Chapitre 1 258
« À bien y réfléchir, je ne crois pas avoir vu le professeur Boladi pendant que je discutais avec mes amis tout à l’heure… »
Les élèves d’Einroguard savaient pertinemment que ce maître et son disciple pouvaient facilement lancer une menace coordonnée.
Et si l’un avait attiré l’attention à l’extérieur pendant que l’autre menaçait les gens à l’intérieur de l’auberge ?
« Ça se tient ! »
« …… »
Bien sûr, ce n’était pas le cas. C’est ce que se dit Lee Han, en toute innocence.
« Est-ce qu’ils n’aiment pas l’idée que je me rende à Dekarogard ? »
Il éprouvait des sentiments quelque peu contradictoires.
D’un côté, il se sentait un peu lésé. Oculoguard avait réagi de la même façon. Pourquoi étaient-ils si réticents à la simple idée qu’il s’y rende ?
« Qu’est-ce que j’ai donc fait ?… Hmm. À bien y penser, j’ai peut-être fait quelque chose. »
Lee Han fit rapidement son examen de conscience.
La culture scolaire de Dekarogard était si nouvelle et intense qu’il s’était laissé emporter sans s’en rendre compte.
Mais, à bien y regarder, la faute en revenait aux règles de l’école de Dekarogard. Lee Han s’était contenté de montrer du respect à son interlocuteur.
« Et puis… »
Au-delà de son sentiment d’injustice, Lee Han savait parfaitement comment il devait se comporter dans ce genre de situation.
Si la règle de Dekarogard était « extorquer de l’or », quelle était celle d’Einroguard ?
Si l’ennemi révélait une faiblesse, frappez encore plus fort !
Il y avait aussi d’autres règles, comme « Ne jamais pardonner aux dénonciateurs », « Ne pas jeter les os après la chasse » et « Ne jamais faire confiance au Directeur ».
« Est-ce que l’idée que je me rende à Dekarogard vous déplaît, par hasard ? »
« Quelle absurdité. La visite d’un jeune génie comme vous dans une académie de magie serait une excellente source d’inspiration. »
Le professeur Ukablock répondit sans changer d’expression.
Clac, clac, clac…
Sa main tremblait pourtant si fort que le thé débordait de sa tasse.
« … Je n’irai pas, alors veillez à bien remettre ce message à la professeure Garcia. »
« Je vous ai dit que vous étiez le bienvenu, non ? Mais j’ai compris ! Ha ha ! Je veillerai à ce qu’il lui parvienne, quoi qu’il arrive ! »
En voyant à quel point son interlocuteur était ravi, Lee Han sentit un goût amer lui monter dans la bouche.
Dire qu’il était si heureux simplement parce que Lee Han ne viendrait pas…
« Ah, et gardez pour vous le fait que vous m’avez rencontré. »
« Je comprends. Votre dévouement envers votre professeur est vraiment touchant. »
« Ce n’est pas vraiment pour ça… Enfin, je compte sur vous. Si vous vous trompez, je planterai ma tente sur le territoire de Dekarogard au prochain semestre et j’y habiterai. »
« …… »
« …… »
***
La professeure Garcia se rendit au célèbre café de la capitale, La Confiture de pommes de l’Esprit de pierre, et y acheta du café chaud, une tarte aux pommes et une soupe de pierre. Un doux parfum sucré s’éleva dans l’air.
L’esprit de pierre reconnut la professeure et accueillit chaleureusement Garcia. Il désigna un endroit à côté d’elle, fit tourner un doigt près de sa propre tête, puis haussa les épaules comme pour demander où était quelqu’un.
« Le Directeur n’est pas venu. »
L’esprit de pierre eut un grand sourire, puis s’éloigna.
La professeure Garcia rassembla soigneusement ses achats et se dirigea vers le lieu où logeaient les mages d’Oculoguard.
« Je vous prie de m’excuser pour l’impolitesse dont vous avez été victimes cette fois-ci. Même si certains propos ont été assez durs… »
Après avoir repassé une fois de plus dans sa tête les excuses qu’elle avait préparées, la professeure Garcia envoya un oiseau de papier depuis le pied de la Tour.
Mieux valait demander la permission avant de monter comme bon lui semblait. Surtout lorsqu’on venait présenter des excuses.
Boum !
« ! »
La professeure Garcia sursauta en voyant les mages d’Oculoguard jaillir aussitôt par la porte de la Tour et se précipiter dehors.
À les voir, on aurait dit qu’ils attendaient en bas depuis un moment.
Mais ce n’était sûrement pas le cas…
« Pourquoi êtes-vous tous en bas ? Et votre magie ? »
« Nous allions sortir un moment. »
« ??? »
Des mages d’Oculoguard qui sortaient.
Difficile d’imaginer deux choses moins faites pour aller ensemble.
Même lorsqu’ils venaient dans la capitale, n’étaient-ils pas du genre à s’isoler dans un endroit calme pour se consacrer uniquement à la magie ?
La professeure Garcia était déconcertée.
« Pour faire quoi ? »
« …… »
Cette fois, ce furent les mages d’Oculoguard qui furent déconcertés.
Ils se regardèrent, cherchant à rejeter la responsabilité sur quelqu’un d’autre, puis finirent par se forcer à répondre.
« Nous allions faire du tourisme. »
« ????? »
La confusion de la professeure Garcia atteignit son comble.
« Un autre double du Directeur serait-il apparu dans la capitale ? »
Compte tenu de ce qui s’était passé dans la Salle de l’Or, si des événements aussi incompréhensibles continuaient de se produire les uns après les autres, il y avait fort à parier qu’une raison plus profonde se cachait derrière tout ça.
C’était bien trop étrange pour n’être qu’une simple coïncidence !
« J-je vois. Du tourisme… C’est agréable, le tourisme. La capitale est belle, après tout… »
Pour l’instant, la professeure Garcia décida de ne pas poser d’autres questions.
Comme elle était venue présenter ses excuses, demander des choses comme « Pourquoi êtes-vous tous en bas ? » ou « Pourquoi faites-vous du tourisme dans la capitale ? » lui semblait également un peu déplacé.
« Mais surtout, je suis venue vous présen— »
« Ce n’est pas nécessaire, professeure Kim. »
« Comment ? Vous savez ce que j’allais dire… »
« Vous n’êtes pas venue vous excuser pour ce qui s’est passé cette fois-ci ? »
« ! »
La professeure Garcia fut impressionnée.
Comme on pouvait s’y attendre de ces éminents mages de la divination d’Oculoguard, leur perspicacité était remarquable.
« Oui. Bien sûr, ce n’est pas nous qui avons envoyé cette lettre de menace, mais je suis sincèrement désolée que vous ayez vécu une telle chose à cause de cette rencontre entre nos académies… »
« Ce n’est pas nécessaire, professeure Kim. Nous sommes tout à fait satisfaits. »
« Vraiment ? »
La professeure Garcia était ravie, mais aussi déconcertée par ces paroles incroyables.
Pourquoi ces gens se comportaient-ils soudain ainsi ?
« Nous sommes vraiment ravis de participer à cette rencontre. »
« Merci— »
« Nous déclarons solennellement que nous soutiendrons pleinement la professeure Kim dans tout ce qui l’attend. »
« … Non. Non, attendez. »
La professeure Garcia finit par ne plus pouvoir se retenir.
« Si vous avez des griefs, dites-le-moi, je vous en prie ! Je ne veux pas que la coopération entre nos académies de magie se fasse sous la menace. »
« Nous n’avons aucun grief. Personne ne nous a menacés. »
« …… »
Cela ne faisait que rendre la situation plus suspecte encore.
Mais les mages d’Oculoguard ne lui laissaient pas la moindre ouverture.
La professeure Garcia eut beau les amadouer et essayer de les convaincre, ils ne firent que répéter des réponses comme « Nous sommes heureux » et « Personne ne nous a menacés ».
À la fin, la professeure Garcia n’eut d’autre choix que de renoncer et de s’éloigner.
« Que se passe-t-il vraiment ? »
Ils avaient beau avoir déclaré qu’ils coopéreraient pleinement, son malaise ne disparaissait pas.
La professeure Garcia poursuivit son chemin d’un pas traînant.
Sa prochaine destination était Dekarogard, une académie au moins relativement amicale et avec laquelle il était possible de discuter — même si cela coûtait cher.
Bien sûr, avant cela, la professeure Garcia fit une autre halte.
La Banque des Nains d’Or de la capitale.
« … Pourriez-vous me dire combien il me reste de pièces d’or sur mon compte ? »
Le nain chargé du compte de la professeure Garcia la regarda avec compassion.
Parmi les nains de l’Empire, les plus rigides, les plus avares et les plus froids travaillaient dans les banques. Et parmi celles-ci, la Banque des Nains d’Or de la capitale jouissait d’une réputation particulièrement sinistre, mais…
… même un nain d’une telle banque ne parvenait pas à traiter la professeure Garcia avec froideur et laissait paraître un soupçon de compassion.
« Professeure Kim, ce vieux nain n’est peut-être pas votre conseiller financier, mais il faut quand même que je vous donne un conseil. Cessez de dépenser autant pour vos élèves. Aucun professeur d’aucune académie de magie ne dépense autant. »
« C-cette fois, ce n’est pas pour les élèves. C’est pour les affaires de l’école. »
« C’est une raison de plus pour que cela soit pris en charge par le budget d’Einroguard, non ? »
« … Il ne reste pas grand-chose après la répartition entre toutes les écoles de magie… »
« Tss ! »
Le nain claqua la langue avec agacement.
Si les mages d’Einroguard réduisaient ne serait-ce que d’un dixième les pièces d’or qu’ils gaspillaient en magie bizarre, quelqu’un comme la professeure Garcia n’aurait jamais à se débattre ainsi.
« Tenez. Voilà ce qu’il vous reste. »
Quand la professeure Garcia vit le montant que le nain de la banque avait inscrit sur la tablette de pierre, elle sursauta.
Le solde d’un compte était toujours inférieur à ce qu’on imaginait.
La professeure Garcia demanda à nouveau, l’air gêné :
« … Est-ce que je pourrais emprunter quelques pièces d’or à la banque ? En tant que professeure d’Einroguard… »
« C’est possible. Mais à une condition. »
« Ah ! Laquelle ? Si c’est à propos des intérêts… »
« Non. Promettez de dépenser cet argent dans un endroit sans rapport avec Einroguard. Ce sont les ordres de la direction. »
« …… »
La Banque des Nains d’Or de la capitale faisait confiance à la professeure Garcia, mais pas à Einroguard.
Dès que quelque chose concernait Einroguard, la banque ne pouvait prêter de l’or, même à la professeure Garcia.
Finalement, la professeure Garcia n’eut d’autre choix que de se diriger vers les mages de Dekarogard, l’air abattu.
Alors que la professeure entrait dans une ruelle, un mage déguisé en marchand prit soudain la parole au milieu de la foule.
« Vous êtes bien la professeure Garcia Kim ? Celle qui a reçu une invitation des mages de Dekarogard… »
« Oui, c’est moi. »
« Je vais vous montrer le chemin. Par ici, je vous prie. »
La professeure Garcia savait parfaitement que son interlocuteur n’était pas un marchand, mais un élève de Dekarogard déguisé.
Et elle savait aussi qu’accepter signifiait qu’on allait lui soutirer de l’argent.
Malgré tout, la professeure Garcia fit semblant de ne rien savoir et le suivit tranquillement.
Comme elle devait convaincre les mages de Dekarogard sans le moindre sou, il fallait au moins qu’elle fasse bonne impression auprès des élèves.
« Les élèves de Dekarogard voudront peut-être participer à la rencontre. D’un certain point de vue, ce serait une nouvelle occasion de soutirer quelques pièces d’or. »
« Nous y voilà, professeure ! »
« Merci. Grâce à vous, j’ai trouvé facilement. »
Ils n’avaient même pas marché vingt pas, mais la professeure Garcia fit sans hésiter le compliment à l’élève.
Puis Garcia porta la main à son portefeuille pour en tirer une pièce d’argent…
« Non ! »
« Comment ? V-vous voulez de l’or, par hasard ? »
« Non. Je n’ai pas fait ça pour l’argent. »
« … Mais pourquoi vous comportez-vous comme ça ?! »
La professeure Garcia poussa un cri d’effroi.
Les mages d’Oculoguard qui faisaient comme si quelqu’un les avait menacés, c’était déjà étrange. Mais voir un mage de Dekarogard refuser de l’argent était encore plus effrayant.
Que se passait-il donc dans la capitale ?
Mais la professeure Garcia l’ignorait.
À l’intérieur, un professeur de Dekarogard qu’elle connaissait bien attendait pour lui faire don d’une énorme somme de pièces d’or !
Si la professeure Garcia l’avait su, elle se serait peut-être enfuie, terrorisée.
***
« Quels genres d’académies de magie sont Terarogard et Kalarogard ? »
Lee Han consulta les autres académies de magie qui figuraient sur la liste de la professeure Garcia.
Tout ce qu’il savait, c’était que Terarogard appartenait à l’école de magie de soin, tandis que Kalarogard relevait de l’école de magie d’illusion.
Le professeur Boladi répondit brièvement :
« Terarogard est une école de mages de soin radicaux. »
« Comme le professeur Lagrinde ? »
Lee Han posa la question en pensant au professeur Alkasis d’Einroguard.
À vrai dire, quelqu’un qui faisait travailler les élèves vingt-huit heures par jour dès qu’une situation devenait urgente était peut-être le véritable mage de soin radical.
« Plus radicaux. »
« …… »
Les élèves d’Einroguard pâlirent.
Lee Han demanda, horrifié :
« Est-ce qu’ils tuent les gens qui ne se concentrent pas assez sur leur guérison ? »
« À ce compte-là, ne seraient-ils pas plutôt des Mages de combat que des mages de soin ? »
Uman, qui n’en pouvait plus d’écouter, intervint pour expliquer :
« Ils ne font rien de tel. Les mages de Terarogard se contentent de réclamer leurs honoraires avec beaucoup de rigueur. »
Ces mages de soin inflexibles avaient la réputation d’exiger en paiement le bien le plus précieux que possédait leur patient, en échange de sa vie sauve.
Si le patient était un mendiant qui ne possédait rien, ils lançaient leur sort en échange d’un simple bol en bois. Mais si le patient était riche, il leur arrivait d’exiger plusieurs châteaux.
« Non. Ils ont l’air encore meilleurs en affaires que les mages de Dekarogard ! »
Lee Han admira leur talent.
Chaque fois qu’il voyait des mages vendre leur magie à prix d’or, il ne pouvait s’empêcher de les admirer.
« Ils n’ont pas l’air aussi radicaux que je le pensais. Si l’autre est riche, lui demander autant, c’est… »
« S’ils ne paient pas, les mages passent au recouvrement. »
Aux paroles du professeur Boladi, Lee Han eut l’air perplexe.
« Ils prennent le paiement de force ? Mais ça semble parfaitement légal. »
« Ils ramènent le patient à son état physique d’origine. »
Si le patient souffrait d’une épidémie, ils le ramenaient à l’état où il souffrait encore de l’épidémie.
S’il avait été empoisonné, ils le ramenaient à l’état où il était encore empoisonné.
Comme Lee Han le regardait, horrifié, Uman se mit à se justifier sans même s’en rendre compte.
« Uman ne veut absolument pas dire qu’Uman approuve les méthodes des mages de Terarogard ! Uman ne faisait que corriger ce qui était inexact… »