Chapitre 1 250
La professeure Garcia sortit et se mit à chercher.
Les Chevaliers de la mort fixaient l’horizon d’un air innocent, comme s’ils ne savaient absolument rien, ce qui les rendait encore plus suspects.
« Mais qu’est-ce qui se passe, au juste ? »
Pour l’instant, la professeure Garcia décida de commencer par rechercher des traces dans les environs à l’aide de la magie.
« Temps, remonte le cours des événements et révèle-moi les traces. »
Dans l’Empire, de nombreux types de magie permettaient de percevoir le passé, mais les sorts comme celui-ci, qui remontaient directement le cours du temps, étaient rares.
Seule la professeure Garcia, qui maîtrisait parfaitement la magie spatio-temporelle, pouvait mener une enquête de cette manière.
« Il n’y a pas grand-chose ? »
En contrebas, sur la route, le groupe dont la roue du carrosse s’était embourbée — enfin, pas vraiment — était parti, et un autre carrosse avait filé dans les airs au-dessus d’eux…
À part ça, il n’y avait vraiment rien. La professeure Garcia ne savait plus quoi penser.
« Pourquoi m’avez-vous empêchée de sortir ? »
— Nous ne voyons pas du tout de quoi vous parlez.
« Sérieusement… »
Ces chevaliers étaient aussi effrontés que l’élève de la professeure Garcia.
Regrettant d’avoir posé la question, la professeure Garcia se plongea dans ses réflexions.
… Et si ces agissements n’étaient qu’un prélude à une gigantesque supercherie ?
À force d’apprendre auprès de leur maître, les chevaliers avaient eux aussi pris goût aux manigances.
Même leurs gestes insignifiants, en ce moment, pouvaient être des ruses destinées à disperser l’attention de la professeure.
« … Pour l’instant, reprenons la route. »
— Ah ! Les voyageurs ont encore une roue embourbée ! Allons les aider !
« … »
Mais qu’est-ce qui se passe, au juste ?!
* * *
« Bonne nouvelle ! On a dépassé la professeure Garcia ! »
« Ouaiiiiis ! »
Gainando poussa une acclamation, puis se tourna vers Paridim, assis à côté de lui.
Le mage d’Oculoguard regardait droit devant lui, l’air absent.
« Pourquoi tu ne te réjouis pas ? »
« Hein ? Ah. Euh… Ouah ! Ouaiiiiis ! »
Paridim se joignit aux acclamations, juste pour la forme.
Il ne comprenait pas pourquoi il fallait se réjouir, mais il le faisait parce qu’on le lui avait demandé.
« Arrête. Ne harcèle pas quelqu’un d’une autre académie de magie. »
« Le harceler ? J’ai juste dit qu’il devrait être content, mais il ne l’était pas ! »
Sans tenir compte des protestations de Gainando, Lee Han déplia la carte et calcula le temps qu’il leur restait.
Ils avaient dépassé le carrosse de la professeure Garcia, et les chevaliers continueraient à faire traîner les choses à partir de maintenant…
« Pas mal. On devrait avoir le temps d’arriver les premiers, de le rencontrer et de repartir. »
— Ouaiiiiis !
« ? »
Lee Han s’interrompit en entendant les acclamations.
« Gainando, je t’ai dit d’arrêter. »
« C’est pas moi. »
« ??? »
En tendant l’oreille, Lee Han comprit que ce n’était pas l’acclamation que Gainando avait forcé quelqu’un à pousser. Le bruit venait de l’extérieur.
Intrigué, il passa la tête par la fenêtre.
On aurait dit qu’une fête avait lieu en contrebas.
« C’est la saison des festivals ? »
« Quoi ?! Le Directeur nous l’a caché ?! »
Gainando s’indigna avec une juste colère.
La saison des festivals était arrivée et il ne leur en avait rien dit. Aucun acte malfaisant ne pouvait rivaliser avec ça.
Paridim demanda, comme s’il n’y comprenait rien :
« Pourquoi une académie de magie se soucierait-elle d’un festival organisé à l’extérieur… ? »
« Silence ! Qu’est-ce que tu racontes ? Einroguard est toujours au courant des festivals ! »
« Mais sérieusement, c’est quel festival ? »
Sans prêter attention aux paroles de sa lointaine parente, Yonaire parut perplexe.
Y avait-il un festival de cette ampleur en ce moment ?
« Ce n’est pas la fête des moissons ? »
« Lee Han, la fête des moissons s’est terminée pendant que tu combattais le dieu maléfique. »
« … La fête de la Bénédiction ? Celle du Souffle ? »
« Elles se sont terminées pendant que tu étais inconscient. »
« … »
Lee Han se rendit compte une fois de plus à quel point ce semestre avait été chaotique.
Tous les festivals étaient déjà passés !
Jowrin dit d’un ton triste :
« Jowrin n’a fait que travailler pendant la fête du Souffle. »
« G-Grande sœur, tu as dit que ça te rendait heureuse aussi, non ?! »
Uman était décontenancé.
À l’époque, Jowrin avait clairement dit que retourner la terre et créer une nouvelle forêt pour les élèves était vraiment une activité joyeuse et gratifiante !
« En fait, Jowrin n’était pas très heureuse. Mais Jowrin pensait qu’une fois tout terminé, elle pourrait s’amuser avec Lee Han… »
« Moi aussi ! Moi aussi ! »
Pour une fois, Gainando compatit avec cette lointaine parente.
Il n’aurait jamais imaginé que son ami resterait inconscient pendant toute cette période, puis serait directement envoyé dans la zone de punition.
Uman lança à Lee Han un regard implorant.
« Je n’arrive pas à croire que Grande sœur n’ait pas voulu travailler ! »
Lee Han fit semblant de ne rien remarquer et détourna le regard. Il n’avait aucune envie de se mêler à cette dispute.
Après tout, Lee Han était le contractant de Jowrin, pas celui d’Uman.
« !!! »
Laissant Uman sous le choc, Lee Han reprit la parole.
« Bon. J’ai compris que j’avais tout raté, mais alors, c’est quel festival ? »
« … »
Personne ne répondit.
Tout le monde en fut perplexe.
Y avait-il vraiment un festival dont aucun d’entre eux n’avait entendu parler ?!
« … C’est étrange. Je vais aller vérifier. »
Le professeur Boladi acquiesça et tira sur les rênes. Le carrosse s’immobilisa dans les airs.
Lee Han sauta à terre. Des gens transportant plusieurs grands drapeaux aux couleurs vives défilaient joyeusement en jouant de la musique.
« Excusez-moi. Un festival est-il prévu dans le coin ? »
« Vous n’en avez pas encore entendu parler ? Vous devez venir de loin. »
Le citoyen de l’Empire, vêtu pour l’occasion, sourit et lui répondit d’un ton enjoué :
« Un dieu maléfique a été vaincu, alors on va bientôt organiser un festival en son honneur ! C’est une occasion vraiment réjouissante ! »
« … »
Lee Han se figea sur place.
Ah !
« C’est vrai… c’est arrivé… ! »
Les festivals n’étaient pas forcément fixés à l’avance. Quand il se passait quelque chose de bien ou qu’un événement méritait d’être commémoré, on pouvait en créer un nouveau.
Si un tel festival avait du succès et devenait populaire, son nom pouvait même être inscrit dans les lois de l’Empire comme celui d’un jour de fête officiel.
Et l’anéantissement d’un dieu maléfique était assurément un événement digne d’être célébré. On avait organisé des dizaines de festivals pour des événements bien plus insignifiants.
Il y avait eu un festival pour célébrer la naissance d’un veau d’or — Lee Han aurait bien voulu y participer, lui aussi — et un autre en l’honneur d’un énorme biscuit vivant, qui s’était finalement révélé être l’œuvre d’un ancien élève d’Einroguard…
Voyant l’expression déconcertée de Lee Han se figer, son interlocuteur se méfia davantage.
« … Quoi ? Vous, là. Pourquoi n’êtes-vous pas content ? Vous seriez un adorateur de dieu maléfique, par hasard… »
« Hourra ! Hourra ! J’étais en train de remercier le Roi Yaksha, qui a mené cette expédition ! C’est pour ça que j’ai tardé à répondre ! »
« Ah. »
Ce n’est qu’alors que le visage du fêtard se détendit. Une pointe de méfiance subsistait toutefois dans son regard.
« Le Roi Yaksha n’était pas le seul à avoir participé à l’expédition… Il y avait quelqu’un d’autre, non ? »
Le citoyen de l’Empire posa la question avec subtilité, comme pour le mettre à l’épreuve. Lee Han ravala sa gêne et répondit :
« H-Hourra aux mages d’Einroguard ! »
« Soyez plus précis. »
« … H-Hourra à Bagreg, de la maison Boladi ? À la professeure Garcia et au professeur Kirmin aussi… »
« Hum ! »
« Qu’est-ce qu’il y a ? »
Quand un compagnon s’approcha, le citoyen de l’Empire lui murmura :
« C’est un étranger, et il a quelque chose de louche. Il essaie tout le temps d’éviter de mentionner la maison Wardanaz. Tu crois que ce serait un démon déguisé ? »
Ce citoyen de l’Empire, qui était au courant de toutes sortes d’histoires et de rumeurs, avait entendu dire que les démons avaient peur de prononcer le nom de la maison Wardanaz.
Et si l’étranger en face de lui était justement l’un de ces démons ?
« Allons donc. Tu adores vraiment ce genre d’histoires. Tu crois sérieusement que c’est un démon ? Comment un démon aurait-il pu entrer dans un festival où il y a tant de prêtres ? »
« Les démons sont extrêmement rusés ! Je te jure que je l’ai entendu de la bouche d’un barde. La maison Wardanaz commande dix mille démons et on l’appelle la “Salle des dix mille démons”… »
« Bon sang. Les bardes racontent presque toujours des exagérations. »
« … »
Lee Han, qui avait aiguisé son ouïe grâce à sa mana, écoutait les deux hommes d’un air accablé.
Puis, il cria quelque chose qu’il n’avait aucune envie de dire.
« Hourra à la maison Wardanaz ! »
« Oh ! »
« Tu vois ? Je te l’avais dit. »
Même après les paroles de son compagnon, le citoyen de l’Empire s’obstina de façon stupéfiante. Comme pour procéder à une ultime vérification, il demanda :
« Vous savez au moins de quel mage de la maison Wardanaz il s’agissait ? »
« Quoi ? C’était Lee Han, de la maison Wardanaz. »
« Hum. »
Le citoyen de l’Empire hocha la tête.
Il ne s’était trompé que sur l’un des deux noms, mais cela semblait assez proche pour compter comme une bonne réponse.
« On dirait que je vous ai mal jugé. Toutes mes excuses. Ces derniers temps, l’Empire traverse une période troublée… »
« Ha ha ! Je comprends. Bon, je vais y aller. »
Lee Han remonta précipitamment.
S’il y avait ne serait-ce que quelques citoyens de l’Empire comme celui-là parmi les fêtards, il ne pensait pas pouvoir le supporter.
« Prenez au moins un verre pour célébrer le festival avant de… Oh. Il est déjà parti. »
Gêné, le citoyen de l’Empire se lécha les lèvres. Son compagnon, à côté de lui, pencha la tête.
« Hé. Ce type… J’ai l’impression de l’avoir déjà vu quelque part. »
« Où ça ? »
« Où donc ? Je crois l’avoir vu dans un journal de l’Empire… Je ne m’en souviens plus très bien… »
Son compagnon n’aurait jamais pu l’imaginer.
L’un des hommes mêmes que le festival célébrait venait de s’approcher d’eux, avant de prendre la fuite en toute hâte !
* * *
« … On a un problème. »
De retour dans le carrosse, Lee Han prit la parole, le visage pâle.
Le professeur Boladi se mit aussitôt à dégainer une arme. Lee Han l’arrêta et s’expliqua :
« Ce n’est pas ce genre de problème. Apparemment, ils organisent un festival pour célébrer la victoire sur le dieu maléfique. »
« … Mais ce n’est pas du tout un problème, ça, non ? »
Gainando demanda, déconcerté.
Lee Han avait peut-être oublié ce qui constituait un problème ?
« … Tu as raison. J’imagine que ce n’est pas vraiment un problème. »
Lee Han reprit ses esprits en entendant son ami.
« Désolé. La personne que je viens de rencontrer était juste tellement… perspicace… »
« Quoi ? C’était un mage ? »
« Non. Pas du tout. »
« ??? »
Ses amis étaient perplexes.
Lee Han avait été à ce point bouleversé par quelqu’un qui n’était même pas mage ?
« Alors, c’est bien un problème. »
Quand le professeur Boladi déclara cela, tout le monde le regarda sans comprendre.
« Pourquoi est-ce un problème ? »
« Hum. D’après ce qu’a compris Uman, cette sortie doit rester discrète. »
Uman intervint, ne pouvant plus rester sans rien dire.
Le but de cette sortie était d’arriver les premiers sans faire de bruit, de rencontrer l’Empereur, de dénoncer discrètement le Directeur Crâne, puis de rentrer tranquillement à Einroguard — pas de participer à un défilé de festival.
De plus, on trouvait à tous les échelons de la société impériale des gens qui s’intéressaient au mage de la maison Wardanaz.
Des membres de la Famille impériale, des nobles, des mages, des prêtres, des marchands…
Cette expédition avait fait culminer cet intérêt. Si le Directeur Crâne ne l’avait pas enfermé à Einroguard, les choses auraient été autrement plus compliquées. Il aurait peut-être dû rencontrer des dizaines de personnes chaque jour.
« … Tout le monde, débarrassez-vous de tout ce qui pourrait vous faire passer pour des gens d’Einroguard. On risque de nous reconnaître. Paridim, tes vêtements font vraiment trop Einroguard, alors change-toi, s’il te plaît. »
« Quoi ? »
Paridim n’en revenait pas.
Ce n’était qu’un manteau élimé. En quoi avait-il l’air de venir d’Einroguard ?
« Si, ça fait vraiment tenue d’Einroguard. Tu devrais te changer. »
« Je n’ai pas l’air trop épuisé, au moins ? »
« ??? »
Les élèves firent de leur mieux pour ne pas avoir l’air de mages d’Einroguard.
Quelqu’un qui avait l’air en bonne santé et bien au chaud risquait d’être pris pour un élève de Valdrogard ; mais avec une allure négligée et un air plein de rancœur, on vous soupçonnerait d’être d’Einroguard.
« Bien. Évitons tout contact inutile et demandons immédiatement une audience auprès de Sa Majesté. »
« Uman va faire usage de son autorité. »
Uman sortit une torche violette. En regardant de plus près, on distinguait une autre lumière qui vacillait à l’intérieur.
C’était un insigne réservé à neuf membres de la Famille impériale, et à eux seuls.
La capitale commençait à se dessiner au loin.
Les chevaliers volants qui patrouillaient dans le ciel dégagé aperçurent la torche et s’approchèrent, l’air surpris.
« Votre Altesse. Vous êtes déjà de retour d’Einroguard ? »
« Hum. Uman a quelque chose à dire à Sa Majesté. »
« Ah. Vous avez amené les mages d’Einroguard pour qu’ils assistent à la cérémonie de remise des récompenses ? »
« N-Non. Les mages ici présents ne viennent pas d’Einroguard. »
« ??? »
Les chevaliers avaient l’air déconcertés.
Mais alors, d’où venaient-ils ?