Chapitre 1 224
Et si je faisais un petit trou dans le mur ?
À vrai dire, une évasion complète semblait peu probable.
Le couloir devant la cellule avait l’air calme et paisible, mais impossible de savoir quels pièges une professeure Garcia furieuse ou un Directeur Crâne menacé avait pu installer dehors.
Et puisque le Directeur Crâne avait été convoqué par Sa Majesté l’Empereur, il ne serait pas étonnant qu’il ait fait ajouter des mesures de sécurité.
Le directeur peut se montrer étonnamment mesquin. C’est même plutôt probable.
Et même sans tenir compte de tout ça, Lee Han pensait qu’il serait plus prudent de rester dans la Salle de punition jusqu’à ce que la colère de la professeure Garcia retombe complètement.
Et s’il forçait le passage et que la professeure Garcia le prenait sur le fait ?
À partir de là, il risquait vraiment d’être traité comme le Professeur Verdus.
Mais un petit trou donnant sur la cellule voisine, c’était autre chose.
Ce serait petit, pratique, facile à dissimuler et donc peu susceptible d’être découvert.
Il pourrait y faire passer de la nourriture, jouer aux cartes de mage ou aux échecs quand il s’ennuierait, et même s’échanger des grimoires s’il se retrouvait bloqué sur un sort…
Hmm. Les grimoires, ça ressemble plutôt à une façon de creuser ma propre tombe.
Malgré tout, Lee Han prit sa décision.
Il avait tout son temps ; il allait au moins creuser un petit trou dans la cellule voisine !
Par chance, <Toberiz s'évade de la forteresse>, que Gainando lui avait laissé, racontait une histoire similaire. Accusé à tort, Toberiz s’était lié d’amitié avec un vieux sage emprisonné dans la cellule voisine et avait préparé son évasion avec lui.
La toute première chose qu’avait faite Toberiz, c’était de creuser un trou pour entrer en contact avec le vieil homme d’à côté.
Il est vraiment malin. Pas étonnant qu’il soit détective.
« Professeur ? »
« Je vous écoute. »
« Comment fonctionne l’interdiction de magie, ici ? »
Ce ne serait pas facile, mais tous les systèmes avaient leurs failles.
Après tout, ses amis dans le couloir avaient bien réussi à utiliser la magie, non ?
Si le système fait la différence entre le couloir et l’intérieur de la cellule, puis absorbe et perturbe le Mana uniquement à l’intérieur, il y a peut-être moyen de…
« L’endroit détecte l’âme du prisonnier, puis lance un sort de contre-magie. »
« … Quoi ?! »
Lee Han en resta horrifié.
J’ai mal entendu ?!
Que son disciple soit choqué ou non, le Professeur Boladi poursuivit calmement ses explications.
En général, les barrières anti-magie conçues pour gêner les mages se concentraient sur l’absorption du Mana ou sur la perturbation de son mouvement.
Et, à vrai dire, cela suffisait habituellement.
La plupart des mages avaient du mal à lancer des sorts lorsque le Mana ambiant se raréfiait ou se déplaçait de façon imprévisible.
Mais les mages d’exception étaient difficiles à arrêter avec de telles méthodes.
Même si le Mana était absorbé, ils pouvaient en libérer plus vite qu’il n’était drainé ; et même si ses mouvements étaient perturbés, leur concentration absurde leur permettait d’en reprendre le contrôle.
« Je comprends pour la deuxième méthode, mais la première n’a pas l’air très répandue. Il y a vraiment des mages assez téméraires pour faire ça ? »
Lee Han posa la question, perplexe, tout en écoutant.
Existait-il vraiment quelque mage ignorant assez stupide pour recourir à la première méthode ?
Le Professeur Boladi ne répondit pas et attendit.
C’était par égard pour son disciple, afin de ne pas le mettre dans l’embarras.
« … Ah. »
Heureusement, Lee Han n’était pas stupide.
Une seconde plus tard, il pensa aussitôt à cet idiot ignorant.
Moi.
« Désolé. Continuez, je vous prie. »
Comme les barrières anti-magie de ce genre avaient du mal à contenir les mages exceptionnels, le Directeur Crâne avait abordé le problème autrement.
À l’image des anciens mages noirs qui avaient assemblé des dizaines de sorts pour créer des golems si réalistes qu’ils semblaient presque vivants, le Directeur Crâne avait combiné des centaines de sorts pour donner vie à une prison.
Cette prison mémorisait l’âme de chaque prisonnier, ainsi que tous les sorts qu’il avait utilisés.
Puis, dès qu’elle détectait la magie lancée par l’un d’eux, elle lançait aussitôt un sort de contre-magie pour la défaire.
Pourquoi aller aussi loin ?
Lee Han dut se poser une nouvelle fois une question qu’il s’était répétée d’innombrables fois depuis son arrivée à Einroguard.
Pourquoi aller aussi loin ?
À vrai dire, Lee Han connaissait mieux que quiconque la réponse. C’était sans doute à cause des innombrables professeurs qui avaient été emprisonnés avant lui.
« Pff. Si les professeurs et les anciens élèves s’étaient tous tenus tranquilles, il n’aurait pas fallu des défenses aussi poussées ! »
C’était vraiment douloureux de devoir en subir les conséquences parce qu’ils ne s’étaient pas fait confiance.
Le Professeur Boladi ignora presque les paroles de son disciple. Wardanaz avait tendance à dire des choses étonnamment futiles.
« Je ne peux pas lancer un sort plus vite que la contre-magie ? »
« Peu probable. Le directeur a assemblé lui-même les sorts. »
Le Mana nécessaire provenait de la source de ce territoire, et le processus d’incantation avait été conçu par le Directeur Crâne en personne : la prison était véritablement imprenable.
S’il existait une méthode, ce serait d’utiliser une magie qu’aucun prisonnier n’avait jamais employée et que le Directeur Crâne ne pensait pas que Lee Han avait apprise…
Est-ce qu’une telle magie existait ?
Argh.
Lee Han tenta de lancer un sort au-delà des barreaux.
Mais dès que la force télékinétique se manifesta sans incantation, la prison la contraria. Avant même qu’une pierre du couloir ait pu se soulever, elle retomba à sa place.
La magie noire n’eut pas plus de succès. Avant qu’une main squelettique ait pu se dresser, elle redevint un amas d’ossements ordinaires.
Comme on pouvait s’y attendre d’un lieu conçu par le Directeur Crâne pour emprisonner des professeurs, la prison était particulièrement bien pensée pour compliquer la vie des mages.
Une voix retentit de nouveau depuis la cellule voisine.
« Je crois vous avoir dit de ne pas utiliser la magie avant d’être complètement rétabli. »
« … Ah. Oui. Désolé. »
Lee Han s’excusa, gêné.
Je peux bien en utiliser juste un peu…
D’ordinaire, il aurait marmonné ça tout haut, mais le silence était tel dans les cellules qu’il n’eut d’autre choix que de garder cette pensée pour lui.
Après un moment de réflexion, Lee Han reprit la parole.
« D’accord. Et si j’essayais une méthode primitive, sans magie ? »
« Laquelle ? »
« On règle ça avec du Mana pur. »
On appelait ça <Le marteau de Mana de Baldororn>.
Malgré son nom grandiloquent, le principe était extrêmement simple : rassembler une grande quantité de Mana et la projeter vers l’avant comme une vague.
« Si cette prison est constituée de centaines de sorts, elle devrait forcément réagir à un choc. »
Plus un mécanisme était complexe, plus les conséquences étaient importantes dès qu’un seul élément tombait en panne.
Il y avait de bonnes chances que cette prison fonctionne de la même façon. S’il martelait sans relâche les murs, le plafond ou le sol avec des déferlements de Mana, un dysfonctionnement finirait forcément par se manifester.
« Tant que vous ne serez pas complètement rétabli… »
« Ça va ! Ça ne me demande aucun effort. »
Lee Han s’empressa de répondre.
L’un des avantages de l’isolement, c’était que personne ne pouvait savoir quand on mentait.
Le Professeur Boladi garda le silence un instant.
Il semblait se demander si son disciple lui mentait.
Lee Han passa aussitôt à l’action.
Dans ce genre de situation, mieux valait toujours prendre les devants.
C’est parti !
Le Mana déferla comme une vague, puis jaillit de la paume de Lee Han, plaquée contre le mur, telle une lame de fond.
L’intérieur du mur vibra violemment.
Alors la voix du Directeur Crâne résonna depuis les profondeurs.
Wardanaz. Débarrasse-toi de cette manie de tout casser par la force brute. Tu croyais vraiment que je n’y avais pas pensé ?
« … »
« … »
Le maître et son disciple se turent tous deux en entendant cette voix moqueuse enregistrée.
Lee Han se dit qu’il avait de la chance que ses amis ne soient pas là.
« Il l’a dispersée avec beaucoup de soin. »
À la manière des paratonnerres qui protègent des éclairs, d’innombrables cercles magiques avaient été installés autour des cellules et dans le couloir pour disperser les fortes concentrations de Mana.
Il était douloureusement évident de savoir contre qui ils avaient été conçus.
Clang, clang, clang…
« ? »
Le Professeur Boladi parut perplexe en entendant les coups joyeux qui provenaient de la cellule voisine.
« Qu’est-ce que vous faites ? »
« Je creuse un trou dans le mur, directement au marteau. »
Lee Han répondit entre ses dents serrées.
Les moqueries du Directeur Crâne avaient toujours le don d’embraser la motivation de ses élèves.
On va voir qui gagnera !
Le Professeur Boladi envisagea un instant de dire à son disciple d’arrêter, puis secoua la tête.
Comme les actes de son disciple durant cet incident l’avaient déjà prouvé, Wardanaz avait gagné le droit de prendre ses propres décisions.
Il n’était pas nécessaire de s’en mêler sans raison.
Même si, en l’occurrence, il s’agissait de marteler et de buriner le mur comme un vulgaire profane ignorant tout de la magie…
Respectons son choix.
***
Même sans magie, Lee Han avait encore plusieurs armes à sa disposition.
L’une d’elles était sa force physique de chevalier.
La prison ne lançait pas de contre-magie contre un renforcement physique de courte durée au moyen du Mana.
Clang, clang, clang !
Argh. Ce truc est ridiculement dur.
Mais même en maniant le marteau avec cette force accrue, les travaux avançaient moins vite que prévu.
Et la quantité de débris qu’il parvenait à détacher était loin d’être impressionnante.
Lee Han fut une nouvelle fois frappé par sa dépendance à la magie dans la vie de tous les jours.
« ! »
En entendant des pas dans le couloir, Lee Han recouvrit vite le trou d’une couverture et disposa plusieurs bricoles devant.
Si c’était l’un de ses amis, aucun problème.
Mais si c’était la professeure Garcia…
La professeure risque d’être deux fois plus furieuse.
Heureusement, pourtant, ce fut une jeune enfant aux cheveux d’or qui apparut.
Jowrin avait l’air sur le point d’éclater en sanglots.
Ah. Ce n’est pas une bonne nouvelle.
« Bouhouhou ! »
Jowrin éclata en sanglots dès qu’elle arriva.
Affolé, Lee Han jeta le marteau et le burin de côté, puis s’écria :
« Votre Majesté, qu’est-ce qui ne va pas ? »
« J-Jowrin pensait que si elle était un jour emprisonnée à la cour des dragons, Lee Han viendrait la sauver, mais elle n’aurait jamais imaginé que Lee Han serait emprisonné avant elle… »
« … »
Alors elle avait pensé à quelque chose comme ça !
Lee Han fut très surpris par la perspicacité de Jowrin.
Cette membre de la Famille impériale avait un jugement étonnamment lucide.
Après avoir pleuré un bon moment, Jowrin se moucha même dans le mouchoir que Lee Han lui tendait, en reniflant, puis prit la parole, les yeux rougis.
« Votre plan d’évasion ? »
« Pardon ? »
« Vous avez trouvé un moyen de vous évader, n’est-ce pas ? Lee Han en aurait forcément trouvé un. »
« Euh… À vrai dire, j’avais prévu de me tenir tranquille, cette fois. »
« !? »
Jowrin le fixa, stupéfaite, comme si le Directeur Crâne venait de déclarer : « Je ne tourmenterai plus les élèves. »
Pourquoi ?!
« Pourquoi ?!? »
« Eh bien, la sécurité est renforcée et les professeurs sont furieux, eux aussi. »
« Quels professeurs ? »
« Je ne peux pas vous le dire. »
« La professeure Garcia ? »
« … J’ai dit que je ne pouvais pas vous le dire. »
« On dirait qu’il n’y a personne d’autre que la professeure Garcia… »
Jowrin, dont l’intelligence semblait croître de jour en jour, devenait une adversaire de plus en plus redoutable.
Lee Han changea vite de sujet.
« Je vais bien, alors ne vous inquiétez pas trop. Si vous vous ennuyez, vous pouvez venir me voir souvent. Vous n’avez rien fait de bizarre dehors à cause de moi, au moins ? »
« … »
« … Votre Majesté ? »
Quand Jowrin détourna lentement le regard, Lee Han sentit son cœur se serrer.
Avait-elle fait quelque chose de bizarre ?
« Qu’avez-vous fait ? »
« Jowrin a demandé à Uman de faire libérer Lee Han… »
« Ce n’est rien, ne vous inquiétez pas. »
Voyant Jowrin se décomposer, Lee Han lui sourit, soulagé, et la réconforta.
Une demande pareille était presque mignonne.
Bien sûr, à en juger par le silence, Uman avait dû refuser.
Ce n’était pas particulièrement étonnant non plus.
Uman aurait beau vouloir le faire libérer, l’Empereur était tellement furieux qu’il avait ordonné au Directeur Crâne de rappliquer dans la capitale sans délai…
Attendez. Sa Majesté Uman a été traîné ici aussi ?
Lee Han s’inquiéta soudain.
Le Directeur Crâne pouvait bien se faire réprimander tout seul, mais ce serait dommage que ce dragon noir si consciencieux soit mêlé à cette histoire.
« Hmm. C’est vrai ? »
« Oui, tout va bien. »
Les paroles rassurantes de Lee Han semblèrent remonter un peu le moral de Jowrin.
Le dragon d’or rassembla son courage et poursuivit.
« En fait, il y a eu un peu plus que ça. »
« Allez-y. »
« Jowrin s’est aussi un peu mise en colère… »
« Ce n’est pas grave. On ira s’excuser ensemble plus tard. »
« Et Jowrin a donné quelques coups de poing sous sa forme de dragon… »
« … »
Lee Han pâlit.