Chapitre 1 205
Les Chevaliers de la mort restèrent stupéfaits.
Ils s’étaient donné tant de mal à plaider sa cause pour l’aider, et voilà comment il les remerciait…
Il aurait au moins pu gagner un peu de temps. Il n’a vraiment aucun tact !
Alors, qu’en pensez-vous ?
À la question du Roi Yaksha, les chevaliers répondirent aussitôt.
— Tout compte fait, je ne crois pas qu’il soit nécessaire que nous y allions.
Moi, le Roi Yaksha, je suis du même avis.
Le Roi Yaksha hocha la tête.
Comme on pouvait s’y attendre de la part de chevaliers au service de Gonadaltes, ils étaient vraiment avisés.
***
Sans pouvoir imaginer un seul instant le genre de conversation qui avait lieu derrière lui, Lee Han poursuivit son chemin.
« Je me doutais bien que ça sentait mauvais dès que le Roi Yaksha s’est pointé à la place du Directeur Crâne. »
Bien sûr, cela ne l’empêcha pas de se plaindre. À chaque pas, Lee Han maudissait le Roi Yaksha.
Le chef de l’expédition de purge lui avait donné un ordre qui revenait à lui dire : « Va régler ça tout seul » !
Une voix d’esprit s’éleva du bâton.
— J’ai entendu dire que l’armée du Roi Yaksha était si vaste qu’elle s’étendait jusqu’aux mers extérieures, au-delà des Neuf Montagnes et des Huit Mers.
Même Saratan, l’exilé violent, avait entendu parler de la renommée du Roi Yaksha.
Les puissantes entités dimensionnelles de ce rang entendaient forcément quelques rumeurs les unes sur les autres, même si elles n’avaient jamais eu de raison de se rencontrer.
Lee Han, lui, ne fut pas impressionné.
« Bien sûr. Son palais n’était même pas si grand. C’est sûrement une rumeur exagérée. »
— J-je pense quand même qu’il vaudrait mieux éviter de trop l’insulter.
Saratan se sentait inexplicablement nerveux.
Autrefois, il avait semé le chaos sans distinguer ses amis de ses ennemis, mais la folie de ce mage dépassait même la sienne.
Oser calomnier une entité du calibre du Roi Yaksha…
« Quoi ? Ne me dis pas que tu as peur, Saratan… »
— !
« Je suis déçu. Quand tu parles, tu te donnes toujours des airs de grand guerrier qui n’a jamais reculé dans le Royaume des esprits. »
À bien y réfléchir, Saratan avait réagi de la même façon face au Général du Feu céleste.
Il se comportait toujours comme le plus grand brute déchaîné qui soit, mais dès qu’il croisait un esprit vraiment fou, il se ratatinait étrangement.
— Je… Je n’ai pas peur ! Qu’est-ce que tu racontes, espèce d’abruti ?
« Saratan, tu peux être honnête avec moi. Ça ne sert à rien de faire les bravaches pour rien. Pour l’instant, on est du même côté, non ? »
Saratan comprit que Lee Han parlait sincèrement.
Il aurait préféré que Lee Han cherche à le provoquer ou à se moquer de lui. L’entendre lui parler avec une sollicitude sincère lui donnait l’impression que ses entrailles se retournaient.
— Je t’ai dit que je n’ai pas peur !!! Libère-moi tout de suite ! Je peux aller défier ce salaud moi-même !
« Très bien. D’accord. Admettons que tu aies raison. »
— ■■■■■■ !
Pendant que Saratan déversait des jurons dans la langue des esprits anciens, le hamster fronça les sourcils.
— Les morts nous ont repérés. Fais attention.
« Je sais. »
Lee Han invoqua un golem squelette et des guerriers squelettes.
À première vue, il s’agissait d’une formation d’invocations tout à fait classique, comme en utilisaient les mages noirs. Mais sous la surface, la réalité était tout autre.
Le golem avait été invoqué avec une dent de dragon pour noyau, tandis que les guerriers avaient été renforcés par des éléments des ténèbres et du sang.
De plus, ils n’avaient pas été invoqués depuis le royaume des morts-vivants au moyen d’un contrat : c’étaient des invocations à l’ancienne, entièrement façonnées à partir du mana pur du mage.
Une puissante troupe de morts-vivants, capable de se régénérer après n’importe quel dommage, pour peu que le mage lui fournisse à nouveau du mana.
Lee Han savait faire une chose pareille ; il n’avait donc jamais ressenti le besoin d’errer dans le royaume des morts-vivants, comme les autres mages noirs, à la recherche de puissants morts-vivants avec lesquels conclure un contrat.
… Il avait déjà rencontré bien trop d’êtres puissants comme ça…
« Allons-y. »
Lee Han se posa légèrement sur le golem et lui ordonna de foncer.
Aussitôt, les morts qui erraient dans les environs tournèrent les yeux vers lui, des flammes rouge sang jaillissant de leurs yeux et de leur bouche.
— Un vivant !
— Offrons son sang à notre maître !
Des sphères d’eau se formèrent dans les airs et s’abattirent en une véritable pluie torrentielle.
Ayant atteint le cinquième cercle, ces gouttes, imprégnées de concepts et d’idées, étaient des armes redoutables capables de déchirer l’espace lui-même.
Lee Han ne s’arrêta pas. Dans le même temps, il lança un autre sort du cinquième cercle : la Force télékinétique de Wardanaz.
Ce sort, qui ne nécessitait aucune incantation, se révélait particulièrement puissant dans les combats où chaque fraction de seconde comptait.
Les morts fondirent avant même de pouvoir franchir la ligne de front des guerriers squelettes. Perché sur l’épaule de Lee Han, le hamster frissonna.
Ce salaud… !
Comme Lee Han se plaignait souvent de façon pitoyable et détestait affronter ses ennemis de front, le hamster avait fini par l’oublier, lui aussi.
À quelle vitesse ce jeune mage devenait plus puissant !
Ce n’était pas simplement une question de tromper l’adversaire ou de le prendre par surprise. Voir Lee Han déchaîner toute sa puissance de feu et balayer tout ce qui l’entourait donna des frissons au criminel magique.
À ce rythme, ce n’était qu’une question de temps avant que Lee Han ne maîtrise les autres sorts du cinquième cercle, n’entre véritablement dans le domaine des petits mondes et ne commence à développer une magie de niveau supérieur.
Le hamster commença à craindre qu’il ne soit en train d’aider à élever un monstre qui finirait par exterminer tous les autres criminels magiques.
« C’est fini. »
Lee Han regarda autour de lui et prit la parole.
Le combat avait été encore plus à sens unique qu’il ne l’avait prévu.
Les morts savaient consumer le sang qui leur restait dans le corps pour en faire une arme, ce qui les rendait assez menaçants, mais leurs défenses étaient bien trop faibles.
S’ils avaient pu briser les invocations de morts-vivants, ç’aurait été une autre histoire. Mais dès que leur avancée était stoppée, Lee Han pouvait simplement les réduire en cendres à coups de puissance de feu.
C’était tout ?
Lee Han se demanda si le Roi Yaksha lui avait confié cette tâche parce qu’elle n’était pas particulièrement difficile.
Bien sûr, ce salaud n’avait pas l’air assez prévenant pour ça…
— Regarde là-bas.
Saratan lui adressa la parole. Lee Han répondit d’un ton las.
« Très bien. Très bien. Tu es plus violent que le Général du Feu céleste et plus fort que le Roi Yaksha. Content ? »
— … Regarde ce manoir, là-bas ! Espèce de mage stupide !
À la voix désespérée de l’esprit, Lee Han tourna les yeux dans cette direction.
Au-dessus du tas de ruines où il avait balayé les morts se dressait un manoir. Il était si délabré et si effondré que Lee Han n’aurait même pas compris qu’il s’agissait d’un manoir si Saratan ne le lui avait pas signalé.
Il avait dû être très luxueux autrefois. En regardant de plus près, Lee Han distingua des colonnes de marbre et de pierre d’encens pourpre, quoique brisées, ainsi que des tableaux célèbres encore accrochés aux murs. Leurs toiles étaient déchirées et pendaient de travers, mais elles étaient toujours là.
À l’intérieur se trouvaient d’autres morts. Même si Lee Han s’était approché, ils ne s’étaient pas jetés sur lui comme les autres.
Un piège ?
Alors qu’il se demandait s’il devait simplement les écraser de loin à coups de puissance de feu, comme tout à l’heure, les morts ouvrirent la bouche.
— Qui a envoyé cette lettre hier ?
— C’était une lettre d’un percepteur impérial. Il a osé nous soupçonner de fraude.
— Quel insolent fils de pute. Nous nous étions déjà établis sur ces terres avant même la naissance des ancêtres de cet humain. Et il ose nous menacer en empruntant l’autorité d’un autre ?
— Calmez-vous, je vous prie. De toute façon, ils ne s’en rendront jamais compte. Qui, dans ces contrées, oserait vous défier, Ancien ?
— Il nous faut plus de pouvoir. Plus de pouvoir ! Si nous en avions assez, ces gueux vulgaires oseraient-ils nous réclamer des pièces d’or par courrier ? Augmentez le nombre de sacrifices !
— Mais, Ancien, certains s’inquiètent déjà du nombre élevé de sacrifices…
— Silence ! Même si quelques lâches râlent, ils ne pourront rien faire. En fait, ça tombe à merveille. Éliminez ceux qui refusent d’obéir et faites-en un exemple ! Ça réduira aussi le nombre de mécontents !
« …… »
Lee Han fut profondément choqué.
Les morts d’ici n’étaient pas de simples morts. À l’origine, ils avaient été des habitants de l’Empire !
« Qu’est-ce qui leur est arrivé ? »
— Tu veux parler des adorateurs du dieu maléfique ? Ils ne font que payer le prix de leur duperie.
Le hamster répondit avec cynisme.
Étant lui-même un criminel magique, il savait mieux que quiconque qu’on ne pouvait obtenir de pouvoir sans en payer le prix dans ce monde.
Le simple fait de croire en un dieu maléfique non corrompu pouvait déformer l’âme d’une manière inconnue. Après avoir adoré un dieu maléfique corrompu, ils pouvaient donc s’estimer heureux que cela ne leur soit pas arrivé plus tôt.
— Ils croient sans doute encore être en vie et jouir de leur autorité. Ignore-les ou élimine-les. Ces trucs sont moins utiles que des grains de poussière.
Les morts ordinaires tentaient au moins de vaincre les intrus et d’accroître leur pouvoir, mais ceux-là n’en avaient même pas conscience.
Si on les laissait là, ils répéteraient les mêmes gestes jusqu’à la fin de la dimension.
Lee Han se prépara et s’approcha.
Il avait envisagé de les attaquer en premier, mais quand il songea qu’ils pouvaient être liés au professeur Boladi, il ne s’en sentit plus capable.
« J’aimerais vous poser une question. »
Tous les morts à l’intérieur tournèrent brusquement la tête vers lui.
Leurs tenues étaient toutes déchirées ou effilochées, et leurs corps ne comportaient pas une seule partie intacte après leur pacte avec le dieu maléfique.
Les voir tous fixer Lee Han en dégageant une lueur sanglante était particulièrement glaçant.
— Qui êtes-vous ? Quel misérable de basse naissance ose s’inviter au banquet des vrais vampires ?
Bon sang. J’ai été trop négligent ?
Devant leur réaction violente, Lee Han se prépara à attaquer.
Il avait pensé pouvoir les tromper puisqu’ils avaient l’air d’avoir perdu un peu la tête…
— Calmez-vous. Celui-là aussi est un vampire. Il semble appartenir à une Maison assez noble.
— Ah oui ? En effet. Asseyez-vous. Ne soyez plus en retard.
« …… »
Lee Han prit un air gêné.
Pour une raison ou une autre, il n’avait pas envie de leur obéir. Au lieu de s’asseoir, il poursuivit là où il se tenait.
« Vous avez dit tout à l’heure que vous élimineriez ceux qui refusaient d’obéir pour en faire un exemple. De qui parliez-vous exactement ? »
Les morts étaient contrariés qu’il ne prenne pas place, mais ils lui répondirent tout de même sans rechigner.
— Ce sont des renégats. Ceux qui rejettent l’appel du dieu qui veille sur nous et n’en font qu’à leur tête.
« Comme la Maison Bagrak ? »
Plusieurs morts n’arrivaient pas à se souvenir du nom d’une Maison aussi insignifiante, mais l’un d’eux finit par s’en rappeler.
La raison était simple. Le mort avait vaguement entendu dire, quelque part, qu’un membre de cette Maison s’était inscrit à Einroguard.
— Oui. Une Maison comme celle-là ferait aussi un bon exemple.
« Ah ! Seigneur Sanguros est là-bas ! »
Lee Han leva son bâton et désigna la direction opposée. Son cri était si convaincant que le hamster et Saratan tournèrent instinctivement la tête.
« Foudre, descends et manifeste-toi ! »
Et à l’instant même, une vague de foudre déferla sur les morts.
Lee Han ne laissa aucune ouverture à ses ennemis et les réduisit en poussière. Une lueur meurtrière et froide passa dans ses yeux.
— … Tu n’as jamais pensé à prévenir avant de lancer une attaque-surprise ?
« Comment est-ce que ce serait une attaque-surprise si je le faisais ? Saratan, est-ce qu’il en reste dans les environs ? Si oui, et que tu en as oublié, je répandrai dans tout le Royaume des esprits que tu étais l’esclave de Baquantalana. »
— Il n’y en a plus ! Espèce d’enfoiré !
Saratan cria d’une voix tremblante. On aurait presque dit qu’elle était mouillée de larmes.
« Je vois. Alors rentrons pour de bon. »
Une fois tous les morts disparus, même les derniers vestiges du manoir finirent par s’effondrer.
Lee Han observa la scène d’un air amer.
Dire que la Maison du professeur Boladi avait été attaquée à cause de gens aussi cupides.
L’Empire comptait d’innombrables individus malfaisants, mais c’était la première fois que l’un d’eux faisait autant de mal à une personne proche de Lee Han.
Lee Han crut soudain comprendre pourquoi le jeune prince avait erré sur le continent comme il l’avait fait.
Contrairement à Lee Han, qui ne s’était mis en colère qu’après avoir appris qu’on avait fait du mal à quelqu’un de proche, le jeune prince était beaucoup plus pur.
C’était sans doute pour cela qu’il avait pu éprouver une colère aussi pure.
« Attends. Le Roi Yaksha m’aurait-il envoyé seul par égard pour le professeur Bagrak ? »
Lee Han eut soudain une idée et posa la question.
Au début, il s’était demandé pourquoi le Roi Yaksha l’avait envoyé seul, sans même lui assigner de chevaliers. Mais après avoir vu tout ça, il se demanda si le Roi Yaksha n’avait pas anticipé quelque chose de ce genre et agi par considération.
Saratan et le hamster acquiescèrent.
— C’est possible.
— Un être de ce rang aurait très bien pu le savoir.
J’ai peut-être été trop dur avec le Roi Yaksha ?
Lee Han y réfléchit un instant.
Après tout, le Roi Yaksha était lui aussi une grande puissance dimensionnelle. Il ne ferait sûrement pas ce genre de chose sans y avoir réfléchi…
***
Bon. Disciple d’Osu. Ensuite, va t’occuper de ce marais, là-bas.
À peine Lee Han fut-il de retour que le Roi Yaksha lui donna aussitôt un nouvel ordre.
À ces mots, le regard de Lee Han s’assombrit.
… Il agit vraiment par considération, hein ?