Chapitre 6
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Traducteur/éditeur : Alyo
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◈ Survivre parmi les Anomalies ◈
Chapitre 6 : Indice de sécurité
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Au petit matin, je commençai ma journée par une douche. De l’autre côté de la porte de la salle de bains, mon téléphone, réglé au maximum, diffusait les informations sur YouTube, qui avait depuis longtemps remplacé la télévision.
[La suite de l’actualité. Kim Hyeong-un, l’auteur du massacre à coups de couteau dans une rue bordée d’arbres, est finalement mort à l’hôpital vers cinq heures du matin. Récemment, on a découvert que le coupable, qui avait tué douze personnes après avoir attaqué sans discernement les passants dans cette rue, suivait un traitement psychiatrique. Certains avancent désormais que la schizophrénie pourrait expliquer ce crime, qui était jusqu’alors resté un mystère.]
Tandis que l’eau chaude, assez brûlante pour me réchauffer, ruisselait sur moi, je croisai mon propre regard dans le miroir.
[J’étais à l’université avec lui. Même à l’époque, quelque chose clochait. Enfin, la plupart du temps, il avait l’air normal, mais de temps en temps, son regard devenait froid. Ça me donnait des frissons. Je me souviens m’être dit qu’un jour, ce type allait causer de sérieux problèmes.]
Mon iris gauche était brun, tandis que le droit lui ressemblait presque à s’y méprendre au premier coup d’œil, à ceci près qu’une légère teinte bleue y tourbillonnait.
[J’ai toujours eu un mauvais pressentiment à son sujet, alors je ne traînais pas avec lui. Je sais lire les visages, vous voyez, et le sien était celui d’un égoïste colérique qui avait tendance à traiter les gens comme des objets. Cela dit, je n’aurais jamais imaginé qu’il ferait une chose aussi horrible…]
Le don que la Lune Bleue m’avait laissé — ou plutôt, la calamité qu’on appelait un don — avait encore des usages et des capacités que je n’avais pas découverts.
[D’après un jeu extrêmement violent trouvé sur l’ordinateur de Kim Hyeong-un, certains ont avancé que l’addiction aux jeux vidéo avait poussé le coupable à confondre la réalité et le jeu. Écoutons l’avis d’un expert sur la question.]
Bon, je finirais bien par le découvrir. Mais surtout, puisque j’étais déjà debout, il fallait que je sorte aujourd’hui pour me préparer comme il faut.
[Le jeu trouvé sur l’ordinateur du coupable, Stardew Valley, semble à première vue être un jeu de ferme. Mais si l’on creuse un peu, on découvre qu’il comporte une violence émotionnelle extrême.]
[Comment ça ?]
[En plus de cultiver la terre, Stardew Valley permet d’interagir avec des personnages virtuels. On peut gagner leur affection, devenir leur amoureux, et même se marier en progressant dans le jeu. Mais l’affection peut aussi diminuer, et les joueurs peuvent finir par se lasser de la personne qu’ils ont épousée.]
[Et ils font quoi, alors ?]
[Ils recommencent le jeu. Comme des psychopathes, comme si tout ce qui s’était passé avant n’avait jamais eu la moindre importance.]
[C’est vraiment glaçant.]
[Le coupable avait été diagnostiqué comme souffrant d’un stress excessif dans une clinique psychiatrique. Cela signifie qu’il éprouvait une grande insatisfaction à l’égard de la société. Une personne ordinaire aurait dénoué la situation par des moyens habituels, comme la discussion, le compromis et les efforts, mais Kim Hyeong-un n’en avait probablement ni la capacité ni la volonté. Il voulait sans doute tout recommencer, comme dans un jeu.]
Quand j’eus fini de me doucher, les informations que j’écoutais arrivaient elles aussi à leur terme.
[Pour éviter que de tels incidents se reproduisent, il faudrait peut-être classer l’addiction aux jeux vidéo parmi les maladies et imposer une réglementation plus stricte et plus rigoureuse des jeux…]
J’éteignis les lumières de la maison, où je ne rentrerais peut-être pas avant quelques jours, puis sortis.
« Allons le récupérer, alors. »
***
Survivre parmi les Anomalies n’avait jamais été populaire. Du moins, quand je l’avais découvert, ce n’était qu’un jeu indépendant ordinaire, sur le point de rendre l’âme.
[Avis négatif : Ce putain de jeu est incroyablement difficile.]
[Avis négatif : C’est une simulation de poisson-lune ? Comme le disent les rumeurs, on crève beaucoup trop facilement.]
Le jeu restituait bien l’atmosphère des creepypastas et dépeignait à merveille des êtres auxquels les humains ne pouvaient résister. Le problème, c’est qu’il réussissait si bien l’un et l’autre que survivre devenait tout bonnement impossible.
[Avis négatif : « Découvrez les tendances des Anomalies qui apparaissent au hasard, trouvez comment les contrer, puis survivez le plus longtemps possible ! » <- La description du jeu, mdr]
[Avis négatif : « Testez votre chance en priant de toutes vos forces pour que les Anomalies qui apparaissent au hasard ne se montrent pas ! Si vous en croisez une, c’est fini pour vous ! » <- J’ai corrigé la description. Vous en pensez quoi ?]
Survivre parmi les Anomalies fonctionnait ainsi.
Premièrement, le jeu se jouait au tour par tour. À chaque tour, on traversait une zone et on déclenchait un événement. Il y en avait quatre sortes : les événements positifs, les événements négatifs, les conversations sans intérêt qui ne changeaient rien, et les événements liés aux Anomalies. D’après le wiki, leurs chances d’apparition étaient respectivement de 30 %, 30 %, 30 % et 10 %.
Deuxièmement, si l’on tombait sur un événement autre qu’une conversation sans intérêt, une image et une description de la situation apparaissaient. Après les avoir lues, on écrivait ce qu’on voulait faire, et le programme d’IA associé déterminait le résultat.
Voilà tout le système de jeu. C’était simple, mais justement, cette simplicité rendait le jeu incroyablement difficile.
[Avis négatif : J’ai l’impression de jouer à un jeu de rôle sur table. Un jeu de rôle pourri où le dé va de 1 à 99, mais où on fait un 1 quatre-vingt-dix-neuf pour cent du temps.]
C’était parce qu’à l’époque, on ne savait rien des Anomalies. Il n’y avait ni galerie ni wiki. Les informations sur les Anomalies n’existaient que dans la tête du développeur.
[Avis négatif : Vous pourriez au moins nous donner un indice sur ce que veulent les Anomalies, ou sur les raisons de leurs agissements. Il y a plein de solutions, comme ajouter une bibliothèque ou un journal de cas. Mais ce putain de jeu vous dit de vous fracasser le crâne contre un mur sans le moindre indice, puis vous pose une question à réponse libre au lieu d’un QCM ? Le développeur n’a pas de mère ?]
└[Réponse du développeur : Les Anomalies sont des êtres auxquels les humains ne peuvent résister. J’ai créé ce jeu pour le plaisir de les découvrir, mais si on donne trop d’informations, ce ne sera plus amusant.]
└[C’est déjà pas putain d’amusant.]
Le développeur était profondément dévoué à son travail et adorait son jeu, mais il ne comprenait pas le grand public.
[Les gars, j’ai créé un jeu. Ça vous dit de l’essayer ?]
[Survivre parmi les Anomalies ? C’est quoi, ce truc ? Ne balance pas n’importe quelle merde dans la galerie des jeux indépendants.]
J’avais trouvé intéressant de chercher à comprendre le jeu, alors j’espérais qu’il ne ferait pas un flop. Heureusement, le développeur savait s’améliorer. Il mit ses principes artistiques de côté et commença à tenir compte des avis des autres utilisateurs. Une galerie vit le jour, puis un wiki, et les informations sur les Anomalies se répandirent largement. Le jeu avait beau être difficile, il acquit la réputation d’être un excellent jeu de creepypasta qui valait le détour.
« À force de trop écouter les avis des autres, il a fini couvert de Fins de Destruction, par contre. »
Toutes les Anomalies ne réclamaient pas ruine et destruction. Certaines étaient des outils utiles, d’autres de simples êtres étranges.
« Des Anomalies d’un grade qui ne causent absolument aucun tort aux humains. »
Le grade de sécurité.
À partir de maintenant, j’allais en rencontrer quelques-unes.
***
『Gangbyeon, station Gangbyeon. Les portes s’ouvriront à gauche.』
L’histoire de l’humanité est celle de la lutte des classes.
- Où allez-vous ?
« Un billet pour Yangyang, s’il vous plaît. »
Les gens avaient toujours cherché à créer des hiérarchies, à se distinguer les uns des autres et à se sentir supérieurs grâce à leur rang. Rien n’avait changé à l’époque moderne. Ils avaient commencé à classer tout et n’importe quoi dans d’innombrables domaines.
« On s’arrêtera sur une aire de repos en route ? »
« Pourquoi ? Tu as peur de ne pas trouver de toilettes ? »
« Non. Les gâteaux aux noix des aires de repos sont sacrés. Tu ne vas pas en manger ? »
« On n’a pas le droit de manger dans un car, si ? »
« On pourra les finir dehors avant de remonter. »
Que l’université fréquentée se trouve à Séoul ou en province, qu’elle soit publique ou privée.
Que la voiture conduite soit importée ou fabriquée dans le pays.
Que l’employeur soit une grande entreprise ou une petite ou moyenne société.
« Nous allons maintenant partir. »
Les Anomalies avaient elles aussi des rangs, répartis en quatre grades.
« Nous ferons une pause de dix minutes sur l’aire de repos ! »
Le plus destructeur était le « grade de Destruction », réservé aux Anomalies capables de détruire quelque chose.
Même à grade égal, les différences étaient immenses. Certaines ne pouvaient détruire qu’une ville, tandis que d’autres pouvaient anéantir une région, un pays, un continent, le monde entier, voire l’univers.
« Nous allons maintenant partir ! »
« Chauffeur ! Attendez ! On n’est pas encore montés ! »
« Mmph ! Mmmph ! »
« Ah, merde ! Avale avant de parler ! C’est dégueu ! »
Le grade suivant était le « grade de danger », juste en dessous du grade de Destruction.
Ces Anomalies possédaient une grande puissance, mais on pouvait les arrêter par des attaques physiques ou elles avaient tendance à faire peu de victimes.
« Nous sommes arrivés à Yangyang ! »
En troisième venait le « grade de symbiose », celui des Anomalies qui ne s’en prenaient pas aux humains sans raison ou ne s’intéressaient pas du tout à eux.
Selon la manière dont on les utilisait, elles pouvaient aider les humains ou participer au scellement ou à l’élimination d’autres Anomalies. En revanche, si on les manipulait ou les traitait mal, elles pouvaient devenir dangereuses à tout moment.
« Où allez-vous ? »
« Vous sauriez où se trouve la librairie Daerim ? »
« La librairie Daerim ? Ah, cet endroit ! Je connais. Vous voulez que je vous y emmène ? »
« Oui, s’il vous plaît. »
Et enfin, le « grade de sécurité », celui que j’étais venu rencontrer.
« Ça fera 8 900 wons. »
« Merci. »
Yangyang m’était inconnue, car le seul endroit de la province de Gangwon que j’avais visité était Cheorwon. Pourtant, je connaissais très bien le bâtiment miteux devant moi, qui semblait dater des années 1980.
« Vous avez visité Yangyang, dans la province de Gangwon. Tandis que vous flâniez dans la ville pour voir s’il y avait quelque chose qui vaille le détour, votre regard s’est fixé sur une vieille librairie miteuse, comme si vous étiez ensorcelé. »
Je vérifiai l’enseigne écaillée suspendue au-dessus de la porte.
« La librairie s’appelait “Librairie Daerim”. Quand vous êtes entré, l’odeur de renfermé des vieux livres vous a accueilli. »
L’odeur de renfermé des vieux livres m’accueillit lorsque je poussai la porte coulissante et entrai.
« La personne âgée qui tenait la librairie ne s’intéressait pas à moi. Son attitude semblait dire que je pouvais acheter quelque chose si je le voulais, ou regarder autour de moi dans le cas contraire. En fouillant la librairie, j’ai trouvé un livre étrange. »
Sans me soucier de l’indifférence de la personne âgée, je regardai autour de moi et trouvai un étrange livre posé sur une pile de vieux ouvrages, dans un coin.
« Le livre était entièrement blanc. Sa couverture et ses pages étaient d’un blanc immaculé. À première vue, ce livre sans aucune inscription ressemblait à un carnet, mais c’était le seul objet de la boutique qui paraissait neuf. »
Je vérifiai la toute dernière page du livre, blanc de la couverture jusqu’aux pages.
« Au milieu de cette dernière page, on pouvait lire ces mots. »
[Que la chance accompagne la personne qui trouvera ceci.]
« Que la chance accompagne la personne qui trouvera ceci. »
***
Après avoir acheté le livre, j’essayai de demander à la personne âgée où elle l’avait trouvé.
« Mille wons. »
« Quand avez-vous eu ce livre ? »
« Mille wons. »
« Vous pourriez me dire où vous l’avez trouvé ? »
« Mille wons. »
La personne âgée ne faisait que répéter la même réponse comme un perroquet. Impossible d’avoir une vraie conversation.
« Je n’ai pas d’argent liquide, alors je vais retirer de l’argent… »
Avant même que j’aie fini ma phrase, un terminal de paiement par carte apparut. C’était aussi incongru qu’un personnage sortant un smartphone dans un film qui se déroulait dans les années 1980, et assez drôle en même temps.
« Merci. Je reviendrai un de ces jours. »
En cherchant un motel où passer la nuit, j’y réfléchis.
« La librairie avait-elle toujours été là, ou était-elle apparue quand les Anomalies étaient devenues réelles ? »
Toutes les Anomalies n’apparaissaient pas au hasard. Certaines se manifestaient à des endroits fixes avec une probabilité déterminée, et le livre que je venais d’obtenir était une Anomalie qui apparaissait sur la carte fixe appelée Yangyang.
« Maintenant que j’y pense, je crois que les cartes avaient été conçues pour ce genre d’Anomalies. »
Je ne l’avais pas encore testé, alors j’achetai un stylo dans une supérette en allant au motel.
« La mère du succès, ce n’est pas l’échec. C’est l’expérimentation. »
Une fois dans ma chambre, j’écrivis quelque chose sur la première page du carnet. Quand je le refermai, quelque chose apparut dans mon esprit.
[Carnet dans ma tête]
[Grade : grade de sécurité]
[Un livre d’un blanc immaculé, à la couverture vierge et aux pages blanches. Tout ce qui y est écrit est conservé dans votre esprit et peut être retrouvé à tout moment.]
Je ris.
« Compris. »
Un souci venait de disparaître.
Notes de bas de page :
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