Chapitre 1 163
Lee Han réfléchit une fois de plus.
Il ne devait pas se laisser berner par une apparence soignée. Pourtant, combien de fois cela lui était-il déjà arrivé ?
À partir de maintenant, je devrais partir du principe que tous les mages sont forcément fous.
Et à vrai dire, Garko était un mage fou plutôt raffiné.
Prétendre qu’un mage de l’Antiquité avait en fait appartenu à sa propre école de magie, c’était…
Dire que le Directeur Crâne avait été un prince au grand cœur dans sa jeunesse semblerait sans doute tout aussi insensé aux habitants de l’Empire.
« Je vois. Je ne le savais pas. Je pensais que Baquantalana appartenait à l’école de l’Enchantement. »
Lee Han entra dans son jeu, et Garko prit de l’assurance. Une pointe de ressentiment se faisait désormais entendre dans la voix du gentilhomme, qui jusque-là n’avait jamais perdu sa courtoisie.
« L’école de l’Enchantement est toujours comme ça. Ils font semblant d’être des artisans, prétendent ne rien savoir et agissent en fourbes. Tous les mages de l’Enchantement ne sont pas comme ça, mais il est certain qu’il y en a plusieurs qui n’ont aucune honte ! »
« Le professeur Verdus ferait-il partie de cette liste… Ah, laissez tomber. »
Incapable de résister à sa curiosité, Lee Han avait failli demander : « Le professeur Verdus figure-t-il aussi sur cette liste de mages sans vergogne ? », avant de reprendre ses esprits.
Il aurait pu se le permettre s’il avait parlé à un autre étudiant d’Einroguard, mais il ne pouvait pas insulter un professeur devant un mage extérieur à l’académie.
« Savez-vous pourquoi je suis entré dans ces ruines, parmi toutes celles du nord ? C’est à cause de ce texte ancien. »
Garko sortit un vieux livre. Des lettres vertes couvraient la couverture de l’ouvrage, relié avec soin.
<Les secrets de la Magie de transformation>
« Ce texte ancien analyse en profondeur les endroits où la Magie de transformation disparue pourrait encore sommeiller. »
Les objectifs des mages variaient énormément. Il arrivait même que ceux d’une seule et même personne changent au gré de ses caprices.
En l’occurrence, Garko cherchait à mettre au jour et à restaurer la Magie de transformation disparue.
Retrouver une telle magie perdue n’avait rien de facile. Si elle n’avait pas encore été découverte, c’était toujours pour une bonne raison.
Les ruines inexplorées étaient relativement moins dangereuses, mais il fallait parfois se frayer un chemin dans des régions hostiles dont l’accès était interdit aux humains depuis des centaines d’années.
Je comprends. Pas étonnant qu’il ait semblé si doué pour gérer la situation.
Être capable de maîtriser une chimère rencontrée pour la première fois, sans la moindre information à son sujet, n’était pas une compétence qu’on pouvait acquérir après un ou deux essais.
« Étudiant Lee Han, je ne convoite absolument pas la magie de ces ruines. Il n’y a qu’une seule chose que je désire. »
Les yeux de Garko s’embrasèrent. Lee Han se tendit légèrement. Les gens qui prétendaient ne rien convoiter dans ce genre de situation étaient généralement les plus inquiétants.
« Qu’est-ce donc ? »
« Si la magie de Baquantalana n’est pas de l’Enchantement, ne le dissimulez pas ! Lorsque vous présenterez vos découvertes, je vous demande de révéler la vérité. »
« … J-je comprends. »
La demande était bien plus anodine que prévu, mais Garko était sincère.
Et si la magie encore inconnue de Baquantalana n’était pas de l’Enchantement ?
Et si c’était de la Magie de transformation ?
C’est tout à fait possible.
Contrairement à Lee Han, ce mage sans foi ni loi qui suivait les cours de toutes les écoles de magie, Garko était né dans une famille de mages de la transformation. Il avait déjà étudié en profondeur la magie de Baquantalana et élaboré ses propres hypothèses.
À la vue de sorts comme <La complainte de Baquantalina>, on percevait une compréhension profonde de la Magie de transformation.
Un mage qui ne maîtrisait pas bien la Magie de transformation n’aurait pas pu créer un tel sort.
Parmi les sorts de Baquantalana, il devait forcément y avoir de puissants sorts de Magie de transformation !
Garko ne s’arrêta pas là et profita de son entregent pour expliquer l’histoire tumultueuse qui liait l’Enchantement à la Magie de transformation.
Lee Han regretta de ne pas avoir gardé Caten ou Giselle près de lui. Personne n’était là pour couper court à la conversation.
Anglago. Viens interrompre la conversation.
Quand Lee Han lui fit signe, Anglago, qui agitait son bâton en cherchant le symbole, pencha la tête sur le côté.
Puis Anglago frappa son poing dans sa paume, comme si la lumière venait de se faire.
« Wardanaz dit de ne pas les déranger. Il dit qu’on devrait d’abord vérifier l’autre côté. »
« … »
***
Heureusement, ils découvrirent le symbole une demi-heure plus tard.
Lee Han avança, tourmenté par l’idée qu’une partie de la magie d’Enchantement qu’il connaissait pouvait en réalité appartenir à l’école de la Magie de transformation.
« Alors… je vais l’ouvrir. »
Le bruit de Saratan qui déglutissait retentit depuis l’intérieur du bâton.
Si le mot de passe permettant de descendre ne fonctionnait pas, il n’y aurait pas de pire humiliation.
Contrairement aux créatures vivantes, vulnérables à la contamination, les appareils mécaniques et magiques ne changeaient pas beaucoup. Tout devrait donc bien se passer, mais…
Si ça ne s’ouvre pas, je devrai faire le mort.
Saratan envisageait même de se faire passer pour un bâton sans vie et de garder le silence si la porte ne s’ouvrait pas.
Grrr…
Heureusement, le pire ne se produisit pas. Le symbole s’illumina, le mur s’ouvrit en deux et un passage menant vers le bas apparut.
— Ça a marché ! Ha ha ha, ça a marché ! Je vous l’avais dit !
« … Tu fais trop de bruit. Parle plus doucement. »
Lee Han était reconnaissant d’être le seul à entendre la voix de l’esprit dans le bâton.
Si tout le monde pouvait l’entendre, la situation serait plutôt gênante.
« À quoi devons-nous faire attention à partir d’ici ? »
— À partir de ce niveau, tout est resté à l’état naturel.
Plus haut, les installations étaient très variées : on y trouvait des espaces destinés aux ouvriers et aux techniciens qui y séjournaient, ainsi qu’aux mages de passage, mais aussi des pièces où étaient entreposés divers équipements et outils magiques.
Tout en bas, en revanche, ces aménagements superficiels étaient inutiles. Baquantalana n’avait qu’à puiser le mana dont il avait besoin dans un environnement laissé à l’état naturel.
— Ça ne veut pas dire qu’il n’y a aucun danger. Il y a trois choses principales dont vous devez vous méfier. D’abord, les esprits.
« Attention à tous, il y a des esprits. »
Les étudiants et les aventuriers redoublèrent de vigilance à ses mots.
Les esprits qui apparaissaient dans des endroits riches en mana naturel étaient souvent puissants et féroces, donc extrêmement dangereux.
De quel genre d’esprit s’agissait-il ?
« Nous sommes sous terre et il y a beaucoup de roche autour de nous. C’est probablement un esprit de la roche. »
« Ça pourrait être un esprit des ténèbres. »
« … Je ne sens aucune énergie spirituelle. »
Lee Han avait lui aussi aiguisé ses sens pour détecter le mana alentour, et quelque chose lui semblait étrange.
Quoi qu’il en soit de l’aversion des esprits à son égard, Lee Han était un mage doté d’un sens exceptionnel pour détecter le mana. Cette faculté s’étendait aussi aux esprits.
Pourtant, il ne percevait l’énergie d’aucun esprit dans les environs.
— Ils se cachent forcément… forcément quelque part…
« Si le gardien à l’étage supérieur a été contaminé, est-il possible que l’énergie contaminée ait aussi atteint cet endroit et fait fuir les esprits ? »
— … C’est très probable !
Saratan s’écria, surpris.
Maintenant qu’il avait entendu l’explication, cela semblait effectivement logique.
« … »
Lee Han se demanda sérieusement s’il devait ou non frapper l’esprit une fois.
À quel point les mages et les aventuriers devaient-ils se sentir absurdes ?
Ce salaud fait-il exprès parce que c’est sa réputation à lui qui n’est pas en jeu ?
« Et la deuxième chose ? »
— Les pièges magiques. Baquantalana était un éminent mage de l’Enchantement.
Il existait peu de choses plus menaçantes que les pièges d’un mage de l’Enchantement.
Lee Han observa de nouveau les environs, l’air sérieux.
Le mana se déplaçait de diverses façons dans la nature, mais pour repérer un piège magique, il devait trouver un mouvement régulier.
Cela prendrait du temps, mais…
— Inutile de les chercher avec tes sens. Comme je te l’ai dit, j’ai construit des ruines de ce genre d’innombrables fois.
« Combien de fois ? »
— … Ne t’accroche pas à chacune de mes paroles. Bon. C’est là-bas. Baquantalana utilisait souvent des empilements de pierres mal ajustés comme balises. Fais attention…
Lee Han saisit prudemment l’empilement de pierres.
Aussitôt, un immense torrent de mana jaillit de sous les pierres et traversa Lee Han, comme la foudre qui parcourait le corps d’un homme.
À une différence près : le torrent de mana qui venait de le traverser ne parvint pas à blesser Lee Han. Aussi grande fût sa quantité, elle était négligeable face au mana de Lee Han.
— … J’allais te dire de ne pas y toucher à la légère. C’est ce que j’allais faire.
Saratan parla d’une voix hébétée.
Il n’aurait jamais imaginé qu’un mage aussi rusé que Wardanaz se contenterait de s’en emparer sans précaution.
« Tu aurais dû commencer par me dire de ne pas y toucher. »
Lee Han grommela.
En vérité, il l’avait saisi parce qu’il avait confiance en lui, indépendamment des paroles de Saratan.
Un piège qui ne produisait aucun effet physique particulier et attaquait uniquement avec du mana pur aurait du mal à atteindre Lee Han.
… Bien sûr, il ne s’était pas attendu à ce que tous les pièges reliés entre eux se brisent ainsi.
Lee Han repéra les autres empilements de pierres et les détruisit proprement. Ses amis, derrière lui, ne semblaient pas avoir remarqué ce qui s’était passé.
« Wardanaz, qu’est-ce que tu fais ? »
« Je détruis les pièges. »
« … C’est une blague ? »
Ses amis le dévisagèrent, perplexes.
Il était rare que Wardanaz plaisante sur ce genre de choses, mais même en tenant compte de cela, la scène était incompréhensible.
Désarmer un piège magique était généralement une affaire plus bruyante et spectaculaire. À tout le moins, le mana aurait dû se disperser dans toutes les directions.
Pourtant, Wardanaz s’approchait simplement d’empilements de pierres d’où l’on ne percevait aucun mana et les dispersait comme s’il faisait une farce.
Est-ce que c’étaient vraiment des pièges ?
Garko répondit à sa place.
« Impressionnant. Qui aurait cru qu’il viendrait à bout de pièges magiques de cette manière ? Si aucun piège ne se fait sentir près de ces empilements de pierres, c’est parce que la magie de Baquantalana est si remarquable. Le sol sous nos pieds ressemble à de la roche ordinaire, mais il s’agit d’une matière magique créée par la Magie de transformation. Ainsi, même si des pièges se trouvent en dessous, ils sont difficiles à détecter. »
« J-je vois… ! »
« Incroyable ! »
Après cette explication, les étudiants échangèrent des murmures stupéfaits.
Les étudiants de la Tour des Tigres Blancs se faisaient parfois sermonner par Lee Han, Giselle et, à l’occasion, Caten, qui leur lançaient : « Intéressez-vous un peu à la magie ! » Mais ils restaient malgré tout des mages d’Einroguard.
Quoi qu’il en soit, ils ne manquaient pas de connaissances en magie.
C’est pourquoi ils comprenaient à quel point ce qu’ils venaient d’entendre était remarquable. La magie avait déjà été lancée sans que les visiteurs ne se doutent de quoi que ce soit.
Après avoir fini de désarmer les pièges, Lee Han eut soudain une idée.
Attends. Si le sol a été créé par la Magie de transformation, alors il n’est pas resté à l’état naturel.
Lee Han grinça des dents en songeant à la façon dont Saratan omettait chaque fois une information.
Ce salaud de Saratan !
Et en plus, il se plaignait que Lee Han ne lui faisait pas confiance. En matière d’absence de scrupules, ce {N•o•v•e•l•i•g•h•t} esprit était encore plus impudent que Gainando.
« Et la troisième ? »
— À vrai dire, il est très possible qu’il n’y en ait pas. On n’en trouve pas dans toutes les ruines.
« Je vois. »
Lee Han acquiesça, puis s’adressa au groupe.
« Préparez-vous tous. Il y a de fortes chances qu’un danger nous guette. »
— …
Saratan pinça les lèvres, furieux. Bien sûr, comme il se trouvait dans le bâton, personne ne pouvait le voir.
— Je vous dis la vérité ! Pour les sorts que Baquantalana tenait en haute estime, il arrivait qu’il en place d’autres jusque dans ces profondeurs. Ses rivaux ou ses ennemis venaient parfois tenter de les voler ou de les détruire. Le troisième, c’est un clone. Un clone magique de Baquantalana. Mais Baquantalana n’avait précieusement conservé qu’un petit nombre de sorts, alors…
« Tout le monde ! Il y a de fortes chances qu’un clone de Baquantalana apparaisse ! »
« !! »
— … Même s’il n’apparaît pas, ne m’en veuillez pas !
Bien que Saratan s’exclamât d’un ton boudeur, il expliqua tout de même les capacités du clone.
Celui-ci lançait à la suite les sorts prédéfinis de Baquantalana. Ceux qui connaissaient ces sorts pouvaient facilement s’y préparer, mais les intrus qui les ignoraient se faisaient balayer sur-le-champ.
Es-tu le maître ?
Soudain, des ondes télépathiques résonnèrent dans tout le niveau inférieur. Lee Han, qui écoutait les explications de Saratan, demanda d’un air perplexe :
« C’est quoi, ce processus ? »
— … Euh, je n’ai jamais entendu parler de ça.
Saratan était complètement déconcerté.
La voix semblait être celle du clone, mais est-ce que celui-ci s’adressait ainsi aux intrus ?
Esclave-esprit confirmé. Correspondance confirmée. Identification de la race… Incompatibilité. Toutes mes excuses. Vous n’êtes pas le maître.
« … »
— …
Le clone avait-il pris Lee Han pour son maître parce qu’il traitait Saratan comme un esclave ?