emporter.
Il n’avait encore jamais vu une telle réaction sans finir par gagner.
***
« … Non. C’est quoi, ce bordel ?! »
Gainando contempla les guerriers à terre, médusé.
Ils s’étaient soudain mis à dire des choses comme « Pas de chance » et « Ne m’en veux pas ». Il les avait crus redoutables, mais ils étaient bien plus faibles que prévu.
Ou alors, c’est Lee Han qui est juste fort ?
À bien y réfléchir, c’était peut-être ça.
Quand leurs adversaires les avaient attaqués par surprise, Gainando et Lee Han avaient été pris de court.
Aucun des deux n’avait imaginé qu’on les attaquerait ainsi, alors que des festivaliers déambulaient partout dans la forêt.
Pris au dépourvu, Lee Han activa les sorts qu’il avait préparés à l’avance pour brouiller la vue des ennemis et aiguiser sa propre clairvoyance, puis dressa aussitôt une barrière de force télékinétique afin de ralentir leurs mouvements.
Dans le même temps, il récita une formule et lança des Balles de jade d’eau.
Pour quelqu’un qui venait d’être surpris, sa réaction avait été bien trop rapide.
Lorsque les Balles de jade d’eau, combinées à la magie intermédiaire de déplacement spatial, se mirent à fuser à la chaîne, environ les deux tiers des guerriers présents furent presque aussitôt mis hors de combat.
Les guerriers restants, pris de panique, déchirèrent un parchemin.
C’était un puissant parchemin de rupture magique.
Quand les Balles de jade d’eau qui arrivaient perdirent leur forme et redevinrent de l’eau ordinaire, Lee Han fut de nouveau vivement surpris.
Taarad lança triomphalement :
— Dès qu’un sort s’effondre, les autres s’effondrent avec lui. Voilà la faiblesse des mages !
Pris de court, Lee Han remodela aussitôt l’eau par télékinésie et étouffa deux mercenaires, puis invoqua même l’<Épée volante de Bivle>, qu’il avait gardée dans son sac à dos.
Cette cristallisation de magie d’enchantement composite, achevée alors qu’il aidait le professeur Verdus dans ses travaux, avait été conçue pour poursuivre ses ennemis une fois lancée, comme si elle était vivante et se déplaçait d’elle-même.
À ce stade, tous les mercenaires, à l’exception de Taarad, gisaient au sol.
Taarad ne pouvait que le regarder avec horreur.
Ce fichu mage faisait semblant d’être surpris tout en accomplissant tout ce qu’il fallait !
Taarad commença à se demander si même sa surprise n’était pas jouée.
Le mage avait clairement feint d’être pris de court pour l’inciter à baisser sa garde.
— Sale mage ignoble… Argh !
Ce furent ses derniers mots avant qu’un éclair enflammé ne transperce Taarad.
Comme son adversaire ne cessait de proférer des paroles inquiétantes, Lee Han s’était demandé s’il ne cachait pas encore quelque chose et avait déployé une puissance de feu excessive contre lui.
Bien sûr, il n’y avait rien.
À la fin de ce bref combat, la bande de guerriers avait été écrasée et gisait en désordre sur le sol.
Ce ne fut qu’alors que Lee Han parvint à surmonter son propre effarement et à se calmer.
« J’ai baissé ma garde. Je ne pensais pas qu’ils nous attaqueraient sur-le-champ, avec autant de monde dans les parages. »
« … Pour quelqu’un qui a baissé sa garde, je trouve que tu les as salement amochés… »