Chapitre 1 219
Les chevaliers de la mort, arrivés en retard, chuchotèrent entre eux, perplexes.
— Même après avoir accompli tout ça, l’envoyer en Salle de punition, c’est un peu…
« Il doit absolument y aller. »
— ?!
Les chevaliers tressaillirent en entendant derrière eux la voix menaçante de Garcia.
Après avoir lancé de puissants sorts jusqu’à quelques instants plus tôt, Garcia avait le visage profondément marqué par la fatigue.
Mais ses yeux, eux, brûlaient de colère contre le disciple désobéissant.
« Si le directeur le favorise et refuse de l’envoyer en Salle de punition, je déposerai une plainte auprès de Son Altesse l’Inspecteur. Et si Son Altesse l’Inspecteur le favorise et refuse de l’y envoyer, je déposerai une plainte auprès de Sa Majesté l’Empereur. »
— À vrai dire, je pensais moi aussi qu’il devrait aller en Salle de punition, professeure. Si vous vous contentez de le choyer, il ne pourra pas grandir.
— Exactement ! Parfois, une bonne correction s’impose aussi.
Les chevaliers de la mort changèrent aussitôt leur fusil d’épaule.
Au cours de cette expédition contre le dieu maléfique, ils avaient beaucoup trop pris le parti de l’héritier.
Il était temps qu’ils se mettent à amadouer les professeurs avant qu’ils n’explosent.
Et, pour être francs, l’héritier avait effectivement pris quelques risques inconsidérés pendant l’expédition.
Maintenant que tout était fini, ils pouvaient le dire : il avait foncé seul, les avait suivis de son propre chef, avait utilisé une magie du Microcosme dangereuse sans demander l’avis de personne…
Peut-être qu’un séjour en Salle de punition, le temps de se calmer et de réfléchir à ses actes, lui ferait vraiment du bien.
Je n’aurai qu’à dire que je m’y suis opposé.
Je pourrai dire que les professeurs nous ont ordonné de l’y mettre.
Les chevaliers de la mort étaient de vrais vétérans. Tout en approuvant, ils avaient déjà préparé de quoi se dédouaner.
Tout le monde s’était battu avec bravoure.
Le Roi Yaksha arriva le dernier.
Le combat contre le dieu maléfique, qui s’était déchaîné dans sa folie, avait infligé des dégâts considérables même au Roi Yaksha. Celui-ci arracha des morceaux de son armure fracassée et calcinée, puis cracha du sang noir.
— Votre bras est fichu. Ne forcez pas pendant un mois environ.
Le Roi Yaksha prit le bras de Professeur Boladi, mutilé par la magie, et invoqua une Autorité de guérison.
Professeur Boladi désigna son disciple de l’autre main.
« Veuillez vous occuper de Wardanaz en premier. »
« Je vais bien. Il n’y a pas d’urgence. »
— Ne vous inquiétez pas, professeur d’Einroguard.
Après avoir terminé les soins, le Roi Yaksha désigna l’endroit derrière Lee Han.
— Disciple d’Osu. Regardez là-bas.
« ? »
Lee Han tourna la tête. Tout était sombre et rouge devant ses yeux ; il distinguait mal les choses.
« Qu’est-ce qu’il y a ? »
— Boum !
D’un seul coup de poing net, le Roi Yaksha assomma Lee Han.
— Contrairement à la blessure du professeur, le disciple d’Osu se rétablira mieux s’il reste inconscient.
La blessure de Professeur Boladi était en réalité plus facile à soigner.
Son bras fracassé avait une apparence atroce, mais cela signifiait aussi qu’il suffisait d’en régénérer un seul.
En mage de combat chevronné, Professeur Boladi avait tout calculé, même en repoussant ses limites.
Le disciple d’Osu, lui, manquait encore d’expérience et s’était déchaîné sans penser aux conséquences.
Les soins prodigués plus tôt par le Roi Yaksha n’avaient pas suffi.
Pourtant, dès que Lee Han avait cru avoir récupéré, il avait activé à plusieurs reprises « Microcosme, Dunamis » et s’était de nouveau malmené.
Son corps comme son âme avaient subi de fortes contraintes ; mieux valait donc le laisser se reposer longuement.
« Vous avez tout à fait raison. »
Garcia hissa aussitôt le disciple à terre sur son épaule.
— Dites à Osu qu’il faut interdire le Dunamis à son disciple pendant quelque temps. Il manque de retenue.
« … Vous auriez pu le dire avant qu’il s’en serve. »
Garcia ne put se retenir.
Le Roi Yaksha faisait mine de ne rien savoir, mais il était évident qu’il avait déjà anticipé la majeure partie de ce qui se passerait pendant l’expédition contre le dieu maléfique.
— Sans ça, nous n’aurions pas pu tuer le dieu maléfique avec certitude.
« … »
« … »
Quel salaud ?
Les professeurs fusillèrent le Roi Yaksha du regard.
Ils commençaient à comprendre pourquoi ce roi était si impopulaire dans les différentes dimensions et pourquoi le Directeur Crâne semblait être le seul qu’on pouvait qualifier d’ami du roi.
— L’énergie du domaine revient. Je demanderai aux yakshas d’y planter des fleurs d’udumbara. Cela devrait accélérer la purification.
Leur colère ne s’était pas apaisée, mais aux mots du Roi Yaksha, les professeurs contemplèrent le paysage désolé du domaine.
Maintenant que le maître qui régnait sur ce domaine était mort, c’était sans doute la dernière fois qu’ils verraient ces lieux dans leur état actuel.
Garcia remercia leurs compagnons et le Roi Yaksha.
« Il est peut-être un peu tard pour le dire, mais vous avez tous vraiment fait un excellent travail. »
« Pas du tout. Merci d’être venu avec moi au lieu d’abandonner Boladi, professeur Kirmin. »
« Merci à tous… »
— Attendez.
Le Roi Yaksha les interrompit. Les professeurs le regardèrent d’un air mécontent.
Pourquoi gâcher un moment aussi chaleureux ?
— Ce n’est pas encore terminé.
« Comment ? Il reste des ennemis ?! »
Garcia ouvrit de grands yeux, stupéfaite.
Pouvait-il vraiment rester des ennemis après tout ça ?
— Hierdan, de la Maison Wardanaz, dirige les forces yakshas à l’extérieur et mène une guerre de mouvement. Allez lui annoncer que tout s’est bien terminé.
« … »
C’était absurde, mais facile à comprendre.
Qui d’autre que lui aurait pu commander les forces yakshas et ravager le domaine ?
Il n’y avait pas beaucoup de gens capables d’un tel exploit.
« J-je vois. Mais Votre Majesté ne pourrait-elle pas le lui annoncer en personne ? »
— Non.
« ??? »
Tandis que Garcia le dévisageait, déconcertée, le Roi Yaksha s’adressa aux chevaliers de la mort.
— Je m’en remets à vous, honorables chevaliers.
— Euh… C’est un honneur, mais pourquoi nous ?
Les chevaliers éprouvèrent un vague malaise.
C’était cette intuition instinctive que seuls possédaient les chevaliers ayant survécu à d’innombrables batailles sanglantes.
— Parce que vous êtes les mieux placés pour cela. Ah, et cachez que le disciple d’Osu est dans un état aussi grave. Dès qu’il arrivera ici, une bagarre éclatera.
— …
« … »
***
Les chevaliers de la mort s’envolèrent vers Hierdan en maudissant le Roi Yaksha des centaines de fois.
— Quel roi cinglé, ce salaud.
— Autrefois, un tyran pareil aurait fini la tête tranchée.
Ils s’étaient demandé d’où venait l’assurance du roi, qui avait utilisé l’héritier comme appât et l’avait laissé lancer sans retenue une magie dangereuse. La réponse s’avéra très simple.
Il suffisait de ne rien dire à l’autre !
Et dire qu’on l’appelait le Roi de la Sagesse. C’était ridicule.
— Mais vous croyez qu’un mensonge comme ça peut marcher ?
— Hmm.
Les chevaliers de la mort savaient très bien à quel point les archimages étaient puissants.
Mentir en face de gens comme eux était un pari très risqué. S’ils se faisaient prendre par un sort de détection ou autre, ils ne feraient que creuser leur propre tombe.
— Il va falloir mentir sans dire de choses fausses.
— Je vois. Nous devrions en dire le moins possible.
Cela ressemblait à une énigme, mais les autres chevaliers comprirent aussitôt ce que voulait dire le vieux chevalier.
Un mensonge n’exigeait pas forcément de prononcer des contrevérités.
On pouvait en créer un en taisant certaines choses et en répondant de manière évasive.
« Vous, les yakshas de la Septième Montagne dorée, labourez jusqu’au dernier lopin de terre, jusqu’à l’horizon, et trouvez tout ce qui pourrait y être caché. Des monstres souillés par l’énergie maléfique vont surgir, alors n’oubliez pas de vous en occuper. »
— J-jusqu’à l’horizon, monsieur ?
« Je vous donne trois torches. Terminez avant qu’elles ne soient toutes éteintes. »
De ce côté-là aussi, c’est l’enfer.
Les chevaliers de la mort crurent voir des larmes briller au coin des yeux de ces yakshas belliqueux.
Une fois la mort du dieu maléfique confirmée, Hierdan n’avait plus cherché à dissimuler sa vraie nature.
Il poussait les yakshas jusqu’à leurs limites, comme s’il essorait un linge sec.
Quelle cruauté que de leur donner exactement autant de travail qu’ils pouvaient tout juste en accomplir !
Vu les capacités de Hierdan, il avait forcément déjà calculé précisément la quantité de travail que les yakshas pouvaient fournir tout en obéissant à ses ordres.
Il ne leur restait plus qu’à travailler en pleurant.
— Hum. Seigneur Hierdan de la Maison Wardanaz, nous sommes venus vous annoncer, sur ordre de Sa Majesté, la défaite du dieu maléfique.
« Je vois. Je vous remercie. »
Contrairement au Roi Yaksha, Hierdan traitait les chevaliers de la mort avec politesse.
Le Roi Yaksha restait le Roi Yaksha, mais les chevaliers de la mort étaient ceux du Directeur Crâne.
« Y a-t-il eu des événements inhabituels… »
— Non ! Tout s’est déroulé comme prévu, conformément au plan du roi !
Le chevalier de la mort qui venait de crier regretta aussitôt ses paroles.
Sa réponse avait fusé une demi-seconde trop vite.
J’aurais dû répondre un peu plus lentement… !
Heureusement, Hierdan ne semblait pas particulièrement méfiant.
De toute façon, les chevaliers de la mort avaient la réputation de se comporter bizarrement de temps à autre.
« Comme convenu, je continuerai à purifier le domaine de la souillure avec les forces yakshas. »
La souillure d’une dimension si lointaine semblait ne rien avoir à voir avec le monde matériel. Pourtant, si on la laissait faire, elle finirait par exercer une influence d’une manière ou d’une autre.
En outre, Sanguros était un dieu maléfique qui avait provoqué des incidents d’une ampleur considérable sur le continent.
Éliminer à l’avance les souillures de ce genre faisait partie des devoirs du Directeur Crâne et de la Maison Wardanaz.
Nous sommes tirés d’affaire !
Les chevaliers poussèrent un soupir de soulagement intérieur.
Le Roi Yaksha avait beau être exaspérant, il était vraiment sage. Il avait bien compris que Hierdan se concentrerait sur la mission qui lui avait été confiée auparavant.
À cet instant, l’un des yakshas prit la parole.
— J’ai entendu dire que votre petit frère était arrivé. Vous ne voulez pas aller le voir avant de partir ?
— … !!!
Les chevaliers de la mort sentirent leurs cœurs inexistants tomber dans leur poitrine.
Ces fichus yakshas, depuis leur roi jusqu’au moindre de leurs guerriers, pas un pour rattraper l’autre !
Non !
— En effet. Allez-y donc, seigneur Hierdan !
— Votre petit frère doit vous attendre !
Les yakshas faisaient de leur mieux pour éloigner Hierdan.
Avec cet archimage complètement cinglé à leurs côtés, ils avaient l’impression qu’ils ne pourraient même pas respirer tranquillement en travaillant.
S’il allait relever la moindre petite erreur dans leur travail, comment étaient-ils censés respirer ?
« Si je vais le voir, mon petit frère ne sera pas particulièrement ravi. Il se plaindra encore que j’essaie de le manipuler. »
— … Vous avez déjà manipulé l’héritier ?
Hierdan répondit sans la moindre hésitation à la question des chevaliers de la mort.
« “Manipuler” n’est pas le mot juste. Einroguard imagine bien diverses méthodes pour enseigner aux élèves et les aider à progresser, n’est-ce pas ? Je doute que quiconque qualifie ce genre d’enseignement de manipulation. »
Donc, vous l’avez manipulé.
Les chevaliers comprirent immédiatement.
À en juger par la longueur de sa réponse, il l’avait forcément fait.
Et puis, vu le talent de Hierdan pour diriger ses subordonnés, il était impossible qu’il ne l’ait jamais fait.
— Je vois. Nous comprenons. L’héritier… aime effectivement beaucoup son indépendance et sa liberté.
Les chevaliers firent tout leur possible pour empêcher Hierdan de rejoindre le champ de bataille.
S’il arrivait, les yakshas risquaient de devoir choisir un nouveau roi.
« En effet. Inutile que l’on me prête des intentions que je n’ai pas. Si mon petit frère ne sait pas que je suis là, dites-lui que toute cette expédition était le plan du Roi Yaksha. Ne mentionnez pas mon nom. »
— Oui. Nous le ferons !
Ils accueillaient volontiers toute médisance visant le Roi Yaksha.
Les chevaliers étaient même prêts à accompagner Lee Han s’il décidait un jour de tendre une embuscade au Roi Yaksha.
Leur mission achevée, les chevaliers de la mort poussèrent intérieurement un soupir de soulagement et se préparèrent à repartir.
Il ne leur restait plus qu’à récupérer l’héritier et à foncer vers Einroguard aussi vite que possible…
« Attendez. »
— !
Les cœurs inexistants des chevaliers retombèrent une fois de plus.
— … Qu’y a-t-il ?
« Prenez cette bourse. »
— ???
Hierdan leur lança une petite bourse dont l’ouverture était scellée par magie.
« Si mon petit frère devient excessivement obsédé par l’apprentissage de la magie, ouvrez cette bourse et suivez les instructions qu’elle contient. »
— … Ah, oui.
Ils trouvaient quelque peu suspect qu’il vienne d’affirmer ne pas manipuler son frère pour se livrer aussitôt à ce genre de manœuvre, mais les chevaliers acceptèrent tout de même.
Tant qu’ils pouvaient quitter cet endroit, ils prendraient n’importe quoi.
« Attendez. »
— … Quoi encore ?
« Prenez aussi cette bourse. »
Hierdan leur en lança une autre, d’une couleur différente de la première.
« Si mon petit frère devient excessivement obsédé par l’accumulation d’or, ouvrez cette bourse et suivez les instructions qu’elle contient. »
— … Si vous avez d’autres bourses, donnez-les-nous toutes maintenant. Nous les noterons et les emporterons.