Chapitre 1 166
« Franchement, les chevaliers ! Ils ne comprennent vraiment pas ce qui compte ! »
« Grrrk. (C’est vrai.) »
« Baissez la voix, je vous prie. Nous sommes dans le Nord, et même au beau milieu du repaire des chevaliers. »
Parmi les mages noirs qui étaient venus ici, la faction la plus modérée était celle de Kalarogard.
Bien sûr, si la Maison Moradi leur barrait la route du Nord, ils comptaient aussi se joindre à eux en prétendant n’avoir pas le choix et en disant : « On n’y peut rien. »
Si les autres allaient leur barrer la route du Nord, ne serait-il pas impoli que de simples mages noirs comme eux se mettent en avant ?
En tant que mages, ils devaient naturellement respecter les chevaliers du Nord.
« Comment pourrait-on persuader le chef de la maison ? »
« Barrer la route du Nord ? Ce serait impossible, non… ? »
« Voilà pourquoi j’ai dit qu’il ne fallait pas inviter ces abrutis de Kalarogard ! Bande de jeunes mauviettes ! »
« Grrrrk. (C’est vrai.) »
Les mages noirs de l’Empire se divisaient en gros en deux catégories.
La première regroupait ceux qui étaient relativement normaux. Timides et peu sociables, ils grommelaient : « Pourquoi l’école de magie noire est-elle si impopulaire et si pauvre ? », mais ne faisaient pas grand mal.
Il leur arrivait de déterrer des tombes et de voler des cadavres, ou de créer des chimères illégales sans autorisation, mais comparés aux mages en général, ils n’étaient pas particulièrement dangereux.
L’autre catégorie rassemblait ceux qui s’efforçaient de perpétuer la tradition et l’esprit de la magie noire ancienne. Timides et peu sociables, ils grommelaient : « Pourquoi l’école de magie noire est-elle si impopulaire et si pauvre ? », tout en provoquant de grandes catastrophes.
Parmi les mages noirs présents, Kalarogard et la Tour de magie d’Obsidienne appartenaient à la première catégorie, tandis que les Descendants d’Ahrak et la Légion d’Oondorgu appartenaient à la seconde.
Sans surprise, les mages noirs de cette dernière catégorie n’appréciaient guère les propos modérés des premiers.
Même en s’unissant et en se montrant plus agressifs, ce ne serait toujours pas suffisant !
« En fait, les mages noirs de Kalarogard ont raison. Et n’oubliez pas que chaque fois que vous faites des histoires, c’est nous qui devons nettoyer derrière vous. »
« Hmph. Qui vous a demandé d’en assumer la responsabilité ? »
« Grrrk. (Exactement.) »
« Ha. C’est celui qui se mettrait à pleurer et à supplier si on lui disait qu’il pourrirait en prison impériale jusqu’à la fin de ses jours qui prend de grands airs… »
« R-Répète un peu ! J’ai peut-être présenté mes excuses devant Gonadaltes, mais je n’ai jamais pleuré. C’est une fausse rumeur ! Une fausse rumeur lancée par Gonadaltes ! »
« Kékéké. (C’est toujours aussi drôle, même après l’avoir entendu cent fois.) »
« Arrêtez ! Je vous en prie, tout le monde, arrêtez ! »
Le professeur Taswan, qui avait mené les mages noirs de Kalarogard jusqu’ici, agita les bras et s’avança, tentant tant bien que mal de mettre fin à la dispute.
Lors d’un rassemblement de mages noirs, on ne traitait normalement pas Taswan à la légère, mais la situation ne jouait malheureusement pas en sa faveur.
Tous les mages noirs présents avaient bien plus d’expérience que Taswan.
Inutile de parler de la Légion d’Oondorgu, dont les membres étaient tous des morts-vivants ; les Descendants d’Ahrak étaient des monstres qui vivaient depuis plus de cent ans…
« Qu’est-ce que tu veux dire, “arrêter” ? Tu me prends de haut, gamin ? Gonadaltes peut se le permettre, mais toi aussi, tu me manques de respect ? »
« Grrrk. (Quel insolent.) »
« Professeur Taswan. Ce sont eux qui se sont montrés impolis sans raison. Nous n’avons aucune raison de nous arrêter. »
« … »
Les mages noirs continuèrent finalement à se disputer vingt minutes de plus.
Après s’être insultés et critiqués autant qu’ils le voulaient, ils retrouvèrent la raison comme de vrais mages et revinrent au sujet principal.
« Alors, c’est impossible de barrer la route du Nord ? Vraiment ? Vous comprenez tous qu’il faut absolument entrer en contact avec cette Devil Hag ? Un blocus est indispensable pour ça ! »
Le Troisième des Descendants d’Ahrak — ils se distinguaient par des numéros plutôt que par des noms — prit la parole d’un ton un peu plus calme.
Son attitude, cependant, n’avait pas changé d’un iota.
On sentait toujours la détermination de trouver ce qu’il cherchait, quitte à barrer la route du Nord.
Le nom exact de l’être que le Descendant d’Ahrak venait de mentionner était « la Devil Hag la plus sage et la plus excentrique ».
Un être venu d’une autre dimension que tous les mages noirs présents souhaitaient rencontrer, et probablement responsable des troubles qui secouaient le Nord.
« L’un des objets de la Devil Hag est forcément tombé quelque part dans le Nord. Sinon, impossible d’expliquer la présence de ces monstres et ces phénomènes. »
Des monstres qui déferlaient au mauvais moment et d’étranges phénomènes naturels.
Les mages les plus doués pouvaient en analyser la cause en observant simplement de tels résultats.
Ces monstres et ces phénomènes magiques étaient forcément liés à la Devil Hag, qui connaissait toutes les formes de magie noire les plus mystérieuses et les plus bizarres !
… Ou alors, un criminel mage noir en fuite semait le trouble quelque part.
Les mages noirs présents priaient de toutes leurs forces pour que la première hypothèse soit la bonne.
Dans le premier cas, ils pourraient lui demander les secrets et les connaissances en magie noire qu’ils convoitaient ; dans le second, les habitants du Nord risquaient de leur jeter des œufs pourris parce qu’ils étaient eux aussi des mages noirs.
« Et si une personne ordinaire, qui ne sait rien de tout ça, trouve le talisman et part dans une autre région de l’Empire ? Quels dégâts cela pourrait-il causer ? Et dans le pire des cas, un autre mage pourrait le récupérer et demander à la Devil Hag les secrets d’une autre forme de magie plutôt que ceux de la magie noire. »
« … »
« … »
Les mages noirs de la Tour de magie d’Obsidienne et de Kalarogard décidèrent de faire comme s’ils n’avaient rien entendu.
Chaque fois qu’ils entendaient ce genre de choses, ils comprenaient un peu mieux pourquoi les habitants de l’Empire n’aimaient pas les mages noirs.
Bon sang ! C’est injuste. Moi non plus, je ne l’aime pas, cette personne.
Pour tenter de changer de sujet, Taswan se força à prendre la parole.
« Cependant, tout le monde. Avez-vous préparé une façon de poser une question à la Devil Hag ? »
Comme cela avait déjà été dit, le titre exact de la Devil Hag était « la Devil Hag la plus sage et la plus excentrique ».
Parmi les êtres venus d’autres dimensions, dont beaucoup étaient excentriques et étranges par nature, il fallait avoir un caractère vraiment singulier pour être qualifié d’excentrique.
Face à un tel être, rapporter le talisman perdu ne suffirait pas à lui faire dire : « Quelle admirable initiative. Demandez-moi ce que vous voulez. »
Retrouver le talisman et le lui rendre ne donnait que le droit d’entrer en contact avec elle.
Ensuite, les mages noirs devaient user de leur propre talent pour persuader et amadouer la Devil Hag avant de lui poser leurs questions.
En vérité, pouvoir simplement entrer en contact avec elle constituait déjà un privilège extraordinaire et rare.
En général, la Devil Hag n’accordait pas d’audience aux mortels.
Et si ce privilège n’avait pas été si extraordinaire et si rare, les mages noirs de l’Empire ne se seraient pas réunis ici pour se disputer afin de savoir s’il fallait barrer la route du Nord.
Ils auraient simplement préparé des sacrifices et seraient partis trouver la Devil Hag eux-mêmes…
« Nous nous sommes préparés. »
« Grrrk. (C’est évident, non ?) »
« Nous aussi, on s’est préparés, au moins. »
« … ?! »
Taswan et les mages de Kalarogard furent décontenancés.
Quoi ?
On est les seuls à ne pas s’être préparés ?!
La raison pour laquelle ils ne l’avaient pas fait était simple.
C’était à cause de quelque chose que le Directeur Crâne leur avait dit autrefois.
— Tu veux savoir comment poser une question à la Devil Hag ?
— Oui.
— Ne lui pose pas de question.
— …
— Tu comptais préparer consciencieusement des offrandes pour te faire bien voir, pas vrai ?
— Oui… C’est ça.
— Ne fais pas ça.
— …
— Je suis sérieux. Ne fais pas ça. De toute façon, elle ne recevra pas des novices comme vous. Mais si jamais tu te retrouves mêlé à une affaire la concernant, comporte-toi poliment et respectueusement. Ne prends pas la grosse tête et ne te mets pas à lui poser des questions à tout-va. Il n’y a que les mages comme moi pour répondre gentiment aux questions stupides. Ce n’est pas le cas de tous les grands mages.
— Ah. Oui. Oui.
— Une seule fois, le « oui ». Je vais te jeter un sort sur l’âme qui te fera éternuer chaque fois que tu parleras.
— … Je vous prie de m’excuser.
Mis à part le fait que le Directeur Crâne était désagréable, il ne donnait jamais de mauvais conseils sur la magie ou les questions dimensionnelles de ce genre.
C’était pourquoi les mages de Kalarogard étaient venus avec l’intention de rendre uniquement le talisman perdu par la Devil Hag, sans même envisager de négocier…
Voyant ses élèves le regarder d’un air perplexe, Taswan secoua la tête.
« Ne vous laissez pas déstabiliser. Nous n’avons pas besoin de préparer une négociation avant même d’avoir trouvé le talisman, et la Devil Hag n’est pas un être que l’on peut rencontrer si facilement. Nous devons d’abord nous concentrer sur sa recherche. »
« En plus d’être paresseux, ce gamin est pitoyablement faible. »
« Grrrk. (Je ne comprends pas comment quelqu’un comme lui a pu devenir mage noir.) »
« On ne ferait pas mieux de commencer à se préparer dès maintenant ? »
« … »
Taswan eut soudain envie de renoncer à toute coopération, de sortir en trombe et de rentrer chez lui.
Les mages noirs, franchement !
« Attendez. En y repensant, n’a-t-on pas dit que des invités étaient arrivés d’Einroguard ? »
« Des invités peuvent arriver. Et alors ? »
Le Deuxième Descendant d’Ahrak répondit sèchement.
« Ce seraient des mages noirs d’Einroguard ? Ils sont peut-être arrivés en retard… »
« Non. »
« Pourquoi pas ? Ils ont peut-être changé d’avis après avoir reçu l’invitation. »
« Les mages noirs d’Einroguard n’ont pas reçu d’invitation. »
« … »
« … »
« Grrrk. (C’est quoi, ces conneries ?) »
Les mages noirs présents ne purent cacher leur stupeur devant les paroles des Descendants d’Ahrak.
Qu’est-ce que ça voulait dire, au juste ?
« V-Vous aviez pourtant dit que vous leur aviez envoyé une invitation… »
« J’ai menti. Je ne l’ai pas fait. »
« Mais pourquoi avoir raconté un mensonge pareil ?! »
Taswan s’écria, le visage grave.
Il était impossible de laisser passer une chose pareille.
Les mages noirs impériaux étaient pauvres, se faisaient insulter et se querellaient parfois entre eux, mais ils coopéraient plutôt bien et ne se trompaient pas les uns les autres, contrairement aux autres écoles.
Et voilà que cet individu avait brisé cette unité par une méthode aussi mesquine.
Peu importe à quel point il convoitait la sagesse de la Devil Hag, c’était inacceptable.
Que penseraient les mages noirs d’Einroguard ?
« Cet enfoiré de Mortum n’arrête pas de se vanter de son élève ! »
Le Deuxième Descendant d’Ahrak s’écria d’une voix furieuse.
« Je l’ai bel et bien contacté pour le prévenir. Mais tout ce que cet enfoiré a fait, c’est parler de l’incroyable talent de son élève et du confort qu’il lui devait depuis quelque temps. Comment ne pas être agacé ? Il n’a qu’à rester à Einroguard et étudier la magie noire avec son précieux élève ! Nous irons trouver la Devil Hag nous-mêmes ! »
L’atmosphère devint aussitôt solennelle.
Étonnamment, les autres comprenaient en partie son ressentiment.
« Grrk. (Mortum a été plutôt excessif, ces derniers temps.) »
« M-Même comme ça… »
« Sois honnête, gamin. Toi aussi, tu appartiens à une école de magie. Est-ce que tu n’as jamais senti la jalousie te ronger en écoutant Mortum ? Est-ce que tu ne t’es jamais demandé pourquoi tu n’avais pas un élève pareil ? »
« J-Je n’ai jamais ! Ne vous méprenez pas, tout le monde ! »
Taswan rassura rapidement ses élèves.
Ceux qui se tenaient derrière lui regardèrent leur professeur avec méfiance.
Sa réponse n’était-elle pas venue un peu tard… ?
***
« Le chef de la maison va bientôt nous recevoir, alors reposez-vous un peu, tout le monde. »
Giselle dit cela et s’apprêta à partir la première.
Puis, comme si quelque chose lui était soudain revenu à l’esprit, elle se retourna et s’adressa à Lee Han.
« Wardanaz, ne va pas te promener. Je te conseille surtout d’éviter les chevaliers. »
« Ce n’est pas ma faute si les chevaliers deviennent plus forts grâce aux méthodes d’Einroguard… »
« Moradi est déjà partie, Wardanaz. »
Lee Han grommela en entrant dans le logement.
La forteresse de la Maison Moradi, dont les bâtiments étaient serrés au sommet d’une montagne massive aux pentes abruptes, offrait toujours un spectacle saisissant à ceux qui y séjournaient.
Cette fois, cependant, Lee Han n’avait pas le temps d’admirer les paysages du Nord.
Il sortit la tablette de pierre de son sac à dos.
Caten, qui partageait sa chambre à deux, la regarda avec des yeux brillants.
« Vous comptez faire des recherches magiques ? »
« Ah. Oui, c’est ça. »
« Puis-je vous aider ? »
« Ce serait un honneur. »
Lee Han avait sorti la tablette de pierre en partie pour profiter du peu de temps dont il disposait, mais aussi parce qu’il était curieux.
Baquantalana était un mage si éminent que même Lee Han connaissait son nom. Alors pourquoi avait-il pris la peine d’étudier la magie noire ?
Attends. C’était vraiment impoli. Senior Diret en serait attristé.
Lee Han secoua la tête et se reprocha son attitude.
En tant que membre de l’école de magie noire lui-même, il devait se débarrasser de cette habitude de mépriser spontanément la magie noire.
« Pourriez-vous me dire quels caractères vous arrivez à lire ? »
« Les mots de Baquantalana… La magie noire. »
« … C’est moi qui ai écrit ces mots. »
Peu de gens étaient incapables de lire l’écriture impériale standard.
« Je ne crois pas qu’il y ait autre chose… »
Quand les oreilles de Caten s’affaissèrent, Lee Han s’empressa de lancer :
« Ce n’est pas grave ! Je vais vous expliquer, alors regardez par-dessus mon épaule, Senior. »
En voyant Caten retrouver son sourire radieux, Lee Han eut une impression de déjà-vu.
J’ai l’impression de revivre les moments où j’aidais Gainando à faire ses devoirs…
Peux… tu… en… ten…
« ? »
Lee Han regarda autour de lui.
Il lui sembla avoir entendu une faible voix, comme une hallucination auditive.
Comme la voix d’une vieille femme…
Je me fais des idées ?