Chapitre 1 220
Hierdan avait bel et bien sorti d’autres bourses. Les Chevaliers de la mort dissimulèrent leur malaise et les acceptèrent toutes jusqu’à la dernière.
Il y en avait autant que ça ?
— Celle-ci dit de l’ouvrir s’il tente de s’en prendre à notre maître. Qu’est-ce qui peut bien être écrit à l’intérieur ?
— Sur celle-là, il est écrit de l’ouvrir s’il déclenche une rébellion à Einroguard…
Sur le chemin du retour, après avoir accompli leur mission,
les Chevaliers de la mort discutèrent de ce que pouvaient contenir les bourses aux couleurs criardes.
Des bourses portant des inscriptions comme « À ouvrir s’il tente de s’en prendre au Directeur Crâne » ou « À ouvrir s’il déclenche une rébellion à Einroguard » avaient de quoi enflammer l’imagination.
Qu’est-ce qu’elles pouvaient bien contenir ?
— Quelles autres bourses y a-t-il ?
— Voyons… Il y en a une qui dit « À ouvrir s’il ne suit que les cours de magie noire », et une autre « À ouvrir s’il se fait des amis inutiles ».
— On ne devrait pas ouvrir la deuxième tout de suite ?
— Je… Je ne pense pas que ce soit si grave.
Après avoir passé en revue les bourses une à une, les chevaliers parvinrent au moins à se mettre d’accord sur un point.
Ils comprenaient pourquoi l’héritier trouvait Hierdan si inquiétant !
— Je crois qu’il l’évite parce qu’il fabrique des bourses pareilles.
— Chut. Garde le silence jusqu’à ce qu’on soit de retour à Einroguard.
Le vieux chevalier fit un signe de la main.
Tant qu’ils ne seraient pas revenus à Einroguard, ils devaient faire attention à ce qu’ils disaient, où qu’ils se trouvent.
***
Quand Yi-Han ouvrit les yeux, il se rendit compte qu’il était enfermé dans une cellule individuelle inconnue, qu’il n’avait encore jamais vue.
« … Aïe ! »
Lorsqu’il tenta de se lever, tout son corps protesta. Pas un seul de ses muscles ne semblait avoir été épargné.
Yi-Han fit circuler son mana dans tout son corps. Comme il s’y attendait, il lui restait ici et là des blessures qui n’avaient pas complètement guéri.
Quand il ouvrit sa vision et examina son âme, il constata qu’elle était dans un état tout aussi lamentable que son corps.
Heureusement, les soins avaient été correctement prodigués, mais il lui faudrait sans doute encore plusieurs jours de repos.
Combien de temps ai-je dormi ?
Une pancarte était accrochée devant la porte de sa cellule. Intrigué, Yi-Han la retourna pour lire ce qui était écrit dessus.
Criminel odieux qui a ignoré toutes les mises en garde du directeur et de trois professeurs pour n’en faire qu’à sa tête (extrêmement dangereux)
« …… »
Yi-Han brisa la pancarte et la jeta dans la cheminée à côté de lui. Puis il y mit le feu.
Quelle chaleur.
La cellule individuelle ne ressemblait pas à une salle de punition ordinaire.
Elle était assez spacieuse et contenait plusieurs meubles. À part la cheminée près de lui, il y avait un vieux bureau, un lit et même une bibliothèque…
Attends. Une bibliothèque ?
Curieux, Yi-Han examina les livres sur les étagères.
Il y avait normalement des bibliothèques dans les salles de punition ?
<La fin tragique d’un disciple qui a défié son maître>
<Recueil des remontrances laissées par le Seigneur d’Einroguard>
<Pourquoi les mages ne doivent pas ignorer leur maître et n’en faire qu’à leur tête : sept arguments>
« …… »
Yi-Han jeta également ces livres dans la cheminée. Les flammes gagnèrent un peu en chaleur.
Il y a de l’encre, une plume, du papier… et une bouilloire.
Après avoir suspendu la bouilloire remplie d’eau au-dessus de la cheminée, Yi-Han se plongea dans ses pensées.
Les salles de punition ordinaires n’étaient pas équipées de ce genre de choses.
C’était pour cela que les élèves devaient les apporter eux-mêmes…
Le fait qu’on ait pris la peine de tout lui fournir le mettait mal à l’aise.
À Einroguard, il fallait se méfier surtout quand l’école se montrait gentille.
« Seigneur Ferkuntra ? »
Yi-Han essaya d’appeler Ferkuntra.
En tant qu’esprit chargé de gérer les salles de punition d’Einroguard, il devait certainement l’entendre s’il l’appelait.
Mais il n’obtint aucune réponse.
Hmm. Alors, ça ne marche vraiment pas.
Il s’y attendait.
Les professeurs connaissaient aussi les liens entre Yi-Han et Ferkuntra. Ils n’allaient tout de même pas l’envoyer en salle de punition sans s’assurer que Ferkuntra ne puisse pas intervenir.
Aucun geôlier ne donnait la clé de la prison à un détenu avant de l’enfermer.
À moins que Ferkuntra ne boude et refuse de répondre.
Après tout, Yi-Han l’avait ignoré à plusieurs reprises quand il avait essayé de l’arrêter, et n’en avait fait qu’à sa tête…
J’ai été un peu téméraire.
À présent qu’il avait bien reposé et repris ses esprits, il comprenait mieux à quel point ce qu’il avait fait était dangereux, tout comme l’était réellement <Microcosme, Dunamis>.
Puiser dans la magie du futur pour la faire entrer dans son présent, en payant le prix à l’avance.
Il avait eu de la chance de ne pas s’effondrer sur-le-champ. Il n’aurait pas été étonnant qu’il se mette à cracher du sang et s’écroule aussitôt.
« Il y a quelqu’un ? »
Fff…
Sans faire le moindre bruit, quelqu’un apparut dans le couloir, de l’autre côté de la porte.
Des bandages étaient serrés autour de l’endroit où auraient dû se trouver ses oreilles, et ses yeux vides fixaient Yi-Han.
Son apparence était choquante et déconcertante, mais Yi-Han avait déjà croisé plusieurs fois des gens comme lui.
Le gardien du dépôt, qui avait les yeux bandés, et le gardien de la Tour, qui avait la bouche bandée, étaient des êtres de la même espèce.
Des Sbires du Directeur Crâne, encore plus fidèles que les Chevaliers de la mort !
« Excusez-moi, mais qui êtes-vous ? Et pourriez-vous me dire où je suis… ? »
Au lieu de répondre, l’autre continua de fixer Yi-Han avec attention. On aurait dit qu’il vérifiait si son état était satisfaisant.
Ah. Il ne m’entend pas.
Ce n’est qu’alors que Yi-Han comprit que l’autre était sourd. En baissant les yeux, il aperçut à sa taille une plaque sur laquelle était inscrit « Gardien de prison ».
Son inspection terminée, le Gardien de prison s’éloigna sans un mot.
« … Très bien. Je vais me débrouiller tout seul ! »
Gêné, Yi-Han l’interpella, puis se mit à échafauder des hypothèses.
Ce n’était ni une salle de punition ordinaire ni une salle de punition de haute sécurité…
La salle de punition des peuples aquatiques sous le lac ? Non. Je ne vois pas pourquoi on m’y aurait envoyé. Celle du désert, alors ? Je me demandais si elle existait vraiment.
« Tu es réveillé, Wardanaz ? »
Au bruit lointain de talons frappant le sol, le Professeur Kirmin passa la tête dans l’entrebâillement.
Yi-Han l’accueillit avec joie.
« Professeur Kirmin ! »
« Oh. Wardanaz. Tu as ignoré tout ce que je t’ai dit, alors je croyais que tu ne m’aimais pas. Ça me surprend. »
« Allons, pourquoi dites-vous ça ? C’est un malentendu. »
« Pff. Un malentendu, bien sûr. »
Le Professeur Kirmin grommela et fit apparaître une chaise comme par magie. Embarrassé, Yi-Han dit :
« Pour être précis, je n’ai pas ignoré que vos paroles. J’ai aussi ignoré celles de Garcia et du Professeur Bagrak… »
« … Tu crois que ça va me consoler ? »
Le Professeur Kirmin dévisagea son disciple, incrédule.
Il était tellement stupéfait qu’il en oublia même de se plaindre.
Il venait vraiment de dire ça à voix haute ?
« Je suis désolé. »
« Bon… Je suppose que c’est mieux que d’être le seul que tu as ignoré… »
Contrairement au Professeur Boladi ou à Garcia, le Professeur Kirmin avait passé relativement peu de temps avec ce disciple.
C’était bien normal, puisqu’il n’avait ni aussi peu de disciples que le Professeur Boladi ni autant tendance à se mêler de tout que Garcia.
Le Professeur Kirmin s’était même demandé si c’était pour cette raison que Wardanaz l’écoutait moins. Au fond, cela ne lui déplaisait donc pas complètement de l’entendre dire ça.
Mais il se demandait tout de même s’il devait vraiment s’en réjouir !
« Professeur Kirmin, où suis-je ? »
« Dans une salle de punition réservée aux élèves des années supérieures et aux professeurs. »
« Quoi ? La dernière fois, le Professeur Verdus était enfermé ailleurs. »
« Cet endroit sert à enfermer ceux qui ont commis des fautes relativement mineures. Rendre un devoir de magie en retard, négliger une tâche qu’on était censé accomplir… »
« … ??? »
Yi-Han sentit que quelque chose clochait.
Le Professeur Verdus aurait donc dû être enfermé ici. Alors pourquoi l’avait-on envoyé dans une autre salle de punition ?
Laisse tomber. Mieux vaut ne pas demander.
À bien y réfléchir, sa curiosité n’était pas si grande. Qu’est-ce que ça lui apporterait de savoir pourquoi le Professeur Verdus avait écopé d’une punition plus sévère ?
Il avait des tas de choses plus importantes à se demander, pour le moment.
« C’est donc pour ça que les installations sont un peu mieux. J’ai dormi combien de temps ? On est quel jour ? »
Le Professeur Kirmin leva les dix doigts.
Quand il apprit qu’il ne restait qu’un mois avant les examens finaux, Yi-Han fut horrifié.
Il avait donc dormi plus de dix jours ?!
« J’ai dormi aussi longtemps ?! Pourquoi ne m’avez-vous pas réveillé ?! »
« …… »
Le Professeur Kirmin regarda autour de lui dans le couloir, à la recherche de quelque chose à lui jeter à la tête.
Malheureusement, comme il s’agissait d’un quartier de punition pour professeurs, il n’y avait rien d’utile qui traînait dans le couloir.
« Qui t’a dit de te blesser aussi gravement ? Comment veux-tu que je réveille quelqu’un qui est blessé et en train de récupérer ? »
« J’aurais pu récupérer une fois réveillé. »
« … Tu n’essaies pas de me piéger pour que j’ouvre la porte, Wardanaz ? Pour tenter de t’échapper ? »
Cette fois, ce fut au tour de Yi-Han d’avoir l’air stupéfait.
« Pourquoi ferais-je ça ? Je sais bien que mon corps est en mauvais état. »
« D-désolé. Le Professeur Bagrak l’a déjà fait. »
« …… »
L’atmosphère devint soudain solennelle. Yi-Han en voulut au Professeur Boladi.
Professeur, vous allez trop loin !
N’était-ce pas exactement pour ça que leur ami était devenu si méfiant ?
« Euh, professeur… »
« Quoi ? »
« Combien de temps dois-je rester dans la salle de punition ? Jusqu’à la fin du semestre ? »
À la question de Yi-Han, le Professeur Kirmin afficha un large sourire. C’était le visage de quelqu’un qui attendait précisément cette question.
« Jusqu’à la fin des vacances. »
« … Non ! »
La durée était bien plus longue que ce à quoi Yi-Han s’attendait, et le choc fut rude.
S’il devait rester dans la salle de punition jusqu’à la fin des vacances, quand était-il censé gagner de l’or ?
« Professeur ! L’année prochaine, je serai en troisième année. Je dois mettre des pièces d’or de côté ! »
« Wardanaz, ce que tu as déjà amassé est largement suffisant… »
répondit le Professeur Kirmin d’un air dégoûté.
Le Professeur Kirmin ne connaissait pas tous les détails des affaires de Wardanaz, mais rien qu’à voir ce qui avait été révélé au grand jour, il était évident qu’il ne manquait absolument pas d’argent.
Ce semestre encore, même s’il avait perdu tant de temps à cause de Boladi, il avait reçu des commissions des dizaines de fois mieux rémunérées que celles des autres élèves, non ?
« Et tu peux toujours accepter des commissions que tu peux traiter depuis la salle de punition. »
« Les commissions qui nécessitent de sortir sont mieux payées. »
« Qui t’a dit d’ignorer tout le monde et de pratiquer une magie dangereuse ? »
répondit le Professeur Kirmin avec une satisfaction évidente.
Plutôt que de tenter d’émouvoir ce professeur retors et malveillant, Yi-Han décida de faire appel à quelqu’un de gentil.
« Garcia est au courant ? Sinon, dites-lui, s’il vous plaît. Elle m’aidera à coup sûr. »
« Wardanaz. C’est Garcia qui s’est mise en colère et a exigé que tu sois enfermé jusqu’à la fin des vacances. »
« …… »
« Il ne faut pas mettre en colère les gens gentils. »
Quand une personne gentille se mettait en rage, c’était d’autant plus terrifiant.
Ils avaient vaincu un dieu maléfique et Yi-Han avait appris une nouvelle magie ; le Directeur Crâne avait donc prévu de lui accorder une peine raisonnable. Mais Garcia avait laissé éclater une colère si terrible qu’elle aurait effrayé jusqu’aux démons de l’enfer.
Même les professeurs qui s’opposaient habituellement à l’envoi de Yi-Han en salle de punition parce qu’ils avaient trop de travail à lui confier avaient baissé la tête devant cette colère ardente.
« Ma contribution à la défaite du dieu maléfique ne pourrait-elle pas entrer en ligne de compte ? »
« Une médaille arrivera peut-être par courrier. Mais tu ne pourras pas assister à la cérémonie de remise. »
Yi-Han soupira et renonça.
On aurait dit qu’il n’y avait aucune échappatoire.
Ferkuntra ne pouvait pas l’aider et, si Garcia était aussi en colère, il ne devait probablement pas y avoir un seul professeur prêt à intervenir pour lui…
Peut-être devrait-il finalement réfléchir à ses actes et rester ici jusqu’à la fin des vacances.
Malgré tout, je ne regrette rien.
Sous la protection des innombrables anciens d’Einroguard qui s’étaient fait prendre avant lui, Yi-Han reprit ses esprits.
Regretter de s’être fait prendre, c’était une réaction d’amateur.
Un mage véritablement exceptionnel devait plutôt réfléchir à la façon de ne pas se faire prendre la prochaine fois.
La prochaine fois, je falsifierai ça un peu plus subtilement…
« Tiens. »
Le Professeur Kirmin lui tendit un paquet qu’il avait apporté.
Il contenait plusieurs grimoires de magie d’illusion assez difficiles et quelques en-cas.
Yi-Han prit dans le paquet du fromage, du beurre, de la confiture et des petits pains blancs ronds, puis remercia le professeur.
« Merci, professeur. »
« Ce n’est rien. Si tu ne comprends pas certains passages, envoie-moi un oiseau de papier pour me demander. Je dois aller quelque part. »
« Vous allez donner un cours ? »
« Non. Je vais voir le Professeur Bagrak. Il est dans la cellule d’à côté. »
« …… »