Chapitre 1 236
Gainando, qui reniflait, n’ouvrit la bouche qu’après que Dilet l’eut plusieurs fois rassuré — ou, pour être plus exact, après qu’elle se fut même mise en colère contre lui.
« En fait, Lee Han va bien… »
« ? »
Dilet pencha la tête sur le côté.
Imirg et Raphadel firent de même.
Hein ?
« A-alors, c’est une bonne chose, non ? »
Gainando tressaillit aux paroles de son aînée.
« Tu n’étais pas en colère contre Lee Han ? »
« Si… j’étais en colère… Mais surtout, s’il va bien, c’est une bonne chose ! Ha ha ! Ha ha ha ! »
Pour détendre l’atmosphère, Dilet se montra plus enjouée que d’habitude et tapa dans le dos de Gainando à grands coups.
À vrai dire, ça lui faisait mal, mais Gainando prit sur lui. Son aînée lui faisait peur.
« H-ha ha ha. Aïe. Alors, tu ne te mettras vraiment pas en colère même si Lee Han va bien, c’est ça ? »
« Bien sûr que non. Comment va-t-il ? Il est allongé à lire des livres, ou quelque chose comme ça ? »
Si elle avait pu faire comme elle l’entendait, Dilet aurait forcé son cadet à ne plus penser à la magie et à se reposer comme il fallait, mais elle savait pertinemment que c’était impossible.
C’était pour cela que, même lors de sa visite, elle s’était contentée de lui apporter les livres de magie dont il avait besoin pour les cours de ce semestre, sans prendre d’autre mesure.
Son cadet était du genre à s’exercer à la magie même si on le suspendait la tête en bas…
« C’est vrai. S’il est allongé à lire des livres, il se repose plutôt bien. »
Dilet était déjà à moitié prête à faire des concessions.
« Euh, il joue aussi aux cartes de mage avec le professeur. »
« …Vraiment ?! »
Contre toute attente, le visage de Dilet s’éclaira encore davantage.
Il se reposait vraiment !?
« Attends. Comment on joue aux cartes de mage dans une Salle de punition ? On peut jouer à l’oral ? »
« Jowrin et Son Altesse Uman sont aussi venus, alors il les a tous les deux calmés. »
« …… »
« …??? »
Les autres élèves de l’école de magie noire se figèrent eux aussi.
…Gainando avait-il respiré par accident des réactifs contaminés ?
« Qui est venu et s’est fait calmer ? »
« Jowrin et Son Altesse Uman. »
« Ah. Ils sont venus le réconforter ? »
Raphadel proposa l’interprétation la plus raisonnable qui lui vint à l’esprit.
Mais Gainando secoua la tête.
« Non. Ils ont tous les deux été enfermés. »
« …… »
« …Continue pour l’instant. Qu’est-ce qui s’est passé d’autre ? »
Dilet sentait déjà poindre un mal de tête.
Pourquoi deux dragons avaient-ils été ajoutés à la Salle de punition ?
« Sa Majesté Jowrin… a peut-être décidé de l’y rejoindre. Mais je ne vois pas pourquoi Son Altesse Uman y est descendu. »
« Ensuite, dame Meikin est venue avec une commande… »
« Meikin ? Laquelle ? Pour qui se prend-elle, à entrer dans la Salle de punition ? »
La voix de Dilet se fit aussitôt plus sèche.
Pourquoi une commande faisait-elle soudain son apparition dans l’histoire ?
Terrifié, Gainando trembla en répondant.
« J-j-j’ai entendu dire que le d-directeur l’avait autorisée… »
« …… »
Dilet leva les yeux vers le plafond de l’atelier de l’école de magie noire et contempla l’état lamentable d’Einroguard.
Les fissures et les toiles d’araignée qui pendaient de partout ressemblaient à s’y méprendre à l’Einroguard d’aujourd’hui.
« Il a vraiment autorisé ça aussi ? »
Dilet crut comprendre pourquoi la professeure Garcia avait été furieuse.
Dans une situation pareille, ils auraient au moins dû le laisser se reposer, au lieu de laisser entrer quelqu’un sous prétexte qu’elle avait passé une commande.
« Mais, grande sœur, si c’était une commande, Wardanaz n’était-il pas d’accord lui aussi ? »
« Tais-toi. Même si mon cadet avait dit qu’il voulait s’en charger, ils auraient dû l’en empêcher. À force de toujours autoriser ce genre de choses, il finit par affronter un dieu maléfique en personne. »
« …… »
Ogoldos se ratatina aussitôt sur lui-même.
Il ne voyait pas du tout le rapport entre autoriser une commande alors que quelqu’un était censé se reposer et affronter un dieu maléfique, mais il n’eut pas le courage de protester.
« Haah… Bon, très bien. Mon cadet l’a probablement acceptée avec joie, lui aussi… Quoi d’autre ? Qu’est-ce qui s’est passé ? »
« L-le professeur Bagrak a donné un cours dans la Salle de punition. Lee Han l’a aidé. »
« Ça… oui. C’est déjà mieux. »
« Il n’arrêtait pas de mettre des notes parfaites à son cadet pendant qu’il l’aidait, alors il s’est fait expulser. »
« …… »
« …… »
Les élèves de l’école de magie noire se figèrent de nouveau. Imirg baissa les yeux sur son travail et fronça les sourcils.
Il semblait que le lot du jour serait bon à jeter.
Tout le monde s’était laissé distraire par la conversation.
« Ça… ça peut arriver. L’école de magie de combat… n’a pas beaucoup d’élèves. »
« Il n’y en a que deux, non ? »
« C’est bien pour ça que j’ai dit qu’ils n’étaient pas nombreux ! Deux, c’est peu, non ?! »
« P-p-pardon. »
L’atmosphère de l’école de magie noire était désormais si étouffante qu’il devenait difficile de respirer. Le professeur Mortum sentit une quinte de toux le prendre, mais la réprima de force.
« Autre chose ? »
Dilet reprit la parole. Elle ne voulait rien insinuer de particulier, mais Gainando ressentit une pression énorme.
On aurait dit qu’elle menaçait de l’enterrer dans la fosse à réactifs souterraine, dehors, s’il ne se souvenait de rien d’autre.
« Euh… euh… euh… Ah ! L-Lee Han a utilisé une illusion… manipulé… flatté… n-non. Je veux dire… convaincu ! Il a convaincu Son Altesse Uman et fait travailler le professeur ! Il lui a dit de demander au professeur Mortum de préparer des agents neutralisant les malédictions à ta place, grande sœur Dilet ! »
« …… »
« …… »
« Quoi !? »
Le professeur Mortum ne put se retenir et cria.
Ce n’était donc pas le Directeur Crâne qui lui cherchait des noises !?!?
« …Qu’est-ce que tu racontes ? Allons, mon cadet ne ferait jamais ça. Tu as dû mal entendre. »
Dilet le nia, mais la moitié de la sévérité avait déjà quitté son expression.
La pression retomba un peu dans la pièce, et les élèves poussèrent un soupir de soulagement.
« On est vivants ! »
« On ne va pas mourir ici aujourd’hui. »
« M-mais c’est vrai… »
« Tu as mal entendu. »
« Ah. Oui. »
Gainando accepta aussitôt.
J’ai dû mal entendre !
Dilet s’adressa aux autres cadets de l’école de magie noire.
« Je pense que mon cadet tient beaucoup à l’école de magie noire. C’est pour ça qu’on entend des histoires pareilles. Bien sûr, il a dû mal entendre ce qu’il vient de raconter. »
« Exactement ! Je pense pareil ! »
« Wardanaz doit vous respecter à un point fou pour qu’une histoire pareille puisse circuler ! Il considère sûrement comme un honneur d’avoir suivi votre cours dans la Salle de punition ! »
Les cadets se mirent à lui lancer des compliments enflammés.
Ils avaient déjà compris que Dilet se demandait si elle n’avait pas été trop dure avec son cadet enfermé. C’était donc le moment de la flatter pour lui remonter le moral.
Imirg lui-même se mit à parler de « tout le respect que Wardanaz avait pour son aînée », bientôt imité par Raphadel, et Gainando commença à se sentir obligé d’ajouter son grain de sel.
« L-Lee Han vous respecte tellement qu’il a même dit à Son Altesse Uman qu’il fallait vous nommer professeure de l’école de magie noire à la place du professeur ! »
« …Quoi !? C’est vrai !? »
« Kof, kof ! »
Même ses amis, qui venaient de flatter Dilet, se retournèrent, surpris. Le professeur Mortum ne put plus se retenir et partit dans une quinte de toux.
Le professeur de l’école de magie noire allait être remplacé dès demain ?
Lorsque tous les mages présents le fixèrent, Gainando ne put résister à la pression et avoua la vérité.
« C-celui-là, c’était un mensonge… Pardon… »
« …Quoi ? J’ai cru que… »
« Non, je comprends, Gainando. Si c’est Wardanaz, ce ne serait pas étonnant qu’il dise une chose pareille. Il respecte énormément notre aînée. »
« Oui, oui. »
L’atmosphère de l’école de magie noire se réchauffa aussitôt, et tout le monde reprit le travail de bonne humeur.
Dilet essaya de ne rien laisser paraître, mais ne put dissimuler le léger sourire qui lui vint aux lèvres.
Quand l’humeur de leur aînée respectée fut rétablie, les élèves se remirent joyeusement au travail.
Quel soulagement !
« …… »
Le professeur Mortum observa toute la scène et pensa en son for intérieur :
« Bande de petits salauds ! »
Le Directeur Crâne n’avait pas eu tort.
On avait beau élever des disciples…
***
« Quoi ? Il a vraiment dit qu’il ne demanderait pas l’aide du directeur ? »
« Du jeune directeur. »
Yonaire le corrigea aussitôt.
Quelqu’un pourrait mal comprendre s’il entendait ça.
Le professeur Thunderwalk prit un air inquiet.
C’était une bonne chose que Lee Han ne fasse pas appel aux pouvoirs du jeune Directeur Crâne, mais maintenant qu’il l’entendait, cela lui paraissait suspect à sa manière.
Et si…
« C’était un piège… »
« Tenez. »
« ? »
Yonaire lui tendit une lettre. Le professeur Thunderwalk la prit, intrigué.
Le message était bref et simple.
Ce n’est pas un piège.
Lee Han Wardanaz
« …Bien sûr que je l’ai cru. Quel genre de maître ne ferait pas confiance à son disciple ? »
« Vous ne faites même pas confiance au directeur… »
Peut-être un peu gêné lui-même, le professeur Thunderwalk se racla plusieurs fois la gorge avant de reprendre :
« Très bien. Je vais le croire. Au fait, Wardanaz devrait toujours être dans la Salle de punition. Est-ce qu’il suit correctement les cours ? »
Le professeur Thunderwalk s’inquiétait des conditions spartiates de la Salle de punition réservée aux professeurs.
Elle était plus vaste et confortable qu’une Salle de punition ordinaire, mais on n’y trouvait sans doute pas beaucoup de matériel utile.
Outils, équipement, réactifs… Plus un alchimiste était accompli, moins il avait tendance à laisser d’espace libre chez lui.
« Oui. »
« Vraiment ? Il ne devrait avoir ni outils ni équipement là-bas. »
« Ah. On les a mis dans une cellule d’isolement vide. Ma sœur les a apportés parce qu’elle voulait le faire travailler. »
« …… »
Ce n’est qu’alors que le professeur Thunderwalk se rappela que Lee Han se chargeait de commandes extérieures même depuis la Salle de punition.
Malgré tout, il ne s’était pas attendu à une telle ampleur.
« Quel sale gamin… ! »
Tout en discutant, ils aperçurent un golem qui avançait sur la route, devant eux.
Au début, ils crurent que quelqu’un l’avait invoqué, mais ses mouvements étaient clairement différents de ceux d’une créature invoquée ordinaire. Ils comprirent que ce golem était en fait une personne.
Le professeur Thunderwalk s’exclama, incrédule :
« Tu es encore transformé en golem ? »
« Quand la malchance se changera en bonne fortune, je mettrai aussi fin à ma transformation. »
« Les mages de la divination sont tous des fous. »
« À mes yeux, les mages des autres écoles ne sont tout simplement pas assez conscients des dangers. »
L’élève-golem ne broncha pas le moins du monde.
Ce mage de la divination doué était prêt à tout pour éviter les malheurs.
Même à se promener sous la forme d’un golem !
« Chaque fois que je vois ce grand élève, il est sous sa forme de golem. »
« J’ai interprété un rêve, et une grande calamité s’abattra sur moi cette semaine. Je dois redoubler de prudence. »
« Si tu en prédis dix, il y en a bien une qui finira par se réaliser… »
L’élève-golem ne prêta aucune attention aux paroles du professeur Thunderwalk.
Un mage de la divination qui réussissait une prédiction sur dix avait déjà atteint le niveau d’un maître.
S’il suffisait de prendre dix fois ses précautions pour éviter un malheur, il n’y avait rien à perdre.
« Alors, tu vas où ? »
« Je vais à la Salle de punition des professeurs. Le professeur Paserlet m’a donné des instructions. »
« …… »
« …… »
Le professeur Thunderwalk et Yonaire se figèrent.
L’expression de l’élève-golem était si calme et sereine que le professeur posa la question, au cas où :
« Tu ne serais pas… au courant de ce qui s’est passé récemment… ? »
« Pardon ? Il s’est passé quelque chose ? »
« …… »
Il y avait beaucoup d’élèves excentriques dans l’école de magie de la divination qui s’isolaient du monde.
En particulier, cet élève-golem était prêt à tout pour éviter les malheurs. Qu’il reste enfermé dans son dortoir ou dans la tour de magie pendant une semaine ou deux sans sortir n’avait donc rien d’inhabituel.
« Qu’est-ce que… le professeur Paserlet t’a demandé de faire ? »
« Ah. Je ne peux pas vous le dire. Le professeur Paserlet m’a dit de garder ça secret. »
« …Tu marches droit vers ta mort ! »
« ?? »
Aux cris du professeur Thunderwalk, l’élève-golem se demanda de quoi il parlait.
« En quoi aller dans la Salle de punition des professeurs, c’est marcher droit vers la mort ? Ah. Je comprends. Vous essayez encore de me refiler des corvées… Vous me prenez pour un élève de première année ? »
« Hé ! Non ! Et tu t’accroches encore à cette vieille histoire ?! Oublie ça, maintenant ! »
Affolé, le professeur Thunderwalk voulut attraper l’élève pour lui expliquer ce qui s’était passé, mais la méfiance du golem était plus profonde qu’il ne l’avait cru.
L’élève détacha aussitôt les pièces qui formaient ses jambes, puis s’envola à toute vitesse.
« Je t’ai dit non ! Reviens ! »
Quand l’élève eut disparu, le professeur Thunderwalk poussa un profond soupir.
« Les mages de la divination sont tous des imbéciles qui se croient malins. »
« Vous ne pensez pas que la professeure Garcia s’est peut-être un peu calmée, maintenant ? »
« Je ne crois pas… »
Le professeur Thunderwalk répondit en se frottant les bleus qui lui faisaient encore mal.
Pourvu que le professeur Paserlet lui ait confié quelque chose de raisonnable !