Chapitre 1 214
« On dirait que ce salaud d’ange est épuisé et raconte n’importe quoi. Ne l’écoute pas, Wardanaz. »
Le professeur Kirmin parla calmement, sans changer le moins du monde d’expression.
Quiconque les aurait observés aurait vraiment cru que l’ange racontait n’importe quoi parce qu’il était épuisé.
— Je n’ai jamais proposé d’espionner à travers la dimension, pour commencer. Vous, les mages, vous vous êtes introduits chez moi après vous en être emparés comme bon vous semblait, puis vous m’avez menacé parce que vous ne pouviez pas en sortir temporairement. J’ai beau suivre la voie d’un mage antique dans ma quête d’illumination, c’est vraiment trop cruel.
« … »
« … »
…
Les accusations de l’ange, lancées en présence d’un roi des esprits et d’un démon, firent même hésiter les professeurs d’Einroguard.
La professeure Garcia fut la plus rapide à réagir.
« Qu’est-ce que vous faites, professeur ? Faites-le taire, vite. »
— Aïe !
« O-oui. »
Le professeur Kirmin s’empressa de réagir et bâillonna l’ange. Apazragon, dont la communication avait été coupée au niveau de son corps spirituel, fit vibrer son corps pour manifester son mécontentement.
Je vois à peu près ce qui s’est passé.
Yi-Han reconstitua rapidement la situation.
Les professeurs s’étaient manifestement servis de la Dimension de l’Éphémère Éclat divin d’Apazragon pour espionner Yi-Han.
Cette dimension, aussi discrète que pratique, permettait d’observer quelqu’un sans se faire repérer par un dieu maléfique. Fidèles à eux-mêmes, les mages n’avaient certainement pas hésité à exploiter pleinement ce nouvel outil.
Puis, lorsque le dieu maléfique s’était déchaîné un peu plus tôt, le contrecoup du choc avait dû emmêler ou déformer la dimension.
Les professeurs étaient déjà sur les nerfs parce que Yi-Han avait pénétré dans la forteresse ; ils avaient donc dû menacer l’ange en lui sortant quelque chose du genre : « Si tu ne nous laisses pas sortir tout de suite, je vais coincer ton âme entre mon poing gauche et mon poing droit »…
Attends. Il n’est pas impossible d’attaquer dans la Dimension de l’Éphémère Éclat divin ?
Yi-Han remarqua quelque chose d’étrange et s’émerveilla.
C’était une dimension où aucun des deux camps ne pouvait attaquer l’autre ; les menaces auraient donc dû avoir leurs limites.
Et pourtant, l’ange était dans un état lamentable.
Ils en étaient vraiment arrivés là avec de simples menaces ?
Impressionnant !
« Élève Yi-Han, nous allons rejoindre les forces principales du roi. »
La professeure Garcia dissipa le malaise d’une toux.
Jusqu’ici, ils s’étaient occupés de lui en priorité, mais les professeurs ne pouvaient pas ignorer l’urgence croissante de la situation sur le territoire.
Maintenant que le Roi Yaksha était passé à l’offensive, ils devaient le rejoindre et lui prêter main-forte.
« Oui. »
« Élève Yi-Han, vous êtes très fatigué et blessé… »
« Il ne m’est rien arrivé. »
« … J’ai vraiment envie de vous attraper par le col, mais je ne vais pas m’en prendre à quelqu’un qui est blessé. Je vais laisser passer. Élève Yi-Han, vous allez d’abord vous replier. »
La professeure Garcia brisa un sceptre orné de jade vert et ouvrit un portail spatial. Celui-ci menait à une zone sûre, à l’extérieur du territoire.
Les trois professeurs fixèrent Yi-Han d’un air qui n’admettait absolument aucune objection. Il hocha docilement la tête.
« Compris. Je vais faire ça. »
« Vous allez vraiment le faire, n’est-ce pas ? »
La professeure Garcia se méfia encore davantage en voyant l’élève, qui s’était montré particulièrement désobéissant ces derniers temps, se soumettre soudainement.
Yi-Han prit un air offensé.
« Mais oui. Pour commencer, comment pourrais-je vous suivre, professeurs ? Je ne sais même pas où nous sommes. »
« C’est vrai… »
Même après avoir admis que son raisonnement se tenait, la professeure Garcia continua de le regarder avec méfiance.
Yi-Han tenta de prendre un air innocent. Cela ne fit que rendre le professeur Kirmin encore plus soupçonneux.
« Pour l’instant, mettons-nous tous en route. Nous avons déjà perdu trop de temps. Ange, ouvre la dimension. Et surveille Wardanaz de près pour qu’il ne puisse surtout pas entrer. »
— Ce n’est pas comme ça qu’on est censé se servir d’une dimension…
Apazragon protesta. Pour un être céleste, il semblait devenir de plus en plus émotif.
Les trois professeurs observèrent leur élève jusqu’au dernier instant avant d’entrer dans la dimension. Yi-Han leur fit poliment ses adieux.
… Tu ne comptes pas entrer, j’espère ?
Ferkuntra posa la question avec prudence.
Il le sentait instinctivement.
Son contractant n’avait absolument pas l’intention de se replier docilement dans la zone sûre !
« Si. »
— Comment comptes-tu les suivre ? Comme tu l’as dit, tu ne sais même pas où tu es.
Mahuda posa aussi la question, apparemment curieux.
À cet instant, ce mage était en quelque sorte perdu entre les dimensions. Il avait choisi de ne pas franchir le portail ouvert à côté de lui, mais cela ne voulait pas dire qu’il pouvait facilement retrouver les forces principales du Roi Yaksha.
« Je vais faire ça. »
Yi-Han utilisa Dunamis une dernière fois pour la journée.
L’espace d’un instant, tandis qu’il sentait son âme s’étendre, des connaissances complexes et profondes sur les dimensions déferlèrent en lui.
La Dimension de l’Éphémère Éclat divin !
Heureusement, comme l’ange et les professeurs s’en étaient déjà servis plusieurs fois, la surcharge ne fut pas particulièrement intense. Saratan et Mahuda s’empressèrent d’en partager le poids.
— Hé ! Je t’avais dit d’arrêter de l’utiliser !
— Si tu continues à recourir à cette magie, tu vas t’effondrer avant même d’arriver.
« C’était la dernière fois. Vraiment la dernière. »
… J’aurais peut-être mieux fait de t’embarquer de force.
Ferkuntra suivit son contractant avec un soupçon de regret.
Lors de leur première rencontre, il n’avait pas compris qu’il était aussi dingue…
***
Frouf !
Lorsque les professeurs revinrent, les Chevaliers de la mort s’en rendirent enfin compte.
— !!!
— Alors c’est sur ça que vous comptiez !
Le Roi Yaksha leur retournait l’estomac — ou plutôt, ce qui leur en tenait lieu — depuis un moment avec des phrases du genre : « C’est le disciple d’Osu, il s’en sortira. » Mais dès qu’ils virent les professeurs réapparaître, ils comprirent.
Il y avait des professeurs.
Le Roi Yaksha avait été aussi confiant parce que les professeurs l’avaient suivi en secret !
— Professeurs ! Nous avions confiance en vous !
« ???? »
La professeure Garcia fut déconcertée par cet accueil enthousiaste.
Elle s’était attendue à ce qu’on lui reproche d’avoir créé un double et de s’être éclipsée en douce, pas à être accueillie de la sorte.
« Q-Qu’est-ce qui se passe ? C’est un piège ? »
— Non. Sa Majesté n’arrêtait pas d’affirmer, sans la moindre preuve, que son successeur s’en sortirait. Nous ne pouvions pas l’accepter, alors nous étions inquiets.
Tss, tss. Dire qu’ils n’arrivaient toujours pas à l’accepter, alors qu’il le leur avait expliqué si clairement.
Le Roi Yaksha éprouvait une sincère compassion pour les Chevaliers de la mort.
Dire que ces compagnons loyaux et travailleurs n’arrivaient toujours pas à se défaire d’une telle illusion.
Osu devait trouver cela vraiment frustrant, lui aussi.
« J-Je vois… À vrai dire, nous n’avons pas été d’une grande aide. Nous ne sommes arrivés qu’une fois tout terminé. »
— Je vous ai répété encore et encore que ce n’était pas ma faute…
Apazragon protesta machinalement, sans même s’en rendre compte.
Personne n’avait réprimandé l’ange, pourtant ces mots lui étaient venus tout seuls. Tous les présents le dévisagèrent bizarrement.
— … Ce n’est rien.
— J-Je vois. Enfin, tant mieux. Dunamis est plutôt dangereux, même parmi les microcosmes.
« ? »
« ?? »
« ??? »
Les trois professeurs se figèrent.
En les voyant, les Chevaliers de la mort comprirent leur erreur.
Ils auraient peut-être mieux fait de ne rien dire ?
Un conflit intérieur pareil, juste avant d’affronter un dieu maléfique…
« Quoi, quoi, quoi, quoi ? Qu’est-ce qu’il a appris ? »
Dunamis. Vu cette forteresse, c’était l’hypothèse la plus probable.
« … »
À la bienveillante explication du Roi Yaksha, les professeurs gardèrent le silence.
Les chevaliers conclurent que si Hierdan assassinait ensuite le Roi Yaksha, ils auraient désormais au moins trois puissants mages prêts à se porter volontaires pour leur venir en aide.
« Si vous… pensiez… qu’il allait… apprendre ça… vous auriez… dû nous… prévenir… »
Pourquoi ?
« Parce que c’est dangereux ? »
La voix de la professeure Garcia se fit en réalité plus calme encore lorsqu’elle atteignit le comble de la fureur.
Devant cette attitude, les chevaliers se demandèrent en eux-mêmes :
Qui est en danger, ici ?
La professeure Garcia voulait-elle dire que le Roi Yaksha était en danger, là, tout de suite ?
Comme je l’ai dit, il le maîtrise suffisamment. Regardez. Il va parfaitement bien, non ?
« ???? »
— ?
Tout le monde fut déconcerté de voir le Roi Yaksha leur dire de regarder Yi-Han alors que celui-ci n’était même pas là.
Qu’est-ce que tu…
Frouf !
Yi-Han apparut enfin en franchissant la Dimension de l’Éphémère Éclat divin.
Tous les présents le fixèrent. Yi-Han reprit contenance et parla.
« Désolé. Je suis entré dans la mauvaise dimension. »
« … Sérieusement !!!!!! »
La professeure Garcia perdit enfin son sang-froid et hurla.
Approche, disciple d’Osu.
Le Roi Yaksha lui fit signe de venir.
Une petite pagode ornée de pierres précieuses, que Yi-Han avait déjà vue, reposait dans l’immense paume du roi.
Ton adresse est pitoyable comparée à celle d’Osu. Tu devrais y réfléchir.
« … »
Yi-Han faillit l’insulter, puis se retint.
L’autre avait l’air sur le point de lui donner quelque chose.
Je pourrai l’insulter après avoir reçu le cadeau.
Une lumière verte jaillit de la pagode précieuse, et Yi-Han sentit la fatigue accumulée dans son corps et son âme disparaître à toute vitesse.
À tel point qu’il ne ressentit plus le moindre contrecoup de Dunamis, qu’il venait pourtant d’utiliser.
« Votre Majesté ! Nous devons renvoyer l’élève Yi-Han. Ouvrez un portail immédiatement ! »
Je refuse, professeure d’Einroguard.
« Ce n’est pas une demande. C’est un avis. Vous comptez nous combattre avant d’affronter le dieu maléfique ? »
La voix de la professeure Garcia était polie, mais une résolution inébranlable, qui n’admettait aucun compromis, y brillait comme une lame.
Les Chevaliers de la mort hésitèrent, puis se préparèrent à prendre le parti de la professeure Garcia.
À cet instant, le Roi Yaksha prit la parole.
Vous autres, chevaliers, faites comme bon vous semble. Mais ne vaudrait-il pas mieux écouter le successeur ?
— !
Pris au dépourvu, les Chevaliers de la mort hésitèrent.
Comme prévu, la sagesse de ce vieux fou n’avait rien d’ordinaire.
Après un moment d’hésitation, les chevaliers se rangèrent de nouveau derrière Yi-Han. La professeure Garcia resta bouche bée.
« Faire tout ce que demande l’élève Yi-Han ne lui rend absolument pas service ! »
— Eh bien, c’est vrai, mais la loyauté, à la base…
Inutile que tout le monde se querelle. Professeure d’Einroguard, cessez de vous en prendre à nous.
« Je n’ai même pas lancé de sort. Je ne comptais pas non plus donner de coup de poing. »
La professeure Garcia regarda le Roi Yaksha d’un air incrédule face à cette accusation absurde.
Elle n’était en train de préparer aucun sort.
Il suggérait sérieusement qu’elle risquait de se mettre à distribuer des coups de poing ?
Pas vous. Je parle des autres professeurs d’Einroguard.
Le Roi Yaksha désigna le professeur Boladi et le professeur Kirmin.
Le professeur Kirmin tressaillit, son plan éventé.
Il s’était dit qu’en profitant de l’inattention générale pendant la conversation, une attaque surprise menée avec le professeur Boladi pourrait peut-être marcher…
« Pourquoi n’y a-t-il absolument aucune raison que tout le monde se querelle ? »
Parce que le duel va bientôt commencer. Venez !
Le Roi Yaksha cria vers le vide, où rien ne laissait le moindre signe de présence.
Ses yeux rouge et or flamboyaient d’assurance.
Je vais te tuer !
Au même instant, le ciel se fendit et Sanguros apparut.
Pour un être portant le titre grandiose de dieu, son apparence était beaucoup trop étrangère et grotesque. On aurait dit une chimère gigantesque.
Les âmes des morts se tordaient sur son dos et son torse en poussant des hurlements rouge sang, tandis que son visage, hideux, semblait formé par des visages de patriarches vampires agrandis, puis recousus maladroitement les uns aux autres.
Il donnait fortement l’impression d’avoir voulu paraître majestueux, mais d’avoir lamentablement échoué. Le Roi Yaksha éclata de rire.
Je savais qu’en acculant le rat, tu finirais par ramper hors de ton trou. Monstre, tu aurais mieux fait de continuer à vivre sans réfléchir !
BOUM !!!!!
Quand les deux êtres puissants entrèrent en collision, le sol fondit et le ciel se déchira. Les Chevaliers de la mort et les professeurs se stabilisèrent aussitôt avant de se disperser pour rejoindre leurs positions respectives.
Yi-Han se déplaça aux côtés de Ferkuntra.
Les débris rouge sang qui pleuvaient de toutes parts étaient extrêmement dangereux. Il n’aurait pas pu avancer aussi tranquillement si le Duc de la Foudre n’avait pas brandi sauvagement son épée de foudre.
« On peut lui planter une autre Lance foudroyante dans le lard ? »
Quoi ? Tu es vraiment obligé de te mêler à ce combat ?
Ferkuntra avait l’air contrarié.
Il ne lui restait plus beaucoup de temps avant de devoir repartir, et son contractant se montrait si agressif que l’esprit en était inquiet.
— Excellente attitude. La véritable arme d’un chasseur, c’est une lance unique, aiguisée par la haine. Je suis vraiment fier que tu aies hérité des arts de la lance de ce Mahuda !
« Merci ! »
Tu es content qu’un démon te félicite ? Hein ?
Ferkuntra grommela d’un ton chargé de mécontentement.
C’était lui qui se coltinait tout le sale boulot, tandis que ce salaud de démon se prélassait dans le bracelet sans rien faire d’autre que l’ouvrir !