Chapitre 1 261
« Euh… ta… ta petite sœur, n’est-ce pas ? »
Le bébé basilic posa la question comme s’il se demandait comment elle pouvait bien ne pas le savoir.
Bien sûr, la généalogie de la Famille impériale était compliquée et difficile à suivre, mais il s’agissait tout de même de sa petite sœur !
Jowrin perçut une pointe de reproche dans les paroles du bébé basilic et s’empressa de bafouiller.
« Jowrin… Jowrin le sait ! Bien sûr que Jowrin le sait ! »
Sur ces mots, Jowrin regarda Lee Han, les larmes aux yeux.
Au secours !
« Tout le monde, montrez le respect qui s’impose à la princesse Yukbeltire, membre de la Famille impériale et célèbre mage en enchantement d’Einroguard ! »
Lee Han lança ces mots d’un ton ferme.
En vérité, Lee Han n’aimait pas particulièrement ce genre de cérémonial. Encore moins quand il fallait le respecter pour une élève de classe supérieure comme Yukbeltire.
Elle devrait déjà s’estimer heureuse qu’il ne déclenche pas une rébellion en refusant de s’y plier. Pourquoi s’embarrasser de ces histoires de préséance ?
Mais, pour l’instant, c’était surtout une façon d’expliquer la situation à Jowrin.
Ça devrait lui avoir rafraîchi la mémoire, non ?
« … »
Hum. Elle ne se souvient toujours pas.
Jowrin affichait toujours un air perplexe. Lee Han secoua la tête.
Jowrin était du genre à se souvenir de quelqu’un après avoir reçu ne serait-ce qu’une seule friandise de sa part. À quel point avait-elle pu s’en désintéresser… !
Pour l’instant, les prêtres lui témoignèrent le respect dû à son rang et la saluèrent de nouveau.
« E-enchantés, princesse Yukbeltire. Mais… non, ce n’est rien. »
« Vous semblez avoir une question. Posez-la. »
Lee Han s’avança d’un pas encore plus assuré.
À force d’imiter des gens, il commençait à prendre le coup. L’essentiel, c’était d’avoir confiance en soi.
« …Vos cheveux n’étaient-ils pas argentés, à l’origine ? »
« Oh ! »
Le bébé basilic paniqua et en oublia de respirer.
Les cheveux dorés de Jowrin, qui brillaient comme les rayons du soleil, et ceux, argentés, de Yukbeltire étaient on ne peut plus différents.
Maintenant qu’il y pensait, le bébé basilic ne comprenait pas pourquoi il avait suggéré Yukbeltire au départ.
J’aurais dû dire Gainando… ! Imbécile !
Le bébé basilic se maudit avec véhémence.
Mais il ignorait une chose.
S’il avait suggéré Gainando, Jowrin aurait refusé sur-le-champ !
Jowrin avait aussi sa fierté.
« Pour un mage de haut niveau, l’apparence extérieure a peu d’importance. La princesse Yukbeltire ne fait pas exception. »
Lee Han fournit cette explication sans changer d’expression. Jowrin se dit en son for intérieur que, même s’il était son contractant, il savait remarquablement bien mentir.
« J-je vois ! Veuillez m’excuser. Quelle question impolie… »
« C’est compréhensible. La magie comporte naturellement des aspects obscurs qui surprennent souvent les autres. Si la princesse Yukbeltire se comporte étrangement ici, je vous prie de faire preuve d’indulgence. »
Jowrin et le bébé basilic furent impressionnés par la prévoyance de Lee Han, qui avait déjà accordé une dispense pour toute bizarrerie que Jowrin pourrait manifester par la suite.
Voilà à quoi ressemblait un professionnel !
« Lee Han. Jowrin ne se sent pas à la hauteur… »
Lorsque l’attention des prêtres se détourna un instant, Jowrin s’adressa à lui d’une voix nerveuse.
Maintenant qu’elle en avait entendu davantage, elle se souvenait vaguement de qui était Yukbeltire, mais elle ne savait toujours pas si elle arriverait à imiter le moindre détail de son comportement.
Lee Han encouragea Jowrin, qui avait perdu courage.
« Ne t’inquiète pas. Je l’ai déjà fait plusieurs fois, alors je sais que, pour imiter quelqu’un, le plus important, c’est d’avoir confiance en soi. »
Plusieurs fois ?
Jowrin fut gênée par ces mots, mais décida de ne pas s’y attarder pour l’instant.
Pour le moment, elle devait d’abord apprendre à avoir confiance en elle.
« Les prêtres ne connaissent probablement pas très bien l’élève Yukbeltire, de toute façon. Alors, si Votre Altesse se comporte avec assurance, ils penseront que c’est simplement sa façon habituelle d’agir. »
« V-vraiment ? »
« Oui. Et ne t’inquiète pas, je resterai à tes côtés pour t’aider. »
En entendant les paroles de son contractant, Jowrin retrouva un peu de courage.
Soudain, elle se sentit capable d’imiter n’importe qui à la perfection.
« …Très bien ! Jowrin va essayer ! »
« Voilà qui est mieux, Votre Altesse ! »
« Et désormais, Jowrin imitera un nombre incalculable de personnes ! »
« Pas besoin d’aller jusque-là. »
Lee Han l’arrêta sans détour.
Il n’avait pas envie de se retrouver si tôt devant le tribunal des dragons.
« La princesse Yukbeltire est ici ? »
Un autre groupe de personnes sortit des profondeurs de la forêt.
Cette fois, il ne s’agissait pas de prêtres, mais de mages impériaux. À peine entendirent-ils le nom de Yukbeltire qu’ils se mirent à examiner les cercles magiques installés et à les comparer à ce qu’ils connaissaient.
« I-incroyable ! Même s’il ne s’agit que d’une simple magie de protection contre le vent, l’intégrer dans des cercles magiques aussi simples et abrégés doit être tout sauf facile. Princesse Yukbeltire, pardonnez mon audace, mais vos compétences ont énormément progressé depuis le dernier colloque académique ! »
Les mages furent profondément impressionnés par les principes mis en œuvre dans les cercles magiques.
Étonnamment, les cercles magiques disposés aux alentours avaient été conçus de façon à conserver leur efficacité malgré l’omission d’une grande partie des procédures et des réactifs.
Ils n’avaient pas la moindre idée du secret qui se cachait derrière tout cela.
On aurait pu y parvenir en déversant une quantité absurde de mana, mais [N O V E L I G H T] il était absolument impensable qu’une mage comme Yukbeltire conçoive quelque chose de cette façon…
J’aimerais tellement savoir !
« Hum. »
Même Lee Han resta sans voix.
Il n’aurait jamais imaginé que modifier les cercles magiques pour les adapter à ses caractéristiques et à celles de Jowrin, simplement pour leur faciliter la tâche, lui vaudrait un tel retour de bâton.
Il avait vraiment simplifié le processus au maximum et compensé tout le reste avec du mana.
Et voilà qu’ils prenaient ça pour la mise au point d’une nouvelle technique ou théorie… !
« Héhé. Pour cette Yukbeltire, une chose pareille n’est qu’une technique toute simple, qu’elle peut mettre au point en un clin d’œil. »
« … »
Sans se rendre compte que Lee Han la fixait avec horreur, Jowrin prit un air triomphant.
Comme prévu, pour imiter quelqu’un, il faut surtout avoir confiance en soi !
En réalité, les mages étaient si impressionnés par les vantardises de Jowrin qu’ils ne se doutèrent de rien.
« Ooooh ! »
« Comme on pouvait s’y attendre de la princesse Yukbeltire ! Un grand talent qui mènera l’école impériale d’enchantement ! »
« Mais la princesse Yukbeltire n’avait-elle pas les cheveux argentés ? Et son apparence a beaucoup changé… »
« Est-ce vraiment important, là, tout de suite ? Poser des questions aussi futiles devant une telle magie… Je suis déçu par vous ! »
« N-non, vous avez raison. Je vous prie de m’excuser. »
Lee Han persuada les mages, la sueur froide lui coulant dans le dos.
« La princesse Yukbeltire souhaite donner aux mages rassemblés ici l’occasion d’étudier les cercles magiques par eux-mêmes et de trouver la réponse. Comme toujours, mieux vaut apprendre à quelqu’un à pêcher que de lui donner un poisson. »
« Merci ! »
« Mais la princesse Yukbeltire a-t-elle toujours été aussi aimable ? »
« Vous allez vous taire ! Pourquoi avez-vous tant de choses inutiles à dire aujourd’hui ? Si elle nous traite avec bonté, nous n’avons qu’à l’accepter avec gratitude ! »
« … »
Lee Han poussa intérieurement un soupir de soulagement.
La réputation que Yukbeltire s’était forgée au fil du temps avait failli tout faire échouer.
Heureusement, les mages étaient du genre à se laisser entièrement absorber dès qu’on leur présentait de la magie. Ils étaient déjà plongés dans une intense concentration, cherchant à percer le secret inexistant des cercles magiques.
À ce rythme, on peut les laisser tranquilles un moment.
Profitant de l’occasion, Lee Han enfila rapidement un masque.
Jusque-là, les gens ne l’avaient pas remarqué parce que le nom de Yukbeltire avait accaparé toute leur attention, mais le festival avait rendu son visage assez connu dans les environs.
S’ils le reconnaissaient, non seulement l’identité de Stedal Nago serait compromise, mais cela pourrait aussi provoquer un énorme remue-ménage.
La professeure Garcia découvrirait alors la vérité et en serait profondément blessée !
Si ça arrive, je risque de finir au quartier des punitions jusqu’à la fin de ma troisième année.
Redoutant le pire, Lee Han se raidit.
Il ne fallait absolument pas qu’on le découvre.
« Sir Nago. Portiez-vous toujours un masque ? »
« Hum. Quand vient la saison froide, les blessures de vieux duels me font souffrir, alors j’en porte souvent un. »
« Ah. Vous parlez du duel contre ce pirate malfaisant, le sinistre boucher Venans ? »
« … ? »
Lee Han se figea.
Hein ?
Je ne me souviens pas avoir inventé un détail pareil.
Le passé que Lee Han avait imaginé comportait bien des éléments comme « échappé aux pirates », « volé une carte au trésor et fait fortune » et « tiré profit de la crise spéculative de la Fleur de chair osseuse »…
Mais il ne pouvait pas non plus lui demander d’où venait ce détail. S’il posait la question, ne paraîtrait-il pas encore plus suspect ?
« Hum. »
Lee Han ne confirma ni ne nia.
Il laissa délibérément planer le doute pour pouvoir affirmer plus tard : « Je n’ai jamais approuvé ça ! »
Mais le prêtre sembla prendre son silence pour une confirmation.
« Vous êtes vraiment admirable, sir Nago. N’avez-vous pas aussi combattu un dieu maléfique, comme les mages qui ont participé à cette expédition ? Et, en plus, vous avez affronté des crapules comme ces pirates. C’est grâce à des gens comme vous que l’ordre règne dans tout l’Empire. »
Comme les deux exploits étaient bel et bien les siens, Lee Han se sentit extrêmement gêné.
… Même s’il n’avait absolument aucune idée de ce que pouvait bien être ce duel contre un pirate…
« Merci. Nous allons prendre congé… »
Lee Han avait l’intention d’emmener Jowrin et de rejoindre Uman ou le professeur Boladi.
On pouvait avoir beau avoir confiance en soi, à force de parler, on finissait par se contredire.
À vrai dire, Lee Han trouvait assez absurde que même des gens qui avaient déjà rencontré Yukbeltire n’aient pas démasqué la supercherie.
Qu’est-ce qu’ils peuvent bien penser de l’élève Yukbeltire ?
À quel point leurs interactions habituelles étaient-elles inexistantes pour qu’ils croient qu’une personne complètement différente était elle ?
« Princesse Yukbeltire, vous êtes arrivée ! »
« … »
Cette fois, un groupe de nobles apparut.
Comme Lee Han le lui avait appris, Jowrin fit de nouveau appel à son assurance.
… Je ne crois pas que la confiance suffira encore longtemps…
* * *
Les gens qui s’étaient rassemblés après avoir entendu parler de la princesse impériale réputée pour sa magie furent impressionnés.
Les rumeurs étaient souvent exagérément fantaisistes, mais celles qui couraient sur la princesse Yukbeltire semblaient au moins fondées.
« Princesse Yukbeltire, j’aimerais vous interroger sur vos recherches en cours sur les artefacts dimensionnels artificiels. Quel est le principal problème auquel vous faites face et comment comptez-vous le résoudre… ? »
— Dites que votre objectif immédiat est de résister à la forte pression extérieure qui se manifeste dans les dimensions distordues !
Lee Han lui transmit rapidement les mots par télépathie. Au même instant, il sentit une vague tristesse l’envahir.
Pourquoi connaissait-il avec autant de précision le sujet de recherche de l’élève Yukbeltire ?
Bon sang. Elle me l’a répété à chaque fois qu’elle me voyait, comme si elle voulait me le faire entrer dans le crâne, et maintenant, je le connais par cœur.
Jamais il n’aurait cru que cela lui servirait un jour, et pourtant, le voilà qui s’en servait.
Ceux qui regardaient Yukbeltire — ou plutôt Jowrin — parler avec érudition de ses propres recherches ne pouvaient qu’être ébahis.
Même les mages qui s’étaient d’abord dit : « Hein ? Ce n’est pas quelqu’un d’autre ? » ne doutaient désormais plus du tout.
Qui d’autre pouvait-elle être, si elle connaissait ses propres recherches aussi bien !
« Princesse Yukbeltire, vous devez avoir soif. Vous devriez peut-être vous reposer un peu. Des rafraîchissements ont été préparés. »
« Mm ! Très bien. Yukbeltire souhaite manger des pâtisseries sucrées. Avec beaucoup de crème au chocolat… »
« Pardon ? Vous plaisantez, n’est-ce pas ? »
Les gens furent très déconcertés.
Que Yukbeltire aime ce genre de friandises, au point d’en réclamer, ne lui ressemblait pas du tout.
« … C’était une plaisanterie. »
Jowrin comprenait vite. À la réaction de tout le monde, elle se ravisa aussitôt.
Lee Han ne put que la regarder, incrédule.
De tout ce que Jowrin avait joué aujourd’hui, le seul moment où elle avait vraiment agi comme Yukbeltire, c’était quand elle avait demandé des pâtisseries à la crème au chocolat !
C’est n’importe quoi !
« Princesse Yukbeltire, vous souvenez-vous de moi, par hasard ? »
« Yukbeltire ne se souvient que de la magie. »
« Haha. Je m’en doutais. C’est bien ce qu’on dit des génies, non ? Tenez, veuillez regarder cette lettre. Vous vous souviendrez alors. »
Un noble vêtu d’un épais manteau lui tendit poliment une lettre.
Il s’agissait d’un échange de correspondance avec Yukbeltire.
… Je reconnais que cette commission est intéressante. Au prochain semestre, je quitterai Einroguard avec d’autres élèves et je m’en chargerai…
« … »
« … »
C’était une commission que Yukbeltire avait acceptée.
Lee Han s’en souvenait.
… Maintenant que j’y pense, elle avait bien dit qu’on devrait y aller ensemble.
Lee Han essaya de gagner du temps.
Mais Jowrin déclara avec aplomb :
« Ne vous inquiétez pas ! Yukbeltire va s’en charger immédiatement ! »
« Votre Altesse… ! »
Les personnes présentes furent profondément émues.
Qui aurait cru que la princesse impériale froide et impitoyable était en réalité si charmante ?
Même ceux qui n’avaient jamais particulièrement soutenu Yukbeltire eurent désormais envie de prendre son parti.