Chapitre 1 208
Grâce à cela, l’ange Apazragon fit l’expérience directe de l’irrationalité des mortels.
« Pourquoi avez-vous laissé voler votre dimension ? Hein ? »
« Avec une dimension pareille, vous auriez dû mieux la gérer. »
— Je ne comprends pas complètement les habitudes des mortels, mais à ma connaissance, dans ce genre de situation, ce sont normalement ceux qui ont volé la dimension qu’on punit. Alors pourquoi le chercheur et les mages s’en prennent-ils tous à m…
Les deux professeurs ignorèrent les protestations de l’ange. Une réaction tout à fait digne des professeurs d’Einroguard.
« Heureusement, vous avez une chance de vous racheter. »
« Quelle chance, n’est-ce pas ? Vous deviez vous ennuyer à force d’attendre, monsieur Apazragon. »
— Je ne ressens pas d’émotions telles que l’ennui…
Apazragon tenta de s’expliquer à nouveau.
Les êtres célestes des royaumes multidimensionnels éprouvaient peu de désirs en dehors de ceux liés à leur raison d’être. Une race comme la leur ne pouvait pas s’ennuyer simplement pour avoir attendu un peu.
« Alors, ouvrez-nous la dimension. »
« Nous vous promettons de l’utiliser à bon escient, pas pour faire le mal. »
Les deux professeurs révélèrent leurs véritables intentions.
La dimension de Lumière divine annihilatrice qu’utilisait cet ange était une sorte de dimension d’ombre. Pour observer quelqu’un en secret, difficile de trouver une Autorité plus adaptée.
Le problème, c’était que l’ange l’avait soigneusement dissimulée après qu’un Voleur la lui avait dérobée une première fois.
Le premier Voleur à entrer était toujours celui qui avait la tâche la plus facile.
— Je refuse. Partager la dimension d’un être céleste avec des mortels, c’est…
« Vous l’avez déjà partagée ! »
« Exactement. Vous l’avez montrée au professeur Bagrak ! »
— Je ne l’ai pas montrée…
À force de souffler le chaud et le froid, les deux professeurs désorientèrent complètement l’ange, qui n’était pas encore habitué aux conversations entre mortels.
« J’ai entendu dire que vous suiviez la voie d’un ancien mage. Si vous voulez continuer à acquérir de la sagesse à Einroguard, mieux vaudrait coopérer. »
« Pour votre information, notre fonction s’appelle “professeur”. Vous l’ignorez peut-être, mais c’est un poste extrêmement influent dans l’enceinte de l’académie. »
Le bâton…
« Si vous coopérez, nous pourrons aussi vous aider par la suite. Réfléchissez bien : vous savez de qui Wardanaz est le disciple. »
« Inutile de vous dire quel professeur l’élève Lee Han respecte le plus. »
… puis la carotte.
Apazragon, qui connaissait encore mal la société des mortels, sentit peu à peu son jugement s’obscurcir.
Pour finir, l’ange céda et prit la parole.
— Très bien. J’ouvrirai la dimension. Mais permettez-moi de vous accompagner.
« Faites comme vous voulez. Comme vous voulez. Ouvrez-la vite, avant que Wardanaz ne s’éloigne trop. »
Tandis qu’Apazragon ouvrait la dimension de Lumière divine annihilatrice, la professeure Garcia murmura d’un ton un peu coupable :
« J’ai quand même un peu l’impression qu’on trompe un ange qui ne sait rien. »
« Professeur Kirmin, si cet ange avait mieux géré sa dimension dès le départ, Wardanaz n’aurait pas semé un tel remue-ménage. »
« … On devrait vérifier s’il possède d’autres Autorités utiles ? Dans le doute, autant toutes nous les assurer. »
La professeure Garcia se résolut aussitôt à le faire.
À bien y réfléchir, peu de temps s’était écoulé depuis que l’élève avait critiqué les aptitudes au combat de la professeure.
Peut-être était-il temps d’abandonner cette attitude timorée et de prendre tout ce qui pouvait l’être ?
***
Flash !
Les mages et l’ange, transformés de simples êtres en concepts, filèrent vers les environs du marais.
Comme prévu, quelqu’un se trouvait déjà là. Le professeur Kirmin et la professeure Garcia repérèrent le concept vacillant et se lancèrent aussitôt dans une longue série de reproches.
— Tu ne penses vraiment qu’à toi.
— Nous t’avons cherché pendant tout un semestre, et voilà comment tu nous remercies ? Tu laisses un double derrière toi et tu files sans même prévenir ?
Le professeur Boladi s’expliqua calmement.
— Si plusieurs personnes se déplacent ensemble, le risque d’être repéré augmente.
— …
— …
Les deux professeurs furent pris d’une envie irrépressible de quitter la dimension, de revenir dans le monde réel et d’empoigner leur collègue par le col.
S’ils l’avaient pu, ils l’auraient peut-être vraiment fait.
— … Contentons-nous de regarder, nous aussi. Nous mettre en colère ne ferait que nous nuire.
— Quelle est la situation, pour l’instant ? Il ne devrait rien s’être passé.
La professeure Garcia tâcha de s’adapter à cette dimension inconnue.
Une dimension à laquelle on accédait sous une forme aussi différente exigeait une certaine période d’adaptation.
Pour un mortel habitué à recevoir les informations par ses cinq sens, à travers son corps physique, se transformer en pur concept et percevoir ainsi les vagues d’informations environnantes ne pouvait qu’être déroutant.
On aurait pu comparer cela à une mise au point.
Le professeur Boladi était parti bien plus tôt ; il avait donc achevé son adaptation. Mais la professeure Garcia, elle, était encore…
— Wardanaz se sert des adorateurs d’un autre Ordre pour combattre.
— Quoi ???
La professeure Garcia fut horrifiée.
Elle s’était attendue à ce que l’élève se batte tout au plus contre les morts. Mais qu’est-ce qui se passait, bon sang ?
Quand la professeure Garcia se concentra à la hâte, le flot complexe d’informations commença peu à peu à prendre forme.
Et, comme l’avait dit le professeur Boladi, un autre Ordre d’adorateurs d’un dieu maléfique se trouvait bel et bien là !
— Pourquoi ces gens sont-ils là… Ah.
La professeure Garcia s’apprêtait à s’écrier, mais s’interrompit.
Elle venait de se rappeler que l’élève avait passé un contrat avec la Devil Hag.
— Dans une dimension aussi répugnante et corrompue que celle-ci, toutes sortes d’êtres malfaisants peuvent se trouver. Rien de particulièrement étonnant.
— …
— …
Le professeur Kirmin et le professeur Boladi fixèrent leur collègue plus jeune.
Il était naturel de défendre les siens, mais là, n’exagérait-elle pas un peu ?
— Boladi, ils sont probablement là à cause du contrat de Wardanaz. Comme je te l’ai dit, il a passé un contrat avec la Devil Hag.
— Tu parles du contrat dangereux que tu n’as pas réussi à l’empêcher de passer.
J’ai vraiment envie de le provoquer en duel.
Le professeur Kirmin trembla de rage.
Ce qui rendait son ami si exceptionnel, c’était que rien de tout cela n’était volontaire.
À quoi bon que le professeur Kirmin se moque cent fois de l’autre professeur pour le mettre en colère ?
L’autre pouvait lancer une simple remarque sans même y penser et déployer une telle puissance destructrice !
— Oui. Tout ça est arrivé parce que quelqu’un s’est enfui sans prévenir, mais je ne vais pas m’embêter à revenir là-dessus maintenant.
— Mais pourquoi l’élève Lee Han ne se bat-il pas ?
Après avoir examiné la situation plus en détail, la professeure Garcia parut perplexe.
Les morts du domaine et les prêtres adorateurs du dieu maléfique s’affrontaient férocement, mais l’élève Lee Han restait à distance et observait.
Comment était-ce possible ?
— On dirait qu’il a trompé les adorateurs du dieu maléfique et qu’il s’en sert comme boucliers…
— Comment ?
Le professeur Kirmin se tut.
Aucun moyen ne lui venait à l’esprit.
Mais sérieusement, comment s’y était-il pris ?
Il avait prévu jusqu’à ça en passant un contrat avec la Devil Hag ? Le contrat ne devait pourtant pas être assez détaillé pour le permettre.
À court d’explications, le professeur Kirmin changea de sujet.
— Ces morts… Ce sont les anciens vampires de l’Ouest ?
— Des vassaux de la Maison.
À la confirmation de son ami, le professeur Kirmin s’inquiéta un peu.
À bien y penser, ces gens n’étaient-ils pas de vieux ennemis ?
Vu la soif de vengeance dont son ami avait fait preuve autrefois, difficile de ne pas s’inquiéter.
— Ça va ?
— Ils sont déjà morts. Pourquoi ça n’irait pas ?
Le professeur Boladi répondit calmement. Contrairement à ce que craignait le professeur Kirmin, ce mage ne brûlait pas de vengeance.
Une seule chose occupait l’esprit du professeur Boladi, pour l’instant.
Éliminer le dieu maléfique et achever les restes de l’Ordre, afin d’écarter définitivement tout risque de problèmes à l’avenir.
— Si tu ne m’avais pas suivi, j’aurais déjà tout réglé moi-même.
À ces mots du professeur Boladi, les deux professeurs répliquèrent froidement.
— Tu n’as pas non plus écouté le directeur. Considère que c’est le prix à payer.
— Professeur, vous faites ce que vous voulez. Alors pourquoi l’élève Lee Han ne pourrait-il pas en faire autant ?
— …
Tandis qu’ils discutaient, la bataille approcha de son dénouement.
Les adorateurs du dieu maléfique menés par l’Immortel avaient subi de lourdes pertes, mais ils réussirent tout de même à repousser presque tous les morts dans le marais.
La professeure Garcia poussa un soupir de soulagement. On aurait dit que tout s’était finalement bien terminé.
Gronflement !
Du fond du marais émergea une immense forteresse rouillée et en ruine.
La plupart des remparts étaient fissurés ou effondrés ; seules quelques flèches tenaient encore debout, tant bien que mal.
Pourtant, l’énergie glaciale qui s’échappait des décombres et des ruines était plus forte que jamais.
Le professeur Kirmin fronça les sourcils. Cette forteresse lui disait quelque chose.
— C’est la forteresse de la Brume de sang.
— !
Les paroles de son ami firent enfin remonter les souvenirs du professeur Kirmin.
Pas étonnant que cette forteresse lui ait paru familière. Les vampires de l’Ouest qui s’étaient rebellés s’en étaient servis comme d’un bastion stratégique.
— Dans ce cas, mieux vaut ne pas approcher de la forteresse.
Les morts qui erraient dans ce domaine étaient des imbéciles qui avaient adoré un dieu maléfique de leur vivant.
Leur âme à moitié dévorée et l’essence même de leur être arrachée, ils erraient dans le domaine, subissant un châtiment plus terrible que toutes les punitions ordinaires.
Mais cela ne les rendait pas inoffensifs pour autant.
Dans une forteresse où une bataille aussi sanglante avait eu lieu, le ressentiment et les pensées persistantes devaient être particulièrement puissants. Il y avait donc de fortes chances que des morts redoutables grouillent à l’intérieur.
— Je suis d’accord.
Le professeur Boladi partagea son avis.
Ils n’avaient pas besoin de conquérir une forteresse pareille pour trouver un chemin vers Sanguros.
Ils pourraient toujours la garder en dernier recours, après avoir exploré les autres endroits.
— … L’élève Lee Han entre directement.
— ?!
Le professeur Kirmin fut vivement alarmé.
Comme l’avait dit la professeure Garcia, Wardanaz pénétrait sans hésiter dans la forteresse.
— Boladi, tu utilises cette dimension depuis longtemps, n’est-ce pas ? Tu ne peux pas envoyer de message télépathique depuis l’intérieur ?
À ces mots, l’ange Apazragon répondit avec fermeté.
— Ce n’est pas une dimension qui le permette.
Cette dimension était uniquement conçue pour le déplacement et l’observation. Comment aurait-on pu y envoyer des messages ou communiquer depuis l’intérieur ?
— J’en ai envoyé un.
— …
Apazragon fut stupéfait.
Quand ce mage avait-il modifié la dimension ?
— Bien.
— Qu’un mortel qui n’est pas un être céleste trafique une dimension à sa guise, c’est…
— Vous pourriez vous taire ? Je dois me concentrer sur mon élève.
Sous les brimades de ces mortels malfaisants, Apazragon sentit de faibles émotions commencer à bouillonner en lui.
C’étaient des émotions propres à sa race céleste, atrophiées faute d’usage. Mais à force d’être ainsi provoqué…
— Attends. Wardanaz entre tout simplement. Tu es sûr d’avoir envoyé ton message ?
— Oui.
— L’élève Lee Han vient de faire semblant de ne pas entendre ce que tu lui as dit, professeur, non ?
Un silence gêné flotta un instant dans la dimension.
Le professeur Kirmin se racla la gorge avant de répondre.
— Enfin, les élèves sont tous comme ça. Toi aussi, tu étais comme ça.
Ce n’était pas une remarque particulièrement utile.
La professeure Garcia trouvait l’atmosphère de cette dimension exiguë vraiment étouffante.
Il n’y a pas d’aération, ici ?
***
— C’est téméraire, mais pas incompréhensible.
À la surprise générale, le hamster respecta la décision de Lee Han d’entrer dans la forteresse.
La voix de Sanguros provenait de la forteresse qui venait d’apparaître.
« Très bien, très bien, vraiment. Ha ha ha… Si tu en as le courage, entre dans cette forteresse. Elle regorge de magie que vous autres mages convoiteriez. Ha ha ha… »
Personne d’autre ne pouvait l’entendre, mais Lee Han, si.
Le hamster jugea que le pari en valait la peine.
La rébellion avait fait disparaître de nombreuses Maisons, mais les vampires de l’Empire d’Occident avaient une longue histoire. Impossible de savoir quel héritage ils avaient pu laisser.
En outre, le Roi Yaksha n’avait-il pas dit qu’on pouvait sentir des traces de magie dans ce marais ?
Si ce roi sage lui avait donné un tel conseil, c’est qu’on pouvait probablement y trouver une magie très puissante.
Sanguros semblait également apprécier ce jeune homme.
— Ce n’est pas une bonne idée de trop faire confiance à un dieu maléfique corrompu, mais jusqu’ici, il s’est montré utile. Cherche la magie.
« Quoi ? De la magie ? »
— … Tu n’es pas entré pour ça ?
« Je suis entré parce que je voulais savoir ce qui s’était passé, exactement, autrefois. »
— …
Le hamster resta un instant sans voix.
Le dieu maléfique venait de lui parler de magie, et ce gamin trouvait plus important un obscur événement du passé ?
S’il était si curieux, il n’avait qu’à lire un livre d’histoire !