Chapitre 1 257
« Attendez ! Son Altesse est venue de son plein gré. »
Le professeur gobelin riposta.
À vrai dire, la somme en jeu était tout simplement trop importante pour qu’il la laisse partir sans protester.
En outre, au vu des circonstances, il avait largement de quoi défendre sa position d’égal à égal.
Quelqu’un du rang du duc Bellaron ne serait pas venu ici escorté par des mages d’Einroguard. Il a dû venir de son propre chef, pour une autre raison. Dans ce cas, même un mage d’Einroguard ne peut pas réclamer de frais de présentation.
Yi-Han l’ignorait, mais le professeur Ukablock travaillait parfois comme avocat auprès des tribunaux impériaux, en parallèle de son poste.
Il était peut-être devenu aussi redoutable pour déceler les failles d’un argument en un clin d’œil grâce à cette expérience.
« Il n’est pas venu de son propre chef. C’est moi qui l’ai amené. »
« … Menteur ! C’est impossible ! »
Le professeur Ukablock poussa un cri de surprise sans même s’en rendre compte. Yi-Han lui tendit aussitôt la paume.
Il réclamait réparation pour l’insulte qu’il venait de subir.
« … »
Le professeur gobelin était furieux.
Non pas contre Yi-Han, mais contre lui-même.
Quelle honte ! Ma discipline est donc si superficielle ?
En tant que professeur de Dekarogard, il venait de commettre une erreur des plus déshonorantes.
Un mage censé transformer toute chose sans jamais se perdre lui-même avait grossièrement accusé quelqu’un d’autre de mentir.
« Khk. »
Après avoir versé la compensation sur-le-champ, le professeur Ukablock demanda calmement :
« Votre Grâce, êtes-vous vraiment venu ici à la demande des mages d’Einroguard ? »
« Oui. »
Une pointe d’irritation perçait dans la voix du duc Bellaron.
Il voulait remettre l’or et repartir au plus vite, mais ce mage malfaisant le retenait ici.
« C-comment… ?! »
« Il m’a adressé une requête sincère. Rien de plus. »
Yi-Han répondit avec fierté.
Puis il tendit la paume.
Il lui avait révélé la méthode ; il méritait donc naturellement une compensation à la hauteur.
Le professeur Ukablock lui remit une pièce d’or, les yeux embués de larmes de déception envers lui-même.
Il n’oublierait jamais de sa vie les erreurs commises ce jour-là !
***
« Méfie-toi de ce mage de la Famille Wardanaz ! »
Après s’être fait soutirer une bonne partie de l’or versé par le duc Bellaron, Ukablock s’adressa à son élève à voix basse.
Shabit acquiesça d’un air grave.
Le professeur, qui avait toujours l’air paresseux et agacé par tout, se comportait ainsi…
Il comprit à quel point la situation était sérieuse.
« Je ne baisserai pas ma garde une seule seconde. Je resterai attentif à toute intention de s’emparer de notre or, dans chacun de ses mots et de ses gestes. »
« Ce n’est pas tout. »
« ?? »
« Ce mage va sûrement essayer de se rendre à Dekarogard ! »
« … !!! »
Les paroles de son professeur frappèrent l’élève de Dekarogard comme un éclair.
Il n’avait jamais envisagé une telle menace.
Que les élèves de l’Académie de magie se soutirent de l’or entre eux, passe encore ; mais les étrangers, c’était une autre histoire.
Dekarogard était un endroit qui aspirait l’or du monde extérieur, pas un lieu où on le laissait repartir.
« La quantité totale d’or détenue par l’académie pourrait diminuer ! »
« Exactement. C’est terrifiant… J’ai entendu dire que les mages d’Oculoguard rechignaient à recevoir ce prodige en visite. C’était peut-être pour ça. »
À ces mots, les mages d’Oculoguard auraient tremblé d’indignation.
Comment pouvait-on comparer des considérations magiques sur la pureté de la prescience à une telle avarice ?
Tandis que cette sinistre conversation se poursuivait derrière lui, Yi-Han alla raccompagner le duc, qui s’apprêtait à partir.
« Votre Grâce, ne vaudrait-il pas mieux prendre le carrosse une fois que tout sera terminé ici… »
« J’ai toujours aimé marcher ! Je rentrerai à pied ! »
« Il est dangereux pour quelqu’un de votre rang de voyager seul. Et pourquoi êtes-vous soudain si formel… Appelez-moi plus simplement. »
« Je maîtrise l’escrime et possède de puissants artefacts. Je vous en prie ! Laissez-moi rentrer ! »
Yi-Han fut soulagé que personne d’autre n’assiste à la scène.
S’il y avait eu du monde, on aurait pu le prendre pour une sorte de ravisseur.
« Non… Très bien. À bien y réfléchir, avec des artefacts de la qualité des vôtres, personne n’oserait vous attaquer. »
« S-si vous en avez besoin… »
Le duc ayant mal interprété ses paroles et s’apprêtant à lui offrir ses artefacts, Yi-Han s’empressa de l’arrêter.
Gainando, qui s’apprêtait à les accepter pour les mettre dans sa poche, le regarda d’un air perplexe.
« Hein ? On ne les prend pas ? »
« T’es malade ?! »
Ses amis le rabrouèrent, et Gainando grommela intérieurement.
Pourquoi on avait le droit de faire ça aux mages de Dekarogard tout à l’heure, mais pas au duc ?
« Alors, bon retour chez vous, Votre Grâce. »
« ! »
Une fois réellement libéré, le duc Bellaron sembla enfin reprendre un peu contenance.
Il remit en ordre ses vêtements, qui l’avaient fait ressembler à un prisonnier jusqu’à quelques instants plus tôt, lissa ses cheveux blancs en bataille et se racla la gorge.
« … Merci de m’avoir raccompagné. Je crois que l’anxiété m’a fait un peu déraisonner, tout à l’heure. »
« Un peu ? »
Yi-Han donna un coup de pied dans le tibia de Gainando.
Le duc ne remarqua rien et poursuivit :
« C’est un véritable honneur de contribuer à l’avenir de l’Empire en aidant des mages aussi remarquables. »
« Uman est ravi que vous le pensiez également. »
Uman acquiesça, satisfait.
Certes, le duc avait paniqué et fait une scène embarrassante en suppliant qu’on le renvoie dans son domaine, mais il avait indéniablement beaucoup contribué à cette affaire.
Quel que soit le peu d’estime que l’Empereur lui portait, Uman, en tant que membre de l’Empire, se devait de lui témoigner sa gratitude.
C’était tout simplement dans sa nature.
« Je vous en prie… parlez de moi en bien à Sa Majesté. »
Le duc Bellaron surveillait la réaction d’Uman en parlant.
Il était ravi d’être libre, mais, en vérité, il était aussi un peu inquiet.
Il avait commis plusieurs erreurs au cours de cette affaire.
Il n’avait pas empêché le baron de manquer d’arrogance envers la professeure Garcia ; il avait peut-être frappé le baron un peu trop doucement à la joue ; et puis il y avait eu ce moment où il avait sangloté en suppliant qu’on le renvoie dans son domaine…
Les habitants de l’Empire qui n’avaient jamais rencontré l’Empereur se berçaient d’illusions sur la bienveillance de leur souverain. Mais le duc Bellaron, qui le voyait régulièrement, n’en avait aucune.
L’Empereur était un perfectionniste impitoyable, au tempérament cruel et retors.
La moindre erreur pouvait entraîner une sévère punition.
C’est pourquoi, en ce moment, les seuls sur qui le duc Bellaron pouvait compter étaient les neuf enfants de l’Empereur.
« Hum… Eh bien… Vous feriez mieux de vous adresser à quelqu’un d’autre qu’à Uman. »
Uman jeta un regard sur le côté. Le duc comprit son geste et s’exclama :
« … Ah, vous voulez parler de Son Altesse Jowrin… ! »
« Plus loin ! »
« ?? »
Le duc Bellaron regarda à côté de Son Altesse Jowrin.
Le mage de la Famille Wardanaz chuchotait avec ses amis.
— Oui. Je dois aussi m’assurer que ces mages ne puissent pas dire mon nom à la professeure Garcia.
— Avec des menaces ?
— Tu vas les menacer, c’est ça ?
— Ça pourrait marcher, les menaces.
— … Je vais essayer de les convaincre…
Le duc savait que le jeune homme était un talent exceptionnel, mais, face aux enfants de l’Empereur présents ici, il n’était encore qu’un jeune mage sans la moindre fonction officielle.
Un professeur d’Einroguard se trouvait même là. Comment un simple élève pourrait-il convaincre l’Empereur ?
« Vous plaisantez, là ? Ce n’est encore qu’un élève. Peu importe ses exploits… »
« C’est vrai. Pour ce qui est de la faveur de l’Empereur, il en a bien plus qu’Uman ou que notre sœur aînée… »
« Votre Altesse. Je vous en prie, cessez de plaisanter et aidez-moi ! »
Le duc Bellaron crut qu’Uman le congédiait parce que cette affaire l’ennuyait, et se mit à le supplier.
Devant tant d’aveuglement, Uman crut comprendre pourquoi l’Empereur estimait si peu le duc.
J’ai beau le lui dire, il refuse de me croire… !
« Votre Altesse Jowrin. Peut-être pourriez-vous vous souvenir de ce vieil homme insignifiant… »
« Hum ? »
Le duc s’adressa aussi à Jowrin.
Jowrin, qui léchait innocemment la grosse sucette torsadée que Yi-Han lui avait donnée pour qu’elle ne s’ennuie pas, se retourna, perplexe.
« Votre Altesse ! Je vous en prie, dites du bien de moi à Sa Majesté à propos de cette affaire. »
« Ce serait bien plus efficace de demander à Yi-Han qu’à Jowrin, pourtant. »
Jowrin le dit sincèrement, tant le duc lui faisait pitié.
Quand deux des enfants de l’Empereur lui répétèrent exactement la même chose, même le duc, pourtant peu perspicace, ne put s’empêcher de comprendre.
« … ?!!!!! »
L’Empereur tenait-il vraiment encore plus à ce jeune mage ?!
« Yi-Ha— »
Trop tard.
Au moment où le duc s’apprêtait à appeler Yi-Han, une pensée télépathique, lourde comme une montagne, s’abattit sur lui tout entier.
La chair de poule lui hérissa la peau.
Une seule personne pouvait envoyer une pensée télépathique pareille.
« S-Sa… Sa… S-Sa Maj— »
Il les observait en personne ?!
Uman disait vrai… !
Ne m’importune pas avec des bavardages inutiles. Retourne dans ton domaine et restes-y confiné. Rédige toi-même une analyse de tes erreurs.
« … Oui… ! »
Le duc le regretta, le cœur en larmes de sang.
Il aurait suffi de faire semblant de ne pas savoir et de nouer de bonnes relations avec ce mage de la Famille Wardanaz. Au lieu de cela, il avait gâché toute sa chance en faisant des courbettes aux mauvais enfants de l’Empereur.
À bien y réfléchir, tout était la faute d’Einroguard.
Jamais il n’aurait imaginé que l’Empereur puisse favoriser à ce point un mage d’Einroguard.
Khk !
***
« Au fait. Ces pièces d’or… »
De retour après avoir raccompagné le duc, Yi-Han désigna les pièces d’or qu’il avait reçues pour sa part.
Les mages de Dekarogard se redressèrent aussitôt.
Leurs visages affichaient même une résolution farouche.
« … Je ne vous en demande pas davantage. J’aimerais vous demander un service. Pourriez-vous remettre ces pièces d’or à la professeure Garcia ? Quant à la raison… Je pense que vous pourriez dire quelque chose comme : “Les mages de Dekarogard les ont offertes pour cette rencontre entre académies.” »
« ??? »
Le professeur Ukablock ne comprit pas tout de suite.
Pourquoi offrir, au nom de Dekarogard, des pièces d’or qu’il avait gagnées ?
« Je ne suis pas sûr de comprendre… »
« La professeure Garcia espère beaucoup de la coopération entre les académies de magie. Imaginez comme elle serait heureuse si les gens de Dekarogard faisaient spontanément un don pareil. »
« … ! »
Ukablock fut profondément touché.
Qu’il existât un disciple pareil…
Voilà un spectacle qu’on ne verrait absolument jamais à Dekarogard.
« Ce genre de choses arrive à Einroguard ?! »
« Non… Pas vraiment. »
« Yi-Han est une exception. »
Les élèves d’Einroguard, qui n’en pouvaient plus, essayèrent de corriger ce malentendu, mais le professeur Ukablock, déjà bouleversé, ne les entendit pas.
« Je suis sincèrement ému, Yi-Han de la Famille Wardanaz. Votre dévouement envers votre professeure est admirable. »
Hum. Je ferais mieux de ne pas lui réclamer de supplément pour l’émotion que je lui ai procurée.
La situation étant délicate, Yi-Han se retint.
Après tout, c’était lui qui demandait un service.
« Cependant, en tant que mages de Dekarogard, nous ne rendons pas service gratuitement. Vous le savez bien, n’est-ce pas ? »
« Oui. Oui. »
Bien sûr qu’il le savait.
Yi-Han s’était déjà préparé à rendre toutes les pièces d’or qu’il leur avait soutirées ce jour-là.
Cling…
Yi-Han posa sa bourse de pièces d’or par-dessus et reprit :
« Si ça ne suffit pas, je pourrai revenir pendant les vacances… Non, ce sera peut-être compliqué. Je reviendrai au semestre prochain, après les vacances, et je paierai le reste. »
« … »
« … »
L’atmosphère se refroidit soudain.
Yi-Han sentit que quelque chose clochait.
Quoi ? Ils sont fâchés parce que j’ai proposé de payer plus tard ?
« Où… exactement avez-vous dit que vous comptiez revenir ? »
Shabit, l’élève de Dekarogard, posa la question à la place de son professeur.
Celui-ci semblait trop choqué pour parler.
« À Dekarogard, évidemment. Si je dois payer les frais, il faut bien que je vienne… »
« N-nul besoin de venir ! Ha ha ! »
Le professeur Ukablock éclata d’un rire sonore.
Puis il repoussa vivement la bourse vers Yi-Han.
« Comment pourrions-nous vous faire payer pour une histoire aussi touchante ? Nous allons nous en charger, tout simplement ! »
« Mais… ça ne va pas à l’encontre du règlement de votre académie ? »
« Après une histoire aussi touchante, je devrais même vous payer pour l’avoir entendue ! »
Le professeur glissa habilement les pièces d’or dans les vêtements de Yi-Han.
À l’évidence, ce n’était pas la première ni la deuxième fois qu’il faisait une chose pareille.
« Pourquoi vous comportez-vous comme ça, exactement ? »
« À bien y réfléchir, les frais de présentation du duc étaient insuffisants. Donnez-m’en davantage ! »
« … »
Ses amis, qui observaient la scène à côté de lui, chuchotèrent derrière son dos.
— Yi-Han les a déjà menacés en douce ou quoi ?