Chapitre 1 182
Quoi qu’il en soit, Yi-Han n’y prêta guère attention. On aurait vraiment dit que les mages noirs ne l’intéressaient pas le moins du monde.
À la place, il hésitait à sortir les livres de magie correspondant aux cours qu’il suivait en ce moment.
La liste des cours apparut brièvement : <Arts secrets interdits de magie noire>, <Principes des clones spirituels>, <Commentaire sur la magie élémentaire>, entre autres.
« Hum… Je ne sais pas si je peux vous demander un service pareil. Ces sorts sont bien trop insignifiants. »
— Pas du tout, disciple.
Le Directeur Crâne aurait répondu : « Alors, fiche le camp », tandis que le double complètement fou l’aurait sévèrement puni en lançant : « Comment oses-tu faire perdre son temps à ton maître ? » Mais le jeune prince, lui, attendit tranquillement.
Le prince faisait confiance à son disciple et attendait qu’il prenne la parole de lui-même.
— Ton impatience se lit clairement sur ton visage, disciple. Il s’est passé quelque chose ?
« Ce serait long à expliquer… »
— Nous avons le temps. Raconte-moi. Même ma modeste sagesse pourrait t’être utile, disciple.
Pendant qu’il attendait, le jeune prince fit lui-même griller des feuilles de thé dans le tableau. Après en avoir vérifié le parfum, il hocha la tête avec satisfaction.
Yi-Han hésita un instant, puis lui raconta ce qui s’était passé.
« Voilà… Je me suis heurté aux pires crapules de l’Empire, et l’une d’elles avait une vieille rancune contre le professeur… »
— Le disciple Boladi a disparu, peut-être ?
« ?! »
Yi-Han sursauta lorsque le prince donna calmement la bonne réponse sans même avoir entendu toute l’histoire.
Le prince pouvait-il écouter tout ce qui se passait à l’extérieur depuis cet endroit ?
« Comment l’avez-vous su ?! »
— Il était naturel de le deviner, vu ton impatience, disciple. Un mage doit aussi savoir dissimuler ses émotions.
Le jeune prince ne sembla pas particulièrement surpris d’apprendre que le professeur Boladi avait disparu.
Pour un prince qui avait parcouru tout le continent et livré de sanglantes batailles, ce n’était que le genre de nouvelle qu’on pouvait entendre en sirotant son thé.
Quand un disciple était attaqué, le maître intervenait.
Voilà comment avait toujours fonctionné la loyauté entre maître et disciple.
D’autant plus si l’adversaire avait déjà été l’ennemi du maître par le passé…
— Si tes compétences avaient été assez remarquables, tu aurais peut-être pu accompagner ton maître. Mais certains aspects de toi restent encore à perfectionner. C’est sans doute pour cela qu’il ne t’a pas emmené.
« Même dans ce cas, le professeur aurait normalement pu me prévenir avant de partir, non ? »
— Qui sait ?
Le prince haussa légèrement les épaules.
— Un maître n’explique pas d’ordinaire tout à son disciple. Il revient à ce dernier de comprendre les intentions de son maître et de les déduire par lui-même.
« C’est vrai. C’est au disciple de s’occuper de toutes les corvées sans que les professeurs aient besoin de lui demander quoi que ce soit… »
— …Je crois que tu l’as compris de travers, mais l’essentiel est passé, disciple.
Le jeune prince était bon et bienveillant, mais il avait des convictions auxquelles il ne renoncerait jamais sur certains sujets.
La relation entre maître et disciple en faisait partie.
Yi-Han ne s’obstina pas à discuter de ce point. À quoi bon provoquer le jeune prince et le mettre en colère, comme son double complètement fou ?
« J’ai entendu dire que c’était parce que mes compétences magiques étaient insuffisantes. »
— Je ne sais pas qui t’a dit ça, mais cette personne est extrêmement impolie.
« …… »
C’était en fait le Directeur Crâne qui le lui avait dit, mais Yi-Han garda prudemment le silence.
— Bien sûr, il est vrai que tes compétences magiques ne suffisaient pas pour accompagner ton maître. Mais ne considérer que cet aspect, sans tenir compte de la nature particulière du lien entre maître et disciple ? C’est d’une méchanceté extraordinaire.
« …Euh. Je vous prie de m’excuser de ne pas être à la hauteur. »
Yi-Han se remit en question.
Au bout du compte, cela revenait quand même à dire que ses compétences magiques étaient insuffisantes, non ?
Le jeune prince le réconforta comme si ce n’était pas grave.
— Tout le monde connaît un moment où il n’est pas à la hauteur, disciple. C’est justement pour cela qu’on s’efforce d’acquérir la sagesse. Tu as de bons maîtres. Et parmi eux, le meilleur se tient juste devant toi.
« …Je-je vois. »
En l’écoutant, Yi-Han faillit se laisser ensorceler sans même s’en rendre compte.
— Trois possibilités s’offrent à toi, disciple. La meilleure serait de faire confiance aux compétences de ton maître et d’attendre tranquillement.
« J’ai déjà tout préparé pour partir à la recherche du professeur. »
— Je m’en doutais. La solution intermédiaire serait donc de mobiliser tous les moyens possibles et de partir toi-même à sa poursuite.
« Et la pire solution ? »
— La pire serait d’élaborer un plan tout seul sans en parler à personne. Mais tu ne ferais pas ça, n’est-ce pas, disciple ?
« Je vous prie de m’excuser… »
Le jeune prince sourit et agita la main comme si de rien n’était. Pourtant, cette attitude dégageait une pression encore plus forte.
*Il ne pourrait pas simplement se mettre en colère ?*
Son ancien maître l’avait attaqué physiquement, mais au moins, il ne lui en avait pas gardé rancune après coup.
Yi-Han se surprit à regretter son ancien maître.
— Alors, quels sont les sorts que tu as apportés ? Tu dois tous les apprendre avant de partir à sa recherche ?
« C’est exact. »
— Très bien, disciple. Je ferai tout mon possible pour t’aider. Dépêchons-nous d’en finir avec ces jeux d’enfants.
« Pardon ? »
— C’était une plaisanterie. Une plaisanterie.
« …… »
***
— Tu ne manques vraiment pas d’audace.
La voix aiguë d’un hamster s’éleva de la cage posée sur la table, dans la chambre privée de Yi-Han.
À ces mots, Yi-Han se figea un instant.
*Qu’est-ce qu’il raconte ?*
Il avait provoqué tant d’incidents ces derniers temps qu’il ne savait pas à quoi le hamster faisait allusion.
— …Je parle du fait que tu vas voir cette forme-pensée sans la moindre peur.
« Ah. Je croyais que tu parlais d’autre chose. »
Yi-Han se sentit soulagé.
À vrai dire, ce qu’il avait fait dernièrement ne lui permettait pas vraiment de répondre : « Je peux bien faire ça, quand même », si quelqu’un le lui reprochait.
« Mon maître se montre sévère uniquement avec les criminels magiques malfaisants comme toi. Avec moi, il est plutôt gentil. »
— Tu sais vraiment débiter des inepties délirantes.
Le hamster couina, incrédule.
Bien sûr, il ne se considérait pas comme une bonne personne et ne prétendait pas l’être.
Mais il était certain d’être bien plus sain d’esprit et raisonnable que la forme-pensée de Gonadaltes.
Comment un mage qui traçait une ligne entre le bien et le mal, puis se battait jusqu’à en perdre lui-même la raison, pouvait-il être sain d’esprit ?
Lui-même, aussi cupide et égoïste fût-il, était bien plus normal.
Yi-Han répondit au hamster en lui versant dessus l’eau froide qui se trouvait à côté de lui.
— Aah !
« Tu essaies de cacher ta cupidité avec ça. »
— La cacher ? Je ne cachais rien du tout ! Pourquoi est-ce que je la cacherais ? Je te dis que cette forme-pensée est terrifiante. Réfléchis bien. Tu n’as vraiment jamais eu peur d’elle ?
« …… »
Yi-Han se mit à réfléchir malgré lui.
Ce serait mentir que de prétendre qu’il n’avait jamais éprouvé, de temps à autre, un frisson en présence du jeune prince.
Au début, Yi-Han avait cru que le prince était parfait en tout, une version améliorée du Directeur Crâne, mais…
…il lui arrivait d’avoir froid dans le dos.
Ce fut notamment le cas lorsque le prince s’occupa de l’esprit Saratan.
En lançant le sort de la verge dimensionnelle de Baquantalana, le prince avait clairement eu l’intention de sacrifier Saratan sans même ciller.
Bien sûr, Saratan n’était pas un esprit bienveillant.
Leur première rencontre avait été menaçante et, connaissant son passé violent, Yi-Han pouvait comprendre intellectuellement pourquoi le jeune prince avait maîtrisé l’esprit.
Malgré tout, il ne pouvait s’empêcher d’éprouver un léger frisson dans ces moments-là.
*Attends. Je me suis laissé berner par un criminel magique malfaisant.*
Yi-Han versa l’encre posée à côté de lui sur le hamster. Celui-ci couina furieusement des jurons.
« Tu tentes de me jouer des tours aussi minables. »
— Espèce d’enfoiré. Si tu ne veux pas me croire, ne me crois pas. C’est quoi, cette façon de te comporter ?!
Les moustaches du hamster frémirent violemment lorsqu’il vit son pelage, devenu noir en un instant.
— Continue donc de fréquenter cette forme-pensée autant que tu veux. Est-ce que tu m’écouterais si j’essayais de t’en empêcher, de toute façon ?
« C’est vrai, mais c’est désagréable à entendre. Et mon maître m’aide comme ça. Qu’est-ce que toi, tu as fait pour moi ? »
Yi-Han agita un livre de magie couvert d’écriture serrée.
Il était parfaitement absurde que Yi-Han ait transformé le hamster, l’ait enfermé dans une cage et lui demande maintenant : « Pourquoi tu n’as jamais rien fait pour moi ? » Mais le hamster ne le lui fit pas remarquer.
À force de fréquenter ce mage maudit, il avait douloureusement compris qu’il était parfaitement inutile de se disputer sur ce genre de choses.
À la place, il commença par poser la question qui le taraudait.
— Qu’est-ce que c’est ?
« Ce sont les conseils que mon maître a rédigés pour cet examen de mi-semestre. J’essaie de tout terminer à l’avance, mais c’est un peu difficile de tout préparer tout seul. »
— ……
Le hamster avait cru que Yi-Han allait voir la forme-pensée sans la moindre peur, mais il n’avait jamais imaginé que la raison serait aussi insignifiante.
Le hamster en resta sans voix, incapable même de couiner.
« Tu veux y jeter un œil ? »
— …Très bien.
À vrai dire, le hamster s’ennuyait lui aussi ; il hocha donc la tête.
À en juger par son titre, <Alchimie avancée pour les idiots>, il s’agissait d’un cours d’alchimie.
*Ce mage doit être sacrément tordu.*
Le titre du cours suffisait à révéler le tempérament du mage. Quiconque donnait un titre pareil à son cours était forcément aussi tordu que le hamster lui-même.
… L’Encens du Savoir et de la Perception qui suit relève de l’école de magie de la prescience et permet d’aiguiser les cinq sens d’un mage tout en augmentant la précision de ses divinations.
La préparation de cet Encens du Savoir et de la Perception est la suivante : Encens de l’Ascension, cinabre, armoise, os d’une créature magique âgée d’au moins trente ans…
— Hum. Pour un texte écrit par cette forme-pensée, c’est plutôt banal et ordinaire.
Le hamster fut légèrement surpris.
Comme la forme-pensée était celle d’un mage ancien et puissant, il s’était attendu à une magie bizarre, impossible à prévoir même pour lui.
« Ah. C’est le professeur qui a écrit ça. Ce que mon maître a rédigé se trouve à la page suivante. »
— Je vois.
« Tu ne veux pas regarder ? »
Yi-Han trouva étrange que le hamster se contente de rester là à attendre.
Celui-ci explosa alors de colère et cria :
— Il faut que tu tournes la page pour que je puisse voir !
« Ah. »
Yi-Han grommela intérieurement contre le sale caractère du hamster tout en tournant la page.
… L’Encens du Savoir et de la Perception qui suit relève de l’école de magie de la prescience (à proprement parler, ses principes ont été intégrés à l’alchimie, si bien qu’on ne peut pas vraiment le considérer comme relevant de cette école)
et permet d’aiguiser les cinq sens d’un mage
ㄴLe goût n’a pratiquement aucune utilité
… tout en augmentant la précision des divinations…
La préparation de cet Encens du Savoir et de la Perception est la suivante : Encens de l’Ascension,
cinabre (je recommande d’utiliser de l’or, même en petite quantité)
armoise, os d’une créature magique âgée d’au moins trente ans
ㄴC’est absurde de dire aussi tranquillement qu’il faut se procurer l’os d’une créature magique âgée d’au moins trente ans. Voilà pourquoi les alchimistes sont comme ça. On devrait pouvoir le remplacer en imprégnant un Fragment d’os de l’élément des ténèbres.
— ……
Le hamster ouvrit de grands yeux.
Comme on pouvait s’y attendre d’un archimage ancien complètement fou, le prince avait impitoyablement démoli la formule.
Si le hamster avait été l’alchimiste qui l’avait écrite, il serait tombé à la renverse, fou de rage et d’humiliation.
*Ce n’est pas un peu dur ? Les alchimistes ont forcément des préférences différentes en matière de formules.*
Il n’existait pas une seule bonne réponse en magie, et c’était encore plus vrai en alchimie.
Fallait-il accepter la dépense supplémentaire pour obtenir un effet plus puissant et plus pur, ou non ?
Fallait-il proposer une méthode difficile, que le mage pourrait remplacer en faisant lui-même des efforts, ou non ?
Un mage ordinaire aurait respecté l’avis de l’autre et lui aurait laissé une certaine marge de manœuvre. Mais cet archimage avait impitoyablement démoli la formule, comme s’il corrigeait la copie d’un disciple.
« Mon maître n’est-il pas vraiment gentil ? »
— Gentil avec toi, peut-être… Tu ne comptes pas montrer ça à l’autre mage, j’espère ?
« Pourquoi le ferais-je ? Je n’ai qu’à montrer le résultat une fois terminé. »
— Hein ? Dans ce cas, tant mieux.
Le hamster se figea soudain.
Pourquoi trouvait-il ça rassurant ?
Qu’est-ce que ça pouvait lui faire qu’un mage d’Einroguard roule de honte par terre ou non ?!
*…I-il faut que je retrouve ma forme d’origine au plus vite… !*