Chapitre 30
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Traducteur/éditeur : Alyo
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◈ Survivre parmi les Anomalies ◈
Chapitre 30 : Un talent commercial diabolique
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« Alors, si je comprends bien… »
demanda Baal, l’air quelque peu perplexe.
« Vous avez échappé à mon influence sans l’aide d’une relique sacrée, d’une anomalie ou d’un être transcendant ? »
« Si par “échapper” vous voulez dire ne plus ressentir une faim excessive, alors non. J’ai continué à avoir faim jusqu’à ce que vous retiriez votre pouvoir. »
Pendant un instant, j’aperçus des yeux qui n’avaient rien d’humain, composés de milliers de petits yeux ordinaires.
« Auriez-vous un saint parmi vos ancêtres ? »
« Non. Ma généalogie familiale est tout à fait ordinaire. »
« Un saint, un homme pieux ou une figure religieuse vous aurait-il baptisé quand vous étiez jeune ? »
« Je crois à la liberté de religion et n’ai aucune intention de nier les croyances des autres, mais mes défunts parents et moi étions tous non-croyants. »
« Vous est-il arrivé de toucher quelque chose de spécial ou de rencontrer quelqu’un de spécial sans vous en rendre compte ? »
« C’est contradictoire. La formule “sans m’en rendre compte” ne peut pas aller de pair avec une question qui me demande de confirmer que cela s’est produit. »
Ces yeux semblables à ceux d’une mouche parurent un instant déchirer mon corps et examiner jusqu’à mon âme, puis ce regard s’évanouit sans laisser de trace.
« Eh bien, voilà qui est étonnant. Je pensais que vous cachiez quelque chose dont vous-même ignoriez l’existence. J’imaginais que c’était pour cela que vous aviez échappé à mon influence, mais après vous avoir examiné comme il se doit, je constate que vous n’avez vraiment rien de particulier. »
« C’est exact. »
« Vous n’êtes pas non plus né avec une lignée spéciale, comme ce charpentier de Nazareth. »
« Je suis un être humain ordinaire. »
« Votre corps est un peu inhabituel, mais il reste dans les limites de l’humanité. Malgré tout… »
Il fixa mon œil droit, frissonna, puis secoua la tête.
« Je préfère ne pas en parler. Je risquerais d’en attraper la souillure. Quoi qu’il en soit, cet œil ne semble pas réprimer le désir, et votre âme est celle d’un être humain ordinaire. Pourtant, vous avez résisté à mon influence par la seule Force mentale. Ça non plus, ce n’est jamais arrivé dans notre histoire. »
« Il est imprudent de croire que ce qui n’est jamais arrivé ne se produira jamais. On pensait que les cygnes resteraient toujours blancs, puis on a découvert des cygnes noirs en Australie et on en a été stupéfait. Bien des choses peuvent arriver dans ce monde. »
« Là, il ne s’agit pas d’une simple différence de couleur. »
« Alors prenons l’ornithorynque. Quand on l’a présenté pour la première fois aux savants, ceux de l’époque ont tous accusé son découvreur de fraude. Ils affirmaient qu’une telle créature ne pouvait pas exister et qu’il s’agissait forcément d’un spécimen empaillé, assemblé à partir des cadavres de plusieurs animaux. »
Baal sourit enfin.
« Je crois que j’aurais réagi pareil. Je me demande si quelqu’un me croira quand je ferai mon rapport. On va probablement se moquer de moi sans la moindre pitié. »
« Plus important encore, avez-vous fini votre enquête ? Il est temps pour moi de partir. »
« Oui, j’ai terminé. Mais je repasserai bientôt. »
Le restaurant était sens dessus dessous, mais les gens s’écartaient spontanément sur son passage sans même le remarquer.
« Ne jamais laisser filer le dernier client. Telle est la devise de Lucifer Company. »
***
« Vous êtes de retour. »
« Comme je vous l’ai dit, nous ne pouvons pas laisser filer le dernier client. »
Tôt le matin, alors que je préparais l’arrivée de nouveaux candidats au transfert vers l’Autre Monde, Baal se présenta au bureau.
« Vous comptez faire de moi un client. Vous êtes donc venu me vendre quelque chose ? »
« Oui. Le produit que vous allez découvrir aujourd’hui ne comporte aucune des petites astuces du service marketing. Il mise uniquement sur sa qualité. »
« Ça m’intrigue. Montrez-moi. »
J’avais encore du temps avant mon rendez-vous avec les candidats au transfert vers l’Autre Monde, alors je décidai d’y jeter un œil.
« Qu’est-ce que c’est ? »
Le premier objet était une pierre. Rugueuse et juste assez grosse pour tenir dans une main, elle était rouge sombre et couverte de sang séché.
« C’est une réplique de l’outil utilisé lors du premier meurtre. Elle ne contient ni la première spiritualité ni la première intention meurtrière, mais elle renferme la première souillure. »
« Qu’est-ce qu’elle fait ? »
« Quiconque possède cette pierre sera saisi d’une violente envie de tuer. Cette envie se tournera contre ses plus proches parents par le sang, et la personne leur fracassera le crâne avec la pierre. »
« Hum. »
« Si quelqu’un vous déplaît, cachez-la en secret chez lui ou dans son jardin. Il suffira de cela pour qu’il soit considéré comme son propriétaire et que l’effet se déclenche. »
« Vous avez dit que son effet se déclenchait quand quelqu’un en devenait propriétaire. Ne se déclenchera-t-il pas dès que je l’aurai achetée ? »
« En effet. Vous pouvez bien vous permettre de perdre un ou deux membres de votre famille, non ? Et si vous êtes orphelin, vous pourrez l’utiliser encore plus facilement. »
« Je suis orphelin, mais je n’ai pas particulièrement envie de tuer qui que ce soit. »
« Quel dommage. »
L’objet suivant était un gant, à l’unité.
« Voici des gants confectionnés avec la peau de la paume d’un roi stupide de l’Antiquité. Tout ce qu’on touche en les portant se change en or, même les êtres vivants. »
« Même celui qui les porte ? »
« Vous comprenez vite. En effet. »
« Je refuse. Et puis, j’ai déjà plus d’or que je n’en aurai jamais besoin. »
« Quel dommage. »
Le troisième objet était une petite graine.
« C’est la graine du fruit mangé par les premiers humains. Si vous la faites pousser jusqu’à obtenir un arbre, puis que vous mangez ses fruits, vous pourrez accéder à la jeunesse éternelle et à l’immortalité. Il ne lui faut qu’un mois pour devenir un arbre adulte, vous n’aurez donc pas longtemps à attendre. »
« Le fruit a-t-il des effets secondaires ? »
« Un seul, et il est très mineur. Le fruit d’origine avait éveillé la honte chez ceux qui l’avaient mangé, mais celui qui poussera sur cette graine produira l’effet inverse. Il supprimera la honte et décuplera le désir sexuel. À la vue d’une personne du sexe opposé, on ne pourra plus se retenir. On se jettera aussitôt sur elle pour s’accoupler. Ah ! Ne vous inquiétez pas. Le fruit rend les gens des dizaines de fois plus forts qu’un être humain ordinaire ; ils pourront donc facilement maîtriser l’autre personne. »
« Hum. »
« Qu’y a-t-il ? La reproduction et la prospérité ne sont-elles pas le devoir de l’humanité ? »
« Ça ne me tente pas. »
« Quel dommage. »
Chacun des produits apportés par Baal m’évoquait quelque chose.
« Colère, avidité, luxure. »
Entre le nom de l’entreprise, Lucifer Company, et celui de l’homme devant moi, Baal, il était impossible de ne pas comprendre de quoi il retournait.
« La plupart des produits de Lucifer Company semblent pouvoir causer des accidents à la moindre négligence ou erreur de l’utilisateur. »
« N’en va-t-il pas de même pour les produits humains ? Une simple négligence ou erreur suffit à tuer quelqu’un avec une voiture. C’est pareil pour les fusils et les canons. Les produits sont pratiques par nature, mais il faut accepter un certain niveau de risque. »
« Le rôle d’une entreprise est de réduire ces risques, de donner des avertissements adéquats et de rendre ses produits plus sûrs sans en sacrifier les performances. »
« Est-ce vraiment nécessaire ? N’est-ce pas la responsabilité du client ? S’il n’aimait pas notre produit, il ne l’achèterait pas. C’est aux clients de décider s’il est dangereux ou non. Voilà ce qu’est une économie de marché libre. »
Comme je m’y attendais de la part d’un démon, il était impossible de raisonner avec lui.
« Quoi qu’il en soit, je n’ai pas l’intention d’acheter quoi que ce soit. Veuillez partir. »
« Quel dommage. Je vais alors vous montrer un autre produit. Attendez juste un instant. »
« Non, mes clients ne vont pas tarder à arriver. »
À cet instant, quelqu’un frappa à la porte du bureau.
« C’est… c’est bien le Bureau du Fixeur ? »
« Oui. Entrez, je vous en prie. »
Je fis entrer les candidats au transfert vers l’Autre Monde. Dès que les autres arrivèrent, Baal disparut.
« Les Autres Mondes ne sont pas toujours des endroits heureux. Les chances d’y survivre sont faibles dans la plupart d’entre eux, et vous risquez fort de souffrir dès le début. La souffrance, passe encore, mais vous pourriez aussi mourir. La liste que je vous ai remise contient les noms des personnes parties dans des Autres Mondes et mortes là-bas, ainsi que les causes de leur décès. »
Je brisai leurs rêves d’Autres Mondes, puis transmis les connaissances nécessaires à ceux qui souhaitaient malgré tout s’y rendre.
« Pour l’instant, fabriquer du savon offre les meilleures chances de réussite. Les nobles des mondes de fantasy médiévale apprécient tout particulièrement les produits de luxe ; si vous vendez du savon parfumé, vous aurez de bonnes chances de réussir dans le commerce. Cela dit, tant que vous n’aurez pas noué quelques relations… »
Pour finir, je leur demandai de réfléchir encore un jour et de revenir le lendemain.
« Avez-vous suffisamment réfléchi ? »
« Oui, j-je vous en prie, envoyez-moi ! »
« Vous ne regretterez pas votre décision, c’est bien ça ? Si vous avez le moindre regret, je ne pourrai absolument pas vous envoyer là-bas. »
« J’y ai réfléchi toute la journée, et je suis sûr de pouvoir très bien m’en sortir dans un Autre Monde ! J’ai aussi beaucoup étudié ! Envoyez-moi tout de suite, je vous en prie ! »
C’est ainsi que j’envoyai six personnes dans des Autres Mondes.
« Ça fait beaucoup pour une seule journée. »
Quand j’allai me reposer un moment dans la salle d’accueil, Baal m’y attendait, assis.
« Oh… »
Il me saisit la main.
« Vous êtes incroyable. Voilà ce qui s’appelle un talent commercial diabolique ! Je vous admire, Lee Seung-hoon ! »
***
« Qu’est-ce qui vous prend ? Lâchez-moi d’abord la main. Vous êtes mon invité, alors je vais vous apporter du thé. »
« Ah, merci. Je prendrai du café soluble, s’il vous plaît. »
Je déposai une tasse de thé noir et une tasse remplie de café soluble.
« Qu’entendiez-vous par talent commercial diabolique ? »
« J’ai tout vu. Vous avez envoyé ces gens dans des Autres Mondes, non ? »
Il parlait tout en plongeant un doigt dans le café soluble pour le manger. Contrairement à tout à l’heure, ses yeux étaient humides et il débordait d’enthousiasme, comme quelqu’un qui rencontre une personne qu’il admire.
« Nous avons déjà essayé ce genre d’activité. Nous avions beau les tenter, très peu de gens partaient dans des Autres Mondes, alors nous avons fini par abandonner. La plupart sont dangereux. Au début, tout le monde était intéressé, mais dès qu’ils apprenaient la vérité, ils prenaient tous la fuite. »
« Vous auriez pu leur mentir en leur disant que les Autres Mondes étaient merveilleux. »
« Nous autres, démons, ne pouvons pas mentir. Nous pouvons nous abstenir de dire la vérité ou la déformer sans pour autant mentir, mais… partir dans un Autre Monde est une décision tellement importante que beaucoup de gens posent des questions très précises. »
Le visage légèrement rougi, il me demanda :
« Comment vous y êtes-vous pris ? Nous avions les mêmes conditions. »
« D’abord, je dois corriger une chose. Ce que j’ai fait n’a rien à voir avec un talent commercial diabolique. Je n’ai pas agi par malveillance démoniaque et je ne leur ai rien demandé en échange. »
« Comment ? Vous faites ça gratuitement ? Vous ne récupérez pas leur âme après leur mort et ne réclamez rien à leur famille ? »
« Ce sont des gens épuisés par les difficultés de ce monde, qui rêvent d’une nouvelle vie. Je leur ai simplement donné une occasion et aidé à s’installer dans un nouveau monde. Et puis, je suis un humain pur et simple. Que ferais-je de leurs âmes ? »
Baal eut l’air quelque peu surpris.
« Les humains aussi échangent des âmes. Mais surtout, vous dites que vous les aidez… Vous savez à quel point les Autres Mondes sont dangereux, n’est-ce pas ? »
« Je le sais bien. Ils sont si dangereux que le taux de mortalité dépasse les cinquante pour cent. Même maintenant, alors que je les envoie après une préparation approfondie, il tourne autour de trente pour cent. »
« Vous appelez ça les aider ? »
« Monsieur Baal. »
Je m’humectai la gorge avec une gorgée de thé noir. Dommage que je n’aie pas eu assez de temps pour préparer des sandwichs au concombre.
« Tout défi a un prix. L’humanité a toujours dû payer très cher pour s’assurer un avenir, et il en va de même pour chacun. J’ai beau les aider, je ne peux pas changer cette vérité. C’est comme ça. »
« Je vous le redemande. Vous prétendez que ce n’était pas un talent commercial diabolique ? »
« Oui. »
À la place, je sortis un biscuit Digestive, le trempai dans mon thé et en croquai un morceau.
« Cessez de dénigrer ma bonne volonté. J’oriente des agneaux égarés vers un monde nouveau, et vous appelez ça un talent commercial diabolique. »
« … »
Les Digestive au blé complet étaient bons, mais ceux au chocolat accompagnaient tout de même mieux le petit-déjeuner.
« Ha, hahahaha, hahahahaha ! Ahahahahaha ! »
Baal éclata de rire. Le vacarme ressemblait au bourdonnement de milliers — non, de centaines de millions — de mouches dans les airs, et me vrilla les oreilles.
« Vous êtes vraiment le meilleur. Hé hé, qui aurait cru que je verrais une malveillance aussi pure dans ce monde ? »
Me dénigrer en pleine face alors que je faisais preuve de bonne volonté, c’était bien digne d’un démon.
« Depuis notre défaite contre ce charpentier de Nazareth, nous traversons une période terrible. Nous avons cessé de tenter directement les humains et nous nous sommes mis à leur tendre des pièges à la place, mais grâce à vous, je me suis rappelé ce que nous avions oublié. Apprendre des humains… C’est gênant. »
Il me tendit une carte de visite.
« J’aimerais vous faire une proposition, monsieur Lee. Non, Lee Seung-hoon, monsieur. »
Il s’inclina poliment et me salua comme un noble.
« Accepteriez-vous de rejoindre notre entreprise ? Nous vous accueillerons immédiatement à un poste de chef de département. »
Je finis mon thé et ouvris la porte du bureau.
« Je refuse. Veuillez partir, maintenant. »
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