Chapitre 1 231
« Q-qu’est-ce que je ressens ? »
Uman était déconcerté par cette émotion inconnue qui bouillonnait en lui.
Pour une raison ou une autre, cela ressemblait à ce qu’il ressentait quand le Directeur Crâne le taquinait.
Serait-ce… de la colère ?
« Impossible ! C-ce Uman ne pourrait jamais se mettre en colère… Grande Sœur doit sûrement avoir une autre intention. »
Comme lorsque Jowrin lui avait pris son jouet, autrefois, il devait y avoir une raison derrière tout ça.
Uman était simplement incapable de la comprendre.
« …Alors, ce Uman va sortir tout seul… »
« Qu’est-ce que tu racontes ? Vous sortez tous les deux. »
Naturellement, Yi-Han ne laissa pas passer ça.
Ils essayaient de réduire le nombre de deux à un sans la moindre raison. Il était hors de question qu’il accepte.
Finalement, Jowrin fut elle aussi chassée dans le couloir, au bord des larmes. Yoanen regarda les deux dragons s’éloigner avec des yeux pleins de regret et de désespoir.
Si seulement elle pouvait les emmener dans son atelier !
« Dame Meikin ? »
« Je ne pensais à rien du tout ! »
« … »
« … »
Yi-Han et Yonaire lui lancèrent un regard glacial.
Tous deux avaient vu la façon dont elle venait de regarder les dragons.
Elle ne compte tout de même pas les enlever ?
Je ne crois pas que ma sœur m’ait jamais regardée comme ça…
Coincée, Yoanen tenta de changer de sujet avec dignité.
« Hum. Lord Gainando. »
« Pourquoi moi, tout à coup… Et pourquoi vous me parlez si poliment ? »
Gainando, dont la lucidité s’était considérablement améliorée après tous les événements récents, répondit avec hésitation, saisi d’un mauvais pressentiment.
Elle ne lui avait pas parlé comme ça quand ils s’étaient rencontrés au manoir, si ?
« N’auriez-vous pas, par hasard, répandu récemment des rumeurs étranges sur notre atelier ? Comme quoi ce ne serait pas un bon endroit où vendre des réactifs, ou qu’on y travaillerait vingt-cinq heures par jour… »
« !!!! »
Yi-Han et Yonaire se regardèrent, horrifiés.
C’était la catastrophe !
On fait quoi ?
Tous deux comprirent aussitôt pourquoi Yoanen posait cette question.
Tout avait commencé lors d’une sortie précédente, quand Yi-Han s’était fait passer pour Stedal Nago.
Comme ils avaient déjà réglé les affaires du club et s’étaient occupés des abominables adorateurs du dieu maléfique, ils avaient rassemblé leurs amis et raffiné des réactifs, en se disant qu’autant profiter du temps qu’il leur restait pour travailler et gagner quelques pièces d’or.
Le problème, c’était que le mana de Yi-Han avait rendu ces réactifs bien plus puissants que prévu. freewebnovel.com
En conséquence, plusieurs ateliers d’alchimie de la ville s’étaient empressés de s’approvisionner auprès de la maison Nago…
…et, au milieu de tout ça, Yonaire avait lancé une remarque du genre : « Ma sœur est maligne, elle ne se fera pas avoir. On devrait peut-être vendre ailleurs ? » Et elle s’était fait prendre.
Dos au mur, les deux autres avaient eu recours à une mesure désespérée.
— …En fait, c’est Gainando qui l’a dit.
À l’époque, ils avaient pensé que ça ne poserait pas de problème.
À quelle fréquence Yoanen et Gainando pouvaient-ils bien se croiser ?
Mais les choses finissaient toujours par vous retomber dessus, d’une manière ou d’une autre. Yi-Han en tira une profonde réflexion.
Argh.
Yonaire lui jeta un regard de côté.
Il ne nous reste qu’une solution.
Laquelle ?
On abandonne Gainando.
…Trouvons une autre solution…
Yi-Han frissonna devant la froideur impitoyable de son amie envers son propre cousin.
Pendant ce temps, Gainando répondit en nageant à grosses gouttes :
« C-comment l’avez-vous appris ? »
« ?!! »
« J’ai reçu un témoignage anonyme digne de confiance. C’est vraiment regrettable, Lord Gainando. Les alchimistes de notre atelier ne travaillent pas vingt-six heures par jour. »
« Vous venez de dire vingt-cinq heures… »
« Cela n’arrive que dans des circonstances très exceptionnelles et limitées. Vous comprenez ? »
« Oui… »
Gainando baissa la tête, abattu.
Comment la sœur aînée de Yonaire avait-elle découvert ce qu’il racontait ?
C’était Yonaire, la coupable ? Non. Je n’en ai même pas parlé à Yonaire…
« Pendant les vacances, vous écrirez donc une lettre de rectification à chacun de ceux qui ont entendu ces rumeurs et vous la leur enverrez… »
« Gloups. »
Après avoir mis fin à la conversation, Yoanen détourna le regard.
Yi-Han et Yonaire, qui avaient assisté à cette scène inattendue sans trop savoir quoi en penser, tressaillirent quand Yoanen se tourna vers eux.
« Au fait. Acceptez-vous toujours les commandes pour la maison Nago ? »
« Pardon ? Ah. Eh bien. Euh. Oui. Nous avons été un peu débordés ces derniers temps… Vous comprenez. »
« Parce que vous semblez avoir pourchassé un dieu maléfique ? »
Dit comme ça, c’est vraiment bizarre.
Yi-Han le pensa tout bas, mais hocha tout de même la tête.
Techniquement, ce n’était pas faux.
Le dieu maléfique lui avait bel et bien donné du fil à retordre.
« Avez-vous reçu de nouveaux réactifs de leur part ? »
« Je vais me renseigner. »
« Si possible, notre atelier aimerait leur confier quelques commandes. »
« Je leur transmettrai. »
« Puis-je espérer une réponse favorable ? »
« Probablement, vous ne croyez pas ? Ha ha. »
Yi-Han ne remarqua pas l’éclat acéré qui brillait dans les yeux de Yoanen, derrière ses lunettes d’améthyste.
Tout cela est extrêmement suspect…
Yoanen n’était pas du genre à se laisser berner.
Ce mage bourru, issu d’une maison dont l’emblème était un crâne à l’envers, lui paraissait extrêmement suspect.
Il prétendait avoir été capturé par des pirates dans le sud de l’Empire, puis s’être évadé. Ensuite, il disait avoir volé leur carte au trésor et amassé une fortune considérable…
Yoanen avait contacté des maisons du sud pour se renseigner, mais n’avait reçu en retour que des questions : était-il vraiment originaire de la capitale ?
Bien sûr, il pouvait s’agir d’un noble récemment promu.
Mais le fait qu’il soit bien trop proche des élèves d’Einroguard avait éveillé la curiosité de Yoanen.
…Et si cet homme était en réalité un professeur ou un diplômé d’Einroguard déguisé ?
Dans ce cas, bien des actes de ce mage s’expliqueraient.
Il avait réprimé des adorateurs du dieu maléfique, attaqué des scélérats cupides dans la ville de Granden, puis le professeur Verdus !
Son caractère taciturne et ses manières bourrues pouvaient s’expliquer par sa volonté de ne pas trahir son déguisement, ou tout simplement par le fait qu’il avait été diplômé d’Einroguard.
Les mages diplômés d’Einroguard avaient tendance à avoir les angles un peu tranchants.
« Je comprends, Lord Wardanaz. J’attendrai votre réponse avec impatience. Et, en tant que mage impériale, je tiens à vous dire combien j’admire ce que vous avez accompli lors de cette expédition contre le dieu maléfique… »
Yoanen s’interrompit brusquement.
Une illumination, du genre qui ne lui venait d’ordinaire qu’en pleine alchimie, traversa son esprit.
Son lien funeste avec les adorateurs du dieu maléfique.
Son hostilité envers le professeur Verdus.
Stedal Nago… Stedal Nago… Gonadaltes !?!
Yoanen fixa le mage de la maison Wardanaz devant elle, les yeux tremblants de stupeur.
Le disciple du Directeur Crâne !
Il n’était pas diplômé !
« Merci ? »
« …Maintenant que la Purification de Kinis est terminée, pourquoi ne pas faire une petite pause ? »
Sur ces mots, Yoanen sortit tranquillement dans le couloir, sous prétexte qu’elle devait aller chercher quelques réactifs supplémentaires.
Yonaire fronça les sourcils en la voyant partir.
« C’est bizarre. »
« Pourquoi ? »
« Ma sœur n’accorde jamais de pause sans raison. »
« …Yonaire. Dame Meikin est humaine, elle aussi. Elle ne se comporterait pas comme ça ici, loin de son atelier. Le professeur Boladi est là, lui aussi. »
« Ma sœur n’est pas du genre à changer de comportement comme ça. »
Yonaire répondit d’un ton ferme, sans la moindre hésitation.
« Ma sœur n’est pas du genre à… »
« D’accord. J’ai compris, pas la peine de le répéter. »
« Elle a peut-être vu que tu étais proche des dragons et décidé de te recruter dans son atelier ? »
« Tu ne m’as pas dit la dernière fois que je n’avais pas à m’inquiéter ? »
Yi-Han posa la question, perplexe.
Bien sûr, pour une alchimiste comme Yoanen, quelqu’un comme Yi-Han — un travailleur doté d’un mana pratiquement illimité — était un talent extrêmement convoité.
Mais Yoanen n’était pas sotte.
Avec plusieurs tours de mages de l’Empire qui cherchaient activement à le recruter, les chances qu’elle réussisse à en faire un disciple de son atelier étaient infimes.
« C’est vrai. En plus, ma sœur pense que tu vas devenir professeur à Einroguard. »
« Quoi ? Je ne l’ai jamais entendue dire ça. »
Yi-Han se figea à cette remarque de son amie.
C’était la première fois qu’il entendait parler de devenir professeur à Einroguard !
Le professeur Boladi, qui écoutait depuis le côté, prit la parole.
« C’est une bonne idée. »
« N-non. Je n’ai encore rien décidé ! Je n’en ai même jamais parlé ! »
Après avoir reçu les enseignements de son double dément, Yi-Han avait remplacé son ambition de devenir « le plus grand homme d’affaires de l’Empire » par « découvrir un peu mieux ce que je peux vraiment faire avec la magie ».
Mais cela ne voulait pas dire qu’il avait décidé de devenir professeur à Einroguard.
Il y avait un peu pensé, certes…
…mais vraiment très peu !
« Professeur, vous aussi, vous avez parcouru l’Empire et pris le temps d’explorer différents métiers au lieu de devenir professeur tout de suite ! »
« C’est vrai. »
Le professeur Boladi acquiesça sans hésiter.
Il était vrai que le professeur avait voyagé tout en perfectionnant sa magie.
« Cependant, continuer à étudier à Einroguard serait également un bon choix. »
Passer en cinquième année, continuer à perfectionner sa magie, puis devenir professeur dans la foulée.
On pouvait appeler cela la voie royale d’Einroguard.
« Pourquoi ? »
« Cela calmerait aussi la colère du professeur Garcia. »
« … »
Pendant un instant, Yi-Han se demanda si le professeur Boladi plaisantait.
Mais le professeur avait l’air parfaitement sérieux.
Essayant de garder son calme, Yi-Han répondit :
« …Je ne veux pas devenir professeur juste pour apaiser la colère d’une autre professeure… »
« Je croyais que tu comptais évidemment rester à Einroguard. »
Gainando lui aussi avait l’air perplexe.
Il comptait demander à Yi-Han de l’aider à obtenir son diplôme quand celui-ci arriverait à peu près en cinquième année.
« Rien n’est décidé, alors ne va pas raconter ça n’importe où. Surtout pas devant le directeur ! »
Les paroles inquiétantes de ses amis lui donnèrent un frisson inutile.
Les mots avaient du pouvoir.
Et si des rumeurs de ce genre commençaient à circuler et qu’il se retrouvait entraîné en cinquième année sans même s’en rendre compte ?
Oui. Ce n’est pas le moment de perdre du temps.
Yi-Han se souvint soudain du sous-sol auquel il pouvait accéder en entrant dans le sac à dos.
Maintenant que les restrictions magiques de la Salle de punition avaient été levées, le mieux semblait être d’y entrer et d’en ressortir tout de suite.
Il ne voulait pas prendre de risques inutiles plus tard.
« Je vais faire un tour au sous-sol. Restez ici et ne dites rien de stupide. Si Sa Majesté Jowrin revient, sermonnez-la encore un peu. »
« Attends, Yi-Han. Je te dis que ma sœur agit bizarrement ! »
Yonaire tenta de retenir son ami pour discuter des mesures à prendre, mais Yi-Han était déjà parti.
Gainando demanda d’un ton grave :
« Et si dame Meikin prenait tout l’or de sa maison pour acheter Yi-Han au directeur ? »
« …Yi-Han n’est pas un objet qu’on peut acheter et vendre. Et le directeur ne conclurait jamais un marché pareil… Probablement. »
***
« Maître ? »
Une sensation de mauvais augure envahit Yi-Han dès qu’il pénétra dans le sous-sol.
Au début, il ne parvint pas à identifier la source de son malaise, mais il comprit bientôt ce qui clochait.
Il n’y a plus de magie !
La magie qui se manifestait à travers le tableau.
La signature de mana particulière qu’elle produisait était introuvable dans tout le sous-sol.
À la place, il n’entendait qu’un faible couinement pitoyable.
— Aïe… Aidez-moi. J’ai mal à la tête…
« Toi ! »
Yi-Han attrapa le hamster avec colère.
Le hamster, qui souffrait déjà seul dans ce sous-sol des séquelles de l’emprise du dieu maléfique, poussa un cri.
— Aaaah ! Ne me secoue pas ! Je t’ai dit de ne pas me secouer !
« Espèce de sale hamster ! Après tous les en-cas que je t’ai donnés, tu t’en es pris à mon maître ?! »
— N-n’importe quoi… ! Comment aurais-je pu m’en prendre à ce monstre ?!
« Ah. Tu traites mon maître de monstre, maintenant ? Tu montres enfin ton vrai visage ! »
Tandis que Yi-Han le secouait rudement de haut en bas, le hamster se lamentait d’une voix faiblarde.
Il ignorait à quel moment son sort avait si terriblement mal tourné.