Chapitre 1 262
« Votre Altesse. Votre Altesse. »
Affolé, Lee Han se précipita d’abord pour arrêter Jowrin.
Comment pouvait-elle accepter une chose pareille ?
« Nous ne sommes pas la princesse Yukbeltire. Nous risquons d’échouer. »
Bien que, dans l’esprit de Lee Han, Yukbeltire eût fini par occuper une place comparable à celle du professeur Verdus, il ne pouvait pas non plus nier ses talents magiques.
Si la commande exigeait ne serait-ce qu’un seul sort que seule Yukbeltire pouvait lancer, ils échoueraient sur-le-champ.
Mais Jowrin répondit avec assurance, sans que son expression change le moins du monde.
« Jowrin le sait aussi. »
« ??? »
« Même en cas d’échec, ni Jowrin ni Lee Han n’y perdront quoi que ce soit ! C’est la responsabilité de Yukbeltire ! »
« … »
L’avait-il vraiment rendue trop sûre d’elle ?
En voyant Jowrin avancer une idée digne d’une élève d’Einroguard, Lee Han promena inconsciemment le regard autour de lui.
Il avait l’impression que la cour des dragons vacillait devant ses yeux.
« Hum ! Et si nous réussissons, Lee Han pourra même empocher le paiement. »
Jowrin était fière du plan parfait qu’elle avait conçu toute seule. Le dragon ne remarqua pas le moins du monde que son contractant tremblait.
« … Quelle était la commande ? »
Retenant un soupir, Lee Han demanda des précisions au noble, afin de reprendre au moins un peu la situation en main.
Le noble au manteau épais, qui observait anxieusement les deux jeunes gens chuchoter, poussa alors un soupir de soulagement.
Les génies étaient excentriques par nature.
Et comme Yukbeltire était une mage qui avait hérité de la lignée magique de son maître, elle avait également hérité d’un degré d’excentricité comparable.
Personne n’osait le lui dire en face, car cela pouvait mener à un procès immédiat devant un tribunal impérial — et il y avait déjà eu des précédents —, mais c’était un fait indéniable.
C’est pourquoi, même après avoir annoncé qu’elle acceptait une commande, il restait toujours possible qu’elle change d’avis et la refuse sur-le-champ.
Ouf. On dirait qu’elle va l’accepter.
« Vous avez accepté de créer un artefact au nom de Son Altesse. Regardez ici… »
Lorsque Lee Han vit le nom de l’atelier présenté par le noble, ses installations et la composition de son équipe de mages, ses souvenirs lui revinrent.
C’était bel et bien une commande que la princesse Yukbeltire lui avait apportée et montrée au début du semestre.
« Lee H… non, Stedal. Il y a quelque chose d’étrange dans cette commande. »
Jowrin pencha la tête sur le côté.
À force de fréquenter les élèves d’Einroguard, elle avait vu toutes sortes de propositions de commande.
Soumettre des esprits déchaînés, récupérer des œufs de monstres, purifier des artefacts maudits, analyser et mesurer des phénomènes anormaux, et ainsi de suite.
Les commandes avaient chacune leurs particularités, mais leur objectif était toujours clair.
Cette proposition, en revanche, était étrange.
… Créez librement un artefact qui fera honneur au nom de Votre Altesse…
Ils avaient pris la peine d’inviter une mage comme Yukbeltire, pour lui demander de créer librement un artefact sans lui imposer la moindre exigence.
Selon le bon sens de Jowrin, cette proposition était extrêmement étrange.
« Et si c’était un piège ?! »
« Ce n’est pas un piège. C’est plutôt une commande qui vise à nouer des relations. »
Yukbeltire pouvait créer librement un artefact tout en étant rémunérée, tandis que l’autre partie gagnerait le prestige de posséder un artefact conçu par elle.
Le noble qui se tenait devant eux n’était pas le véritable client, mais seulement un messager chargé de leur transmettre la proposition.
De toute façon, à moins d’être une maison assez influente pour envoyer un noble de rang inférieur comme messager, elle n’aurait pas les moyens de commander un objet aussi coûteux et extravagant.
La maison Markang. Est-ce une grande maison noble ?
C’était une grande maison noble dont Lee Han avait entendu parler à plusieurs reprises, réputée pour son commerce de fleurs dans le sud de l’Empire. Lee Han avait tendance à retenir le nom des maisons qui revenaient souvent dans les pages économiques des journaux impériaux.
« Ah ! Le nom de Lee Han est là aussi. »
Jowrin fut surprise en découvrant les noms inscrits dans la proposition de commande.
On y trouvait non seulement celui de Yukbeltire, mais aussi celui de Lee Han.
Le noble au manteau prit un ton désolé.
« Malheureusement, je ne pense pas qu’il sera possible d’inviter également Wardanaz. D’après ce que j’ai entendu, il est tellement débordé qu’il n’a pas pu quitter Einroguard. »
« … »
« … »
Plus exactement, ce n’était pas parce qu’il était débordé, mais parce qu’il avait été enfermé dans la zone de punition. Pourtant, tous deux gardèrent le silence.
Le jour, leurs paroles pouvaient être entendues par la professeure Garcia transformée en oiseau ; la nuit, par la professeure Garcia qui commandait aux souris.
Ils ne pouvaient pas se permettre d’éveiller les soupçons sans raison.
« C’est vraiment dommage. Je le tenais déjà pour un talent exceptionnel, mais après cette expédition… »
Au départ, le plan consistait à choisir les deux élèves les plus célèbres et les plus prometteurs de l’école d’Enchantement d’Einroguard pour leur confier la commande. Mais entre-temps, la réputation de Lee Han avait été décuplée par l’expédition contre le dieu maléfique, et son absence était donc forcément regrettable.
Comme il aurait été merveilleux de pouvoir les inviter tous les deux et de recevoir un artefact !
Jowrin, soudain intriguée, lança :
« On dirait que votre maison attendait davantage de Lee Han que de Yukbeltire. »
« Q-quoi… Votre Altesse ! Non ! Absolument pas ! »
Le noble au manteau épais fit un bond.
Il craignait que la princesse impériale, froide et hautaine, ne se vexe sans raison et n’annule la commande.
Bien sûr, Jowrin avait vu juste. Yukbeltire et Wardanaz étaient tous deux des talents exceptionnels, mais s’il fallait choisir entre eux, le second l’emporterait naturellement.
Ce que la maison Markang désirait vraiment en ce moment, ce n’était pas le talent magique, mais la célébrité.
Mais le noble n’était pas assez stupide pour l’avouer franchement.
« Votre Altesse, vous êtes en cinquième année. Votre rang n’est guère inférieur à celui des professeurs d’Einroguard, et la magie comme les œuvres que vous avez présentées jusqu’ici ont illuminé l’Empire de l’éclat radieux de l’intelligence ! En comparaison, Wardanaz a peut-être accumulé quelques exploits par chance, mais ce n’est encore qu’un élève de deuxième année. Si je puis me permettre, on pourrait le qualifier de novice. »
Le noble se mit aussitôt à flatter Yukbeltire, car elle semblait entrer en compétition avec son cadet.
Pourquoi aurait-elle dit autrement : « On dirait que votre maison attendait davantage de Lee Han » ?
Jowrin réagit aussitôt à ces flatteries.
« Toi ! »
Le noble venait de rabaisser son contractant ; furieux, le dragon prépara la Frappe de Jowrin.
Lee Han se précipita pour retenir Jowrin. Pris de panique, le noble s’agita dans tous les sens.
« Ha ha. Lady Yukbeltire tient énormément à son cadet… énormément. Mieux vaudrait éviter de dire ce genre de choses. »
Rien que de prononcer ce mensonge absurde lui donnait la nausée, mais Lee Han se força à l’endurer.
Le noble au manteau blêmit, s’excusa puis s’en alla. Lee Han poussa un soupir de soulagement.
Étrange. J’ai l’impression que c’est plus épuisant que de travailler sur des dizaines de cercles magiques.
« Jowrin veut connaître le nom de ce noble. »
Jowrin fixa le dos du noble qui s’éloignait. Lee Han crut deviner exactement ce qu’elle comptait faire, sans même avoir besoin de le lui demander.
« … Votre Altesse. La vengeance ne mène à rien. »
« Mais Lee Han a bien dit la dernière fois qu’il valait mieux se venger vite, avant d’oublier… »
« Et si nous réfléchissions plutôt à l’artefact ? »
Lee Han changea de sujet. Heureusement, Jowrin ne se méfia pas. La création d’un artefact avait l’air très amusante.
« Créer un artefact a l’air très difficile. »
« C’est un préjugé assez répandu. Mais en réalité, la création d’artefacts est… Hum. Maintenant que j’y pense, c’est vraiment difficile. »
Lee Han, qui allait la rassurer à la légère comme il le faisait avec ses amis, se ravisa aussitôt.
Quoi qu’il en soit, il ne pouvait pas mentir dans une situation pareille.
« Mais avec votre talent, Votre Altesse, je suis sûr que vous pourrez très bien faire le travail d’une personne. De toute façon, nous n’allons pas fabriquer un artefact particulièrement difficile. »
Cette commande imposait plusieurs conditions.
Il ne fallait pas que l’artefact soit trop difficile à fabriquer. Comme Jowrin le créerait avec lui, elle risquait de se retrouver mise à l’écart.
Il ne fallait pas non plus que cela prenne trop de temps. Ils devaient rentrer avant la professeure Garcia et terminer l’artefact pendant le festival.
Et si possible, il fallait aussi éviter de ternir la réputation de la princesse Yukbeltire…
Hum. Ça, ça paraît impossible. Autant laisser tomber.
Lee Han abandonna sans hésiter la dernière des trois conditions. Il n’était pas sûr de pouvoir gérer cela en plus de tout le reste.
La princesse Yukbeltire devait déjà avoir fabriqué des dizaines d’artefacts. Ce n’était pas grave si l’un d’eux était juste moyen !
« L’atelier se trouve dans la capitale. Je leur demanderai de nous apporter les mages et les ingrédients. »
« Ah. Nous n’allons pas là-bas pour le fabriquer ? »
« Son Altesse Uman se donne beaucoup de mal pour nous aider avec le festival, alors nous ne pouvons pas partir. Ils risquent de manquer de bras. »
« … »
Jowrin se décomposa en comprenant qu’elle venait de rater l’occasion de quitter cette colline de chênes et d’aller s’amuser dans les rues de la capitale.
À cause de son petit frère !
« Commençons par choisir la forme, Votre Altesse. »
« Jowrin ne sait vraiment pas par où commencer… »
« Ce n’est pas grave. De toute façon, ils ont dit que nous pouvions fabriquer ce que nous voulions. »
Lee Han encouragea Jowrin.
À présent que les choses avaient tourné ainsi, il comptait profiter de cette commande pour lui faire découvrir la joie de la magie.
« Regarde. »
Avec une délicate poussée télékinétique, il sculpta dans la terre toute proche la forme d’un dragon.
Jowrin s’émerveilla devant le dragon majestueux, puis s’interrompit brusquement.
« Ce n’est pas Jowrin. »
« … C’est Sa Majesté. Impressionnant, non ? »
« Oui. Mais ce n’est pas Jowrin. »
Jowrin le fixa du regard.
Sous la pression, Lee Han fit vite s’effondrer le dragon et en façonna un autre. Cette fois, la forme ressemblait de près à l’apparence véritable de Jowrin.
« Il n’y a absolument aucun problème à donner à l’artefact la forme d’une statue ou d’un objet décoratif comme celui-ci. Choisis librement la forme que tu préfères. »
« ! »
Ayant découvert le plaisir de créer des artefacts, Jowrin s’enthousiasma à mesure que toutes sortes d’idées lui venaient à l’esprit.
« Jowrin a une idée ! »
« Dis-moi. »
« Jowrin va fabriquer un artefact qui représentera Lee Han en train de chevaucher Jowrin et d’affronter le dieu maléfique ! »
« … Tout, sauf ça ! »
Horrifié, Lee Han arrêta Jowrin.
D’abord, cela déformait la réalité — Jowrin n’avait pas été là —, et l’artefact était destiné à une autre maison noble. Si l’artefact représentait Lee Han chevauchant un dragon, que diraient ceux qui le verraient ?
— La forme de l’artefact exposé dans cette salle est remarquable. Serait-ce un mage de la maison Wardanaz ? Pourquoi chevauche-t-il un dragon ?
— Il aurait vraiment passé un contrat avec un dragon… Il a passé un contrat avec un dragon, pour de vrai ? Il y avait donc un contractant de dragon ?
Rien que d’y penser, il en avait des frissons. À la demande de Lee Han, Jowrin eut l’air profondément déçue.
« Si nous l’avions bien fait, Jowrin aurait pu convaincre les bardes que Jowrin était là, elle aussi… »
Tu pensais à ça !?
Lee Han fut horrifié par cette idée insensée.
Il avait de plus en plus l’impression que les pensées de Jowrin s’éloignaient de ses prévisions.
Après avoir réfléchi un moment, Jowrin accepta un compromis : elle retira Lee Han du projet, mais conserva le reste. Autrement dit, l’artefact prit la forme d’une statue de dragon.
« Bien joué. »
« Mais ce n’est que la structure. Il n’y a encore aucune magie à l’intérieur… »
« Nous pouvons maintenant y intégrer les sorts un à un. Réfléchis au type de magie que tu veux y mettre. Les statues contiennent généralement des sorts de protection, de purification, de vigilance ou de réparation. »
Comme les statues magiques étaient souvent installées dans des manoirs, elles étaient généralement dotées de sorts qui protégeaient ou purifiaient les environs.
Lee Han était convaincu qu’il pouvait y inscrire en un instant des sorts de ce niveau.
Ce sera au maximum du quatrième cercle, alors ça ne devrait pas être bien compliqué.
À cette pensée, Lee Han fut horrifié par sa propre perception de l’échelle des choses.
Comment la magie du quatrième cercle était-elle devenue quelque chose qu’il prenait aussi à la légère ?!
« Lee Han ? »
« H-ha ha. Ce n’est rien. Je vais faire un tour dans les autres secteurs pour donner un coup de main. Pendant mon absence, réfléchis aux sorts que tu veux y intégrer. Si quelqu’un te parle, ne t’étends pas. Contente-toi d’être aussi arrogante et impolie que possible et de ne dire que ce que tu veux. Comme ça, tu lui ressembleras à peu près. »
« … »
— …
Après avoir demandé au noble de tout à l’heure d’apporter ici les ingrédients, le matériel et les mages de l’atelier, Lee Han partit aider les autres.
Restée seule avec le bébé basilic, Jowrin demanda à voix basse :
« On dirait que Lee Han n’aime pas Yukbeltire. »
— Elle tourmente assez souvent Maître.
« M-mais alors, pourquoi tu n’as rien fait ?! »
Jowrin regarda le bébé basilic avec une grande surprise.
Il aurait dû aller prévenir un professeur ou le Directeur Crâne sur-le-champ !
— … Ces gens-là tourmentent Maître, eux aussi…
« … »