Chapitre 1 245
Tandis que Jowrin suait à grosses gouttes, Lee Han se hâta de rejoindre le professeur Boladi.
« Professeur ! Vous avez entendu ? Comment a-t-on pu en arriver là ? »
Devant la colère de son disciple, le professeur Boladi hocha la tête.
D’une certaine manière, si Sa Majesté l’Empereur avait convoqué la professeure Garcia, c’était à cause du professeur Boladi.
Si le professeur Boladi ne s’était pas enfui, la jeune professeure n’aurait pas eu à en pâtir. Il ne pouvait donc que s’en sentir désolé.
« Attendez ! Il y a quelque chose qui cloche ! »
Lee Han sentit soudain que quelque chose n’allait pas.
Il y avait une grosse faille dans l’histoire racontée par cet élève d’Oculoguard.
« Qu’y a-t-il, Wardanaz ? »
« Pourquoi le professeur Kirmin n’a-t-il dénoncé personne ? »
Si quelqu’un voulait faire porter la responsabilité à tout le monde devant Sa Majesté l’Empereur, ne ferait-il pas mieux de dénoncer le professeur Kirmin ?
« … ??? »
Paridim cligna des yeux, sans comprendre où il voulait en venir, tandis que le professeur Boladi lui répondit.
« Le professeur Kirmin a probablement prévu une porte de sortie pour lui-même. »
Malgré leur profonde amitié, nul ne pouvait nier que son ami était rusé et fourbe.
Il suffisait de voir comment le professeur Kirmin avait pris le professeur Boladi au dépourvu lors de leur dernier duel.
« ??? »
Paridim, qui écoutait à côté d’eux, comprenait encore moins.
N’était-ce pas parfaitement normal de prendre son adversaire au dépourvu pendant un duel ?
« Qu’est-ce qu’il y a de mal à prendre quelqu’un au dépourvu pendant un duel… »
« Comment a-t-il pu prévoir sans vergogne une échappatoire pour lui seul ? Ça lui aurait coûté quoi d’en préparer une pour la professeure Garcia aussi ? Attendez, aurait-il pu la dénoncer en même temps ? »
« C’est tout à fait possible. »
Le professeur Boladi acquiesça aussitôt. Fou de rage, Lee Han fit les cent pas dans la cellule d’isolement.
« Ça ne va pas. Je dois aller aider la professeure Garcia. »
« Euh, Lee Han ? »
Yonaire, qui préparait à côté de lui l’examen final d’alchimie, prit la parole, l’air déconcerté.
À cette vue, Gainando poussa intérieurement un soupir de soulagement.
Heureusement, sa cousine allait énoncer l’évidence sans qu’il ait à intervenir.
« Quoi ? »
« Emmener le professeur Bagrak devant Sa Majesté l’Empereur, est-ce vraiment une bonne idée ? Et si ça se retournait contre toi… »
« Ne t’inquiète pas, Yonaire. »
Lee Han hocha la tête comme s’il avait compris.
Bien sûr qu’il avait compris.
« Une fois devant Sa Majesté, je rejetterai la faute sur le professeur Kirmin. »
« … »
Tandis que Yonaire le dévisageait, incrédule, Gainando, lui, n’en revenait pas.
Ce n’était pas ça, le plus important, pour le moment.
« Non ! Ce n’est pas ça, le plus important ! »
« ??? »
« … Tu es actuellement enfermé dans la Salle de punition ! »
À ces mots de Gainando, Paridim hocha la tête, puis s’en souvint.
Exactement !
À voir la scène, on aurait pu croire à tort que cet endroit n’était pas du tout une Salle de punition.
« Je croyais qu’il y avait quelque chose de grave. »
« Gainando. Ce n’est pas important. »
« ????? »
Mais la réaction des autres stupéfia de nouveau Paridim.
… D’habitude, ce n’était pas important, ça ?
« Vous voulez dire… qu’il existe une issue ? »
« Exactement. »
Lee Han répondit sans hésiter.
Son assurance ne fit qu’ajouter à la confusion de Paridim.
Ce mage de la famille Wardanaz avait-il vraiment un moyen de sortir d’ici ?
« De ce que j’ai pu constater… la sécurité de cette Salle de punition ne présente aucune faille. La magie s’écoule sans la moindre interruption, et de puissants morts-vivants invoqués inspectent tous ceux qui entrent et qui sortent… »
« Ne vous inquiétez pas. Il y a une issue. »
« … Je-je vois. »
Paridim se dit qu’Einroguard était vraiment mystérieuse.
Contrairement à Oculoguard, c’était un endroit compliqué où rien n’avait de sens.
Wardanaz ne se vante pas pour rien. Il doit avoir prévu une méthode. Quelque chose que j’ignore parce que je ne connais pas bien Einroguard…
« Il y a cependant un autre problème. »
Aux mots de Lee Han, Paridim et tous les autres se tendirent.
Il y avait encore un autre problème dont ils n’avaient pas parlé ?
Uman demanda d’une voix tendue :
« Quel problème ? »
« Je risque de ne pas être revenu avant les examens finaux. Il faut donc que je les passe avant de partir. »
« … »
« … Qui a appris à Lee Han que s’il passait tous ses examens avant qu’ils ne commencent, il pouvait partir plus tôt ? »
grommela Gainando.
Depuis que cet ami dérangé avait découvert qu’« on pouvait partir plus tôt si on finissait tout avant les examens », il ressortait cette excuse dès qu’il en avait envie.
***
« Haa… Haa… C’était épuisant. »
Nillia franchit le portail principal d’Einroguard, le visage marqué par la fatigue. Elle portait sur le dos les peaux de monstres rares qu’on ne trouvait que dans la chaîne de montagnes du Nord.
Si elle n’avait écouté que son envie, elle les aurait jetées et serait rentrée les mains vides. Mais, vu son caractère, Nillia ne pouvait pas se résoudre à abandonner les ballots que les autres membres de la patrouille avaient préparés pour elle.
Elle finit donc par se convaincre en son for intérieur :
Les peaux de monstres sont utiles à cette saison… On peut en faire des manteaux, des capes, des écharpes ou des gants.
« Nillia ! Quelle commission a bien pu te retenir aussi longtemps ?! »
Les élèves de la Tour de la Tortue Noire qui reconnurent leur amie à l’entrée principale poussèrent des cris de surprise au loin.
« C’est un peu long à raconter. J’ai aidé la Patrouille de l’Ombre pour une mission… »
Tout avait commencé lors de leur dernière réunion.
« Wardanaz poursuit le professeur qui s’est enfui ? »
« C’est ce que je dis. Mais il poursuivrait le professeur Verdus avec autant d’acharnement si celui-ci disparaissait ? »
« Je ne pense pas. »
« Si. Peut-être bien. »
« Et s’il s’agissait de ces abrutis de la Tour des Tigres Blancs ? Pas Dergeu, mais quelqu’un comme Anglago… »
« Hé ! Qu’est-ce que tu entends par “quelqu’un comme Anglago” ? »
« Hé, tout le monde ! On n’était pas censés s’inquiéter pour Wardanaz, là ?! »
Depuis la fuite du professeur Boladi, leur ami s’était mis à traquer les adorateurs de dieux maléfiques avec une ardeur anormale.
Nillia ne comprenait pas pourquoi les élèves des autres tours faisaient des paris absurdes dans une situation pareille.
Comment pouvaient-ils rester là sans rien faire…
« Ah, c’est vrai. J’ai présenté l’Ordre des Chevaliers de la Nuit sans Lune, et Moradi a présenté l’Ordre des chevaliers de Voig. Elle a dit qu’elle avait demandé au chef de sa famille de les contacter. »
« Ratford a contacté la guilde ? »
« Gainando et moi, on a écrit à des membres de la Famille impériale… »
Hein ?!
Et c’est alors que Nillia s’en rendit compte.
Elle était la seule à n’avoir rien fait !
À vrai dire, ce n’était pas le cas. Bien plus d’élèves n’avaient rien fait.
Mais sa conscience ne le supportait pas et la poussait à agir.
L’élève qui avait le plus d’amis dans la Tour de la Tortue Noire envoya dès le jour même une lettre à la Patrouille de l’Ombre.
… Je ne dis pas que vous devez absolument le faire, mais il s’est passé quelque chose récemment, et je comprendrais que la Patrouille de l’Ombre ne soit pas en mesure de me confier une mission. Mais s’il y en avait une à me proposer, je me demandais si vous pourriez peut-être m’en envoyer une… ! Je-je veux dire, les autres ont présenté l’Ordre des Chevaliers de la Nuit sans Lune ou l’Ordre des chevaliers de Voig, mais ce sont les seules relations que j’ai…
Le plan de Nillia était simple.
Elle accepterait une commission de la Patrouille de l’Ombre, quitterait l’académie, puis s’appuierait sur son aide pour commencer les recherches dans le Nord.
Bien sûr, cela pouvait échouer. Surtout que la Patrouille de l’Ombre était composée de chasseurs si individualistes et indifférents que demander à Einroguard de s’occuper de ce genre de commission…
« Nillia ? »
« Oui ? »
« On a reçu une commission de la Patrouille de l’Ombre, mais qu’est-ce que ça veut dire, “Nous avons absolument besoin de l’aide de Nillia pour traquer un dragon maléfique dans la chaîne de montagnes du Nord” ? Un vrai dragon maléfique n’est pas apparu, si ? »
« … Je suis désolée… C’est… une sorte de plaisanterie que la Patrouille de l’Ombre fait parfois… »
Un incident embarrassant s’était produit en chemin, mais, à la surprise générale, la Patrouille de l’Ombre avait accepté la demande de Nillia.
La commission arriva presque aussitôt et permit à Nillia de sortir de l’académie.
Après avoir retrouvé les membres de la patrouille, grands gaillards à l’allure rude qu’elle n’avait pas vus depuis longtemps, Nillia les remercia d’abord, puis demanda :
« Ne t’inquiète pas, Nillia ! Si tout le reste échoue, on coupera la tête de quelques bandits et on dira que c’étaient des adorateurs de dieux maléfiques ! »
« … E-est-ce que vous auriez un moyen de trouver les adorateurs de dieux maléfiques ? Nous ne sommes pas aussi bien renseignés que l’Ordre des chevaliers de Voig. »
Nillia fit semblant de n’avoir pas entendu ce qui venait d’être dit et reposa sa question.
L’Ordre des chevaliers de Voig du Nord était si minutieux qu’on disait que les murs eux-mêmes avaient des oreilles.
On racontait même que leurs espions se cachaient dans la dernière auberge des champs de neige du Nord !
Une telle capacité à recueillir des rumeurs ne s’acquérait pas en peu de temps. Il fallait placer des informateurs pendant des années et les former avec patience.
En comparaison, la Patrouille de l’Ombre était principalement composée de chasseurs qui opéraient uniquement dans la chaîne de montagnes du Nord.
S’il s’agissait de la montagne, ils pouvaient fermer les yeux et vous dire combien de lapins se trouvaient dans une grotte. Mais si l’ennemi était en dehors des montagnes…
« Ne t’inquiète pas, Nillia. On a un moyen. »
« … Vous pourriez me dire lequel ? »
« En venant, on a enduit quelques membres de l’Ordre des chevaliers de Voig d’un produit qui laisse une piste olfactive. S’ils poursuivent les adorateurs de dieux maléfiques, on les suivra et on leur piquera discrètement la gloire. »
« … »
Nillia commençait à regretter d’avoir demandé de l’aide à la Patrouille de l’Ombre.
Peut-être aurait-il mieux valu ne rien faire du tout.
Qu’ils utilisent exprès leurs redoutables talents, forgés dans les montagnes, pour une chose pareille…
« Attendez. Un message de la barrière. »
Les chasseurs, qui comptaient profiter des exploits de l’Ordre des chevaliers de Voig, reçurent soudain un message apporté par un oiseau. Leurs expressions changèrent aussitôt.
« Il est écrit que des adorateurs de dieux maléfiques non identifiés se sont enfuis dans la chaîne de montagnes ? »
« !!! »
Nillia ouvrit de grands yeux.
Jamais elle n’aurait imaginé avoir une telle chance !
Une occasion s’offrait à elle de les capturer de ses propres mains, sans passer par l’Ordre des Chevaliers de la Nuit sans Lune, l’Ordre des chevaliers de Voig, la guilde des voleurs ou la Famille impériale.
« Partons tout de suite ! »
« Mais… Nillia… »
« Pourquoi est-ce qu’on n’y va pas ?! »
« … On a passé une semaine entière en embuscade sous la maison de ce salaud, juste pour lui faire porter cette piste olfactive… »
Les chasseurs étaient profondément contrariés.
Ceux qui étaient entrés dans les montagnes se feraient de toute façon attraper par leurs camarades ou dévorer par des monstres. Ne pouvaient-ils pas plutôt aller voler les mérites de l’Ordre des chevaliers de Voig ?
« Hors de question ! Vous devez m’écouter ! Vous m’avez convoquée pour une commission ! »
« B-bon… c’est vrai… Argh… D’accord. Allons dans les montagnes. »
Les membres de la patrouille ne cessaient de jeter des regards pleins de regret en direction des chevaliers, mais ils n’opposèrent pas leur refus aux ordres de Nillia.
Finalement, ils s’envolèrent à toute vitesse vers la chaîne de montagnes pour rejoindre leurs compagnons.
Et les jours d’une chasse glaciale et brutale commencèrent.
D’ordinaire, ceux qui fuyaient jusqu’à la chaîne de montagnes du Nord, dans l’Empire, étaient des gens acculés. Sans penser aux conséquences, ils tentaient de s’enfoncer au plus profond des montagnes.
« J’en ai trouvé un, là-bas. Poursuivez-le ! »
« Tirez ! »
« Je n’ai pas d’angle de tir. »
« J’ai enchanté la flèche ! Si tu tires, elle fera mouche ! »
« Excellent ! J’ai vraiment bien fait d’aller à Einroguard ! Quand je rencontre ces abrutis de bûcherons au pied des montagnes, je me vante toujours que… »
« Tire, bon sang !! »
Heureusement, les chasseurs étaient toujours aussi redoutables, et les adorateurs de dieux maléfiques furent capturés les uns après les autres.
Puis…
« … Nillia. Celui qu’on vient d’attraper… Il a avoué… Il dit qu’il vient de l’Ordre de Frahgal. Tu n’avais pas dit que tu cherchais l’Ordre de Sanguros ? »
Les chasseurs étaient déconcertés.
Ils étaient censés trouver soit le professeur de l’académie de magie, soit l’un des derniers membres de l’Ordre de Sanguros, mais voilà qu’une option tout à fait différente se présentait.
Mais Nillia ne se laissa pas déstabiliser.
Un mage d’Einroguard devait redoubler d’efforts dans une telle situation.
« … Tous les adorateurs de dieux maléfiques sont liés d’une façon ou d’une autre ! Il doit y avoir quelqu’un de l’Ordre de Sanguros parmi leurs compagnons ! »
« J-je vois. Bien sûr. »
« Nillia sait évidemment ce qu’elle fait. Toi, tu n’es même jamais allé à Einroguard, alors pourquoi tu poses des questions ? »
« J’ai le droit de poser des questions, espèce d’idiot. »
Et la chasse continua.
Tous les adorateurs de dieux maléfiques qui avaient fui dans la chaîne de montagnes furent capturés…
« … »
Quand elle eut terminé son récit, Nillia se mit à parler, puis se tut. Ses amis lui demandèrent, perplexes :
« Tu as dit que tu avais aidé la Patrouille de l’Ombre ? Qu’est-ce qui s’est passé ? »
« Rien de spécial. On chassait un dragon maléfique. Le professeur Bagrak n’est toujours pas revenu, pas vrai ? »