Chapitre 1 259
« Incroyable. Dire qu’il existait des mages guérisseurs encore plus radicaux que le professeur Lagrinde. »
Yi-Han réfléchit une nouvelle fois à sa propre situation.
Il y avait toujours un ciel au-dessus du ciel.
Il avait beau s’en rendre compte encore et encore, il tirait toujours des conclusions trop hâtives.
En vérité, le professeur Alkasis ne se montrait radical qu’avec ses disciples et se révélait étonnamment bienveillant envers les patients.
Bien sûr, si un patient refusait de l’écouter et s’obstinait, le professeur Alkasis lui paralysait aussitôt les quatre membres, mais même cela pouvait être considéré comme une forme de bienveillance.
Au moins, le professeur Alkasis ne renvoyait pas un patient complètement guéri à l’état de malade sous prétexte qu’il ne pouvait pas payer, comme ces mages de Terarogard !
Comparé à eux, pour ce qui était des frais de traitement, le professeur Alkasis…
… À bien y réfléchir, je ne crois pas que le professeur Alkasis se soit jamais intéressé aux frais de traitement.
Maintenant qu’il y pensait, Yi-Han n’était même pas sûr que le professeur Alkasis se soit intéressé un tant soit peu aux frais de traitement.
Vu de l’extérieur, le professeur Alkasis ressemblait vraiment à quelqu’un qui consacrait toute son attention aux soins, et à rien d’autre.
— Si j’ai le temps de courir après quelqu’un pour lui réclamer le paiement des soins, je préfère soigner plusieurs autres patients !
Après avoir entendu ce qui différenciait Terarogard de l’école de Magie de soin d’Einroguard, Jowrin pencha la tête.
« Mais on ne peut pas faire complètement abstraction des frais de traitement. L’école ne pourrait pas fonctionner… »
« Hé hé. Excellente remarque, Votre Altesse. Il suffit de refiler ce genre de choses au Directeur. »
Yi-Han expliqua cela avec satisfaction, admiratif de la perspicacité de Jowrin.
Einroguard avait quelque chose d’un jeu de poule mouillée : plus on était raisonnable et consciencieux, plus on en bavait. La professeure Garcia en était le parfait exemple.
À l’inverse, personne ne pouvait s’en prendre à quelqu’un comme le professeur Alkasis.
Que pouvaient-ils faire si le professeur Alkasis ne prenait tout simplement pas la peine de réclamer les frais à chacun de ses patients ?
Ils allaient soigner à sa place tous les patients qui affluaient à Einroguard ?
« Ce qui rend le professeur Alkasis vraiment remarquable, ce n’est pas seulement sa folie. Il a aussi fait en sorte qu’on ne puisse absolument pas se passer de lui. »
Yi-Han poursuivit d’un ton admiratif.
Si le professeur Verdus se comportait exactement de la même manière, on l’emmènerait aussitôt au quartier disciplinaire et on le condamnerait aux travaux forcés.
Les artefacts produits par le professeur Verdus étaient certes impressionnants, mais ils n’étaient pas indispensables : on pouvait toujours repousser les délais ou remplacer les objets eux-mêmes.
En revanche, impossible de demander aux patients qui affluaient d’attendre ou de leur proposer un traitement de remplacement bâclé. Si le professeur Alkasis était envoyé au quartier disciplinaire, un chaos monumental éclaterait à coup sûr.
« Le professeur Alkasis n’est-il pas vraiment incroyable ? »
« Hmm… »
Jowrin posa sur son contractant enthousiaste un regard mitigé.
En vérité, elle ne comprenait pas vraiment ce qu’il y avait de si impressionnant là-dedans.
Était-ce vraiment si remarquable de refiler du travail à Gonadaltes ?
Ça ne me paraît pas si impressionnant…
« Un jour, moi aussi, je veux devenir quelqu’un qui puisse refiler du travail au Directeur sans sourciller, comme le professeur Alkasis. »
« Hmm… Jowrin t’encouragera. »
Comme la conversation prenait une tournure étrange, Uman se racla la gorge.
« Hum. Bref, vous avez bien compris qu’Uman n’approuve pas les méthodes des mages de Terarogard, n’est-ce pas ? »
« Oui, Votre Altesse. Et franchement, Terarogard n’a pas l’air si bizarre que ça. »
À force de rencontrer des mages de plus en plus extravagants ces derniers temps, Yi-Han était devenu extrêmement indulgent dans ses critères.
S’il devait classer par ordre d’excentricité les académies de magie qu’il avait rencontrées jusqu’ici…
1. Valdrogard
2. Dekarogard
3. Einroguard
4. Oculoguard
5. Terarogard
6. Petroguard
7. Kalarogard
…
Tout au plus cinquième. Franchement, dans l’ensemble, ils ont l’air plus normaux qu’à Einroguard.
Bien sûr, rendre malades des patients tout juste guéris paraissait un peu étrange, mais une seule bizarrerie de ce genre ne pouvait pas rivaliser avec toutes les excentricités d’Einroguard.
« … »
« … »
Les deux dragons affichaient la même expression dubitative. Comme on pouvait s’y attendre de membres d’une même espèce, leurs réactions se ressemblaient aussi.
… Mais c’était quand même bizarre, non ?
Uman s’était montré aussi respectueux que possible parce que Terarogard était, elle aussi, une académie de magie officiellement reconnue par l’Empire. Sinon, il les aurait immédiatement soupçonnés d’adorer un dieu maléfique.
Quels mages cinglés !
« N’est-il pas plus facile de convaincre des mages quand on sait clairement ce qu’ils veulent ? Tant qu’ils n’ont pas d’autres lubies, ce serait préférable. Alors, quelle sorte d’académie de magie est la suivante, Kalarogard ? »
« Ce sont d’excellents philologues et archéologues, ainsi que des spécialistes des reliques et des collectionneurs. »
Quand Uman lui décrivit l’Académie de magie de l’école de Magie d’illusion, Yi-Han hocha la tête comme s’il avait compris.
« Je crois que je vois. Laissez-moi deviner. Ces mages dirigent une guilde de profanateurs de tombes, c’est ça ? »
« … Pas du tout !!! »
Uman poussa un cri horrifié devant cette supposition scandaleuse.
Si des mages de Kalarogard avaient été présents, ces paroles irréfléchies auraient pu déclencher un conflit entre les écoles.
« Hein ? Ce n’est pas ça ? »
« Je croyais que Yi-Han avait vu juste. Alors, c’est quoi ? Un marché noir ? Une guilde de voleurs ? »
« … »
Les élèves d’Einroguard se méfiaient par principe des autres académies de magie.
À en juger par celles qu’ils avaient rencontrées, il y avait de fortes chances qu’elles soient cinglées d’une manière ou d’une autre.
En apprenant que les mages de Kalarogard étaient d’excellents philologues, archéologues et spécialistes des reliques, ils ne purent penser qu’à des « profanateurs de tombes », un « marché noir » et des « voleurs ».
« Kalarogard n’est pas ce genre d’endroit. Ce sont des mages sérieux et assidus. »
« ! »
Les amis de Yi-Han, mais aussi Yi-Han lui-même, furent stupéfaits.
Une académie de magie comme ça existait vraiment ?
« C’est vraiment vrai ? »
« … Hum. Bien sûr, je ne peux pas garantir qu’il n’y ait pas parmi eux le moindre profanateur de tombes ou propriétaire de marché noir… »
Uman nuança quelque peu ses propos. Mais cela suffisait déjà.
Ça doit vraiment être un endroit normal.
Si même ce dragon si obstiné affirmait qu’ils étaient corrects, il y avait de fortes chances qu’ils soient réellement normaux selon les critères des académies de magie.
Yi-Han se sentit étrangement soulagé.
Il existait donc au moins une académie de magie normale !
« Tant mieux. Alors, on devrait pouvoir les convaincre, eux aussi. »
« Comment comptes-tu t’y prendre ? »
Yonaire lui posa la question, intriguée.
La note de la professeure Garcia disait clairement…
— Parler aux mages de Terarogard (commençons par négocier et découvrons ce qu’ils veulent, et combien)
— Mages de Kalarogard (demander quelle relique du Directeur ils veulent)
Même s’ils étaient relativement normaux, il n’en restait pas moins qu’il serait difficile de les convaincre.
Qu’est-ce qu’il compte faire ?
« Pour les mages de Terarogard, je compte demander une nouvelle fois l’aide de Son Excellence le duc. »
L’Empereur, qui écoutait en silence, en fut ravi.
Bien sûr, du point de vue du duc Bellaron, qui venait à peine d’être libéré, ce serait comme si le ciel lui tombait sur la tête. Mais un disciple d’Osu devait savoir prendre des décisions froidement.
Au besoin, il fallait avoir le cœur assez dur pour mettre à contribution même un duc tout juste libéré.
« Et pour Kalarogard ? Tu ne peux pas régler ça avec de l’argent. »
« Pour eux, je vais leur demander quelle relique du Directeur ils veulent, puis essayer de la voler avec le professeur Boladi. »
Yi-Han n’éprouvait pas la moindre culpabilité à emprunter temporairement quelque chose au Directeur Crâne.
Après tout, le Directeur Crâne n’avait-il pas déclaré que quiconque en était capable pouvait lui voler ses possessions ?
Et recevoir l’aide du professeur Boladi pouvait aussi être considéré comme une preuve de compétence.
« En effet. C’est donc possible ! »
« C’est une très bonne idée. »
Uman décida de faire comme s’il n’avait pas entendu leur conversation.
Quoi qu’il en soit, en tant qu’Inspecteur, Uman ne pouvait pas approuver un projet de vol annoncé aussi ouvertement.
Toi aussi, observe bien. Apprends à faire preuve d’une telle audace.
« … »
À cette pensée télépathique soudaine de l’Empereur, Uman se plongea dans une profonde réflexion.
Pendant ce temps, l’Empereur reprit contact avec le groupe de Yi-Han.
Les deux méthodes sont bonnes… mais malheureusement, elles seront difficiles à mettre en œuvre…
« ! »
Yi-Han fut très surpris par le message de l’Empereur.
Qu’est-ce qui clochait dans ce plan ?
Les mages de Terarogard qui se trouvaient dans la capitale étaient partis pour le sud à la suite d’un ordre de convocation…
« Un ordre de convocation ? Il s’est passé quelque chose ? Les adorateurs de dieux maléfiques ont encore semé le trouble… ? »
Le fait que tous les mages guérisseurs se déplacent en même temps était de mauvais augure.
La répression du dieu maléfique ne remontait pas à si longtemps, et Yi-Han sentit son cœur se serrer.
Non… Un noble du sud a payé trop peu et s’est réfugié dans une forteresse, alors ils rassemblent tout le monde…
« … »
L’Empereur transmit sa pensée télépathique avec mépris.
Les mages de Terarogard ne renonçaient pas juste parce que leur cible s’enfuyait, se fiait aux remparts d’une forteresse et s’y retranchait.
Plus l’autre partie se montrait arrogante, plus ils entraient en fureur et plus ils ripostaient avec acharnement.
Mais rassembler assez de troupes pour abattre une forteresse simplement parce que quelqu’un n’avait pas payé tous ses frais de traitement…
Du point de vue de l’Empereur, cela ne pouvait que sembler pitoyable. Yi-Han était bien d’accord.
Ils renonçaient au rassemblement dans la capitale pour ça ?
Je devrais les faire remonter d’un rang dans mon classement des académies de magie les plus bizarres.
« Même si c’est le cas pour Terarogard, qu’est-ce qui cloche avec Kalarogard ? »
Ils ne sont même jamais arrivés dans la capitale… Ils ont sûrement repéré des ruines intéressantes en chemin et se sont mis à les fouiller…
« … »
Yi-Han faillit jurer sans s’en rendre compte.
Une fois encore, il eut l’impression de comprendre pourquoi les académies de magie n’avaient pas organisé de rassemblement de ce genre depuis si longtemps.
C’était sacrément difficile de réussir à les réunir tous, même une seule fois !
* * *
« Malgré tout, je pense que tu as fait de ton mieux. Tu n’as pas à être déçu. »
Une fois l’affaire des académies de magie réglée, Uman réconforta Yi-Han.
Yi-Han n’avait pas réussi à faire participer toutes les académies de magie qu’il espérait, mais ce qu’il avait accompli restait déjà suffisamment remarquable.
Et la professeure Garcia ne s’était probablement pas attendue à rencontrer toutes les académies de sa liste lors d’un seul rassemblement.
« Merci, Votre Altesse. »
Yi-Han remercia Uman pour ses paroles réconfortantes et sortit son carnet.
Puis il y inscrivit les noms « Terarogard » et « Kalarogard ».
Ne pouvant réprimer sa curiosité, Paridim demanda :
« Pourquoi as-tu noté ces noms ? »
« Ah. Pour pouvoir me venger plus tard. Je risque de les oublier, sinon. »
« … »
Uman et Paridim éprouvèrent de la compassion pour les mages des deux académies.
Ils étaient loin d’imaginer…
Que le plus redoutable ennemi de l’histoire aiguisait en secret sa lame de vengeance !
Après avoir rangé son carnet, Yi-Han regarda l’heure. Avec le départ des deux académies de magie, son emploi du temps s’était soudain retrouvé complètement vide.
Ça s’est terminé bien plus vite que prévu.
« Y a-t-il un endroit où l’un de vous aimerait s’arrêter pendant qu’on est dans la capitale ? »
Yi-Han posa la question pour faire plaisir à ses compagnons, qui avaient fait tout ce chemin avec lui.
Même s’ils s’étaient éclipsés en douce, Yi-Han n’était pas assez impitoyable pour leur refuser même ce petit plaisir.
Yonaire, Nillia et Paridim restèrent calmes. Aucun des trois n’avait voulu quoi que ce soit dans la capitale, pour commencer.
J’ai déjà tous les ingrédients qu’il me faut.
Il y a trop de monde dans la capitale. Ça me met mal à l’aise.
Je me demande si les autres académies de magie vont aussi subir de gros dégâts à cause de la visite de Wardanaz.
Jowrin et Gainando, en revanche, réagirent autrement. Leurs visages s’illuminèrent de joie.
Une occasion pareille se présentait à eux ! Ils reprirent leur souffle, prêts à débiter au plus vite tout ce qu’ils voulaient.
« Une pièce de théâtre… »
« Une voiture de mage… »
Mais avant qu’ils aient pu finir, Uman prit la parole le premier.
« S’il vous reste du temps, pourquoi ne pas aider tout le monde pour le festival ? »
« … »
« … »
Pris de vitesse, Jowrin et Gainando fixèrent Uman, les yeux emplis de déception, de vide, de désespoir, de colère, de rancœur et de bien d’autres sentiments.
Les doubler, passe encore, mais leur proposer ce qui semblait être l’activité la moins amusante du monde entier…
Pourvu que Yi-Han refuse… !
Refuse, Yi-Han !
Les deux tournèrent leur ultime regard d’espoir vers Yi-Han.
« Qu’entendez-vous exactement par aider pour le festival ? Si nous y participons, nous risquons seulement de semer la confusion. »
« Des gens viennent de tout l’Empire pour ce festival, et parmi eux, il y a beaucoup de voyageurs et de pèlerins pauvres. Vous les aiderez. Vous pouvez dissimuler votre identité, alors inutile de trop vous inquiéter. »
« Je vois. C’est une bonne idée. Bon, quelqu’un veut faire autre chose ? Sinon, on fera comme l’a suggéré Votre Altesse. »
« … »
« … »
Au bout du compte, Jowrin et Gainando n’eurent d’autre choix que de renoncer.
Quelle bassesse ! Proposer une idée aussi parfaitement raisonnable !
Si Jowrin proteste, Jowrin aura l’air méchante… !
Si je proteste, je serai le seul méchant !