Chapitre 19
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Traducteur/éditeur : Alyo
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◈ Survivre parmi les Anomalies ◈
Chapitre 19 : Beaux-Arts
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« Toi. »
Les yeux de la Lune Bleue se plissèrent en croissants.
« Toi qui as deux yeux mais portes le masque d’un borgne, toi qui as semé le désordre sur la route, rival du Canard en caoutchouc, reconnu par la Cupidité, toi qui m’as vue deux fois sans en sortir blessé. »
Tous ces yeux se tournèrent vers moi.
« Je suis heureuse de te revoir. »
« Moi aussi. »
Le ciel s’agita.
[Cours !]
[Elle ne nous regarde plus ! C’est le moment !]
[Je ne remettrai plus jamais les pieds ici !]
Le monde se tordit dans tous les sens. Il se liquéfia tout entier comme une peinture à l’huile éclaboussée d’eau, mais la Lune Bleue et moi ne fûmes pas affectés.
« Ces choses répugnantes ont fui. »
« Tu les connais bien, on dirait ? »
« C’est une troupe qui erre entre les dimensions et s’amuse à tourmenter les humains pour filmer des œuvres répugnantes. Je suis intervenue à plusieurs reprises, mais ce sont de faux artistes qui abandonnent leur queue comme les lézards et prennent la fuite. »
Je me rappelai alors que la Lune Bleue était une anomalie qui s’intéressait aux humains et les couvrait d’affection.
« Vous avez un passé commun. »
Son intérêt rendait les humains fous, mais son attention et son affection n’avaient rien de faux.
« Même un lien funeste reste un lien. Mais toi qui as deux yeux et portes le masque d’un borgne, que fais-tu ici ? »
« Ils m’ont enlevé. Ils ont tourné une œuvre. »
Tout en parlant, je tendis la Perle vers la Lune Bleue. Je ne précisai pas que c’était moi qui l’avais filmée.
« Si des liens personnels entrent en jeu, difficile d’obtenir une évaluation correcte. »
Ils avaient déjà fui, alors il n’y avait plus de raison publique de faire évaluer mon œuvre. Je voulais quand même obtenir un avis en privé sur ma première création.
« Je vais l’examiner. »
Les yeux de la Lune Bleue se tournèrent vers la Perle. Une dizaine de secondes plus tard, l’air trembla.
« Toi qui as deux yeux mais portes le masque d’un borgne, pauvre enfant, enfant manipulé par de faux artistes, enfant érigé en protagoniste d’une œuvre infiniment dénuée de sens et de valeur, enfant sacrifié à quelque chose qui ne mérite même pas le nom d’art, comme tu es à plaindre ! »
« …… »
« De toutes les œuvres de ces faux artistes que j’ai vues, celle-ci est de loin la pire, un déchet sans valeur. C’est leur territoire, alors même avec mes yeux, je ne peux pas voir ce qui s’y est passé. Je n’ose donc pas imaginer l’humiliation et la rage que tu as dû éprouver ! »
La Lune Bleue commença à disparaître.
« Je vais les poursuivre et leur faire payer le temps qu’ils m’ont fait perdre et la souillure de mes yeux ! »
L’espace autour de nous se mit lui aussi à s’effacer. Quand il s’effondra enfin complètement, je revins moi aussi à la réalité.
« C’est fini. »
J’avais échappé au rêve où j’étais censé mourir. J’avais évacué tout le monde et évité le futur où le monde prenait fin.
« Ça aussi, c’est venu avec moi. »
Je me relevai du lit — le dernier endroit dont je me souvenais — et ouvris la main. La Perle y brillait de mille feux : mon œuvre, un rêve devenu réalité.
« Pour l’utiliser, il faut… »
Je pouvais activer la Perle comme on allume un appareil, puis soit la poser sur le corps de la cible, soit lui faire la regarder pendant plus de trois secondes. Comme je voulais essayer cette méthode que je connaissais d’instinct, aussi naturellement que je respirais, je l’utilisai sur moi-même.
« D’abord, vérifions l’heure. »
Il était 22 h 35.
Quand j’utilisai la Perle, l’œuvre que j’avais filmée se déroula comme si elle était réelle.
« On dirait que je regarde un film dans une immense salle de cinéma. »
Un moment plus tard, la projection se termina. Je vérifiai aussitôt l’heure.
« 22 h 36. »
Mon œuvre durait au total vingt-six heures, douze minutes et trente-cinq secondes, mais une seule minute s’était écoulée dans la réalité.
-Couac !
« Ça bouge vraiment. »
Pour descendre en flèche une œuvre aussi émouvante, il fallait vraiment que le cerveau de la Lune Bleue baigne lui aussi dans la dopamine.
« Mais est-ce que ça marche aussi sur les anomalies ? »
Vu la taille de la Lune Bleue et ce qu’avaient dit les anomalies alentour, ce n’était pas une anomalie ordinaire. Elle avait peut-être pu regarder l’œuvre conservée dans la Perle.
« Essayons sur une autre anomalie. »
Je m’approchai du Canard en caoutchouc, dans un coin, et activai la Perle.
-Couac, couac, couac, couac, couac, couac, couac, couac, couac, couac, couac, couac, couac, couac, couac, couac, couac, couac, couac, couac, couac !!!
Avant même qu’une minute se soit écoulée, le Canard en caoutchouc se mit à cacarder comme un fou. Il continua un bon moment, malgré mes yeux rivés sur lui, puis s’arrêta brusquement.
« C’était émouvant, pas vrai ? »
Pas de réponse.
« Ça doit être ça. »
Quoi qu’il en soit, après avoir passé autant de temps dans le rêve, je n’avais plus sommeil. Comme je venais de décider de faire une nuit blanche et de tenir jusqu’au soir suivant pour remettre mon rythme de sommeil d’aplomb, un invité inattendu arriva.
« Ouf, je t’ai enfin trouvé ! Ouah ! Tu as emménagé dans une belle maison, dis donc ! »
C’était Shin Yeong-mun, l’homme qui avait perdu toute sa fortune au jeu illégal avant de mourir dans un tragique accident.
***
« Maintenant que j’y pense, je ne t’ai jamais donné ma nouvelle adresse. Comment as-tu trouvé l’endroit ? »
Je lui avais demandé une seule chose : s’il voyait une anomalie, il devait m’en avertir. Mais j’avais déménagé sans le prévenir et ne lui avais pas donné ma nouvelle adresse.
« J’ai cherché partout. Je suis parti du studio où tu vivais avant et j’ai fouillé une par une toutes les maisons des environs. »
« Ça n’a pas été trop difficile ? »
« Je n’ai que ça à faire. »
C’était vrai. Les fantômes ne dormaient pas et ne se fatiguaient pas ; ils étaient peut-être faits pour les tâches répétitives.
« Si tu as fait tout ce chemin, j’imagine que tu as trouvé ce que je t’avais demandé de chercher ? »
« Oui, je suis tombé dessus par hasard. Je n’aurais jamais cru que ce genre de chose existait vraiment. »
« Qu’est-ce qui s’est passé ? »
« Eh bien… »
Après la fin des expériences chez moi, Shin Yeong-mun avait erré sans but dans la ville.
« Puis, tout à coup, je me suis senti lésé. Je me suis demandé si j’étais vraiment si mauvais au mah-jong, alors je suis allé à la bibliothèque pour lire des livres. Des ouvrages spécialisés sur le mah-jong, je veux dire. Ce serait bien de pouvoir chercher sur un ordinateur, mais je suis un fantôme, alors je ne peux pas m’en servir, tu vois ? »
« C’est pareil avec les livres, non ? »
« Pour les livres, je peux me placer derrière quelqu’un qui lit celui que je veux et lire par-dessus son épaule. Je ne pouvais rien faire d’autre, alors j’ai décidé de rester là et d’attendre. »
Shin Yeong-mun devint un fantôme attaché à la bibliothèque.
« Enfin, à force de lire par-dessus l’épaule des gens, le temps passait vite et j’avais l’impression de devenir plus intelligent. Puis, il n’y a pas longtemps, j’ai vu quelque chose d’étrange. »
Alors qu’il errait dans la bibliothèque, il avait vu une femme disparaître pendant qu’elle lisait un livre.
« Je te jure, elle était là, debout, en train de lire, puis elle a disparu d’un coup. Le livre qu’elle lisait est même tombé par terre. »
« La couverture du livre était noire, par hasard ? »
« Oui ! Comment tu le sais ? »
« Tu as vu le titre ? »
« Le titre, c’était… euh, c’était quoi déjà ? J’ai eu tellement peur que je me suis enfui tout de suite, alors je ne l’ai pas vu. Après ça, j’ai continué à te chercher, Seung-hoon. »
« De quoi un fantôme peut-il avoir peur ? »
« Il y a des vivants qui tabassent les fantômes. Alors il existe peut-être aussi des livres qui les dévorent. »
« C’est logique. »
Je pensais savoir de quelle anomalie il s’agissait.
« Je devrais aller voir ça bientôt. »
« Hum, j’ai bien fait, pas vrai ? »
« Oui, tu as bien fait. »
« Alors, je pourrais te demander une petite récompense ? »
Je dévisageai Shin Yeong-mun.
« Il est plus culotté que je ne le pensais. »
En général, quand quelqu’un se faisait presque battre à mort, il en voulait beaucoup à son agresseur. Colère ou peur, il aurait sans doute fini par le traiter différemment. Pourtant, Shin Yeong-mun ne semblait éprouver ni l’une ni l’autre.
« C’est parce que tu es un fantôme, ou tu as toujours été comme ça ? »
« Hein ? Qu’est-ce que tu veux dire ? »
« Laisse tomber. Qu’est-ce que tu veux comme récompense ? »
« J’aimerais lire des livres sur le mah-jong. Achète-en quelques-uns et lis-les. Pour être honnête, j’en ai assez d’attendre à la bibliothèque : personne ne les lit, même si j’attends des heures. »
« Des cours de professionnels, ce ne serait pas mieux que des livres ? Il doit y avoir plein de gens qui postent des leçons sur YouTube. »
« Ah ! Je n’y avais pas pensé ! Fais ça, s’il te plaît. »
Mais avant, une idée me vint.
« Est-ce que je peux aussi montrer mon œuvre à un fantôme ? »
Je m’approchai de Shin Yeong-mun.
« Tu veux voir ça ? »
« C’est quoi ? Cette Perle ? »
J’activai aussitôt la Perle. Shin Yeong-mun la fixa, puis s’effondra sur place.
« Aah ! Argh ! Aaaaaah ! »
Bien qu’il fût un fantôme, tout son corps convulsa violemment avant qu’il ne perde connaissance.
« Argh, aaah… »
« Tu es conscient ? »
« O-Oui… »
« Tu te souviens de la raison de ton évanouissement ? »
« N-Non. J’ai l’impression qu’on m’a fourré de force dans le crâne un film répugnamment ennuyeux qui m’a donné envie de me mordre la langue et de mourir, mais je ne me rappelle rien d’autre. »
Le cerveau de Shin Yeong-mun baignait lui aussi dans la dopamine.
En même temps, il était mort à cause de son addiction au jeu. J’en attendais peut-être trop.
« Regardons des cours de mah-jong. Je vais t’en mettre tout de suite. »
« Ah ! Merci ! »
***
Après avoir regardé des cours de mah-jong chez moi pendant un moment, Shin Yeong-mun prit congé et disparut.
« Je devrais aller dans un salon de mah-jong pour voir de vraies parties. Hé hé ! J’ai l’impression d’avoir enfin compris ! »
Après son départ, je fis aussi de nouveaux préparatifs.
« Il suffit que je fixe cette Perle ? C’est tout, et je touche 150 000 wons par jour ?! »
« Oui. Il n’y a rien de suspect, vous n’avez pas à vous inquiéter. »
Pour commencer, je recrutai des journaliers et leur montrai la Perle afin de tester mon œuvre.
« Aïe ? Hein ? Argh ? Ah ! »
Tous ceux qui fixèrent la Perle plus de trois secondes s’évanouirent en poussant des cris étranges.
« Argh, j’ai l’impression d’avoir vu un abîme que je n’aurais jamais dû contempler. »
« J’ai l’impression d’avoir vu un film vraiment dégueulasse et chiant à crever, au point de vouloir m’arracher les yeux. »
« J’ai l’impression d’avoir bouffé des ordures avec les yeux. Ça va, quand même ? »
Ils ne se rappelaient pas ce qu’ils avaient vu. Il semblait pourtant en rester une vague trace dans leur subconscient.
« Je comprends, maintenant. »
Les cerveaux des gens d’aujourd’hui, saturés de dopamine, ne pouvaient pas apprécier pleinement mon œuvre.
« C’est pour ça qu’ils s’évanouissent et qu’il n’en reste qu’une trace dans leur subconscient ? »
En fait, certains participants furent surpris de me voir en reprenant connaissance.
« Tu es habillé ? Pourquoi est-ce que je croyais que tu étais nu ? »
« Tu ne vas pas te déshabiller d’un coup pour te mettre à danser, hein ? Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai l’impression que tu pourrais le faire. »
C’était vraiment regrettable.
« La beauté a-t-elle encore sa place dans un monde gavé de dopamine ? »
Avec ces réflexions en tête, je publiai un message sur un forum de cinéma.
[La réalité des humains modernes, leurs circuits dopaminergiques et la stimulation primaire, ou les beaux-arts qui ont perdu leur voie]
[Auteur : IAmADebater]
Mais j’avais compris trop de choses : j’atteignis la limite de caractères et dus diviser mon message en plusieurs parties. J’allais commencer à rédiger le quinzième post quand…
[Ce compte a été bloqué par le modérateur des films commerciaux.]
[Durée du blocage : 7 jours / Motif : spam et propos incohérents]
« Donc, ce n’est pas un bannissement définitif. »
Pas mal.
***
Dès que Shin Yeong-mun décrivit le livre, je sus de quelle anomalie il s’agissait. Il fallait que j’aille le récupérer, mais j’avais récemment changé d’avis.
« Est-ce que je dois vraiment aller le récupérer ? »
Cette idée m’était venue en parcourant la communauté pour la première fois depuis longtemps et en lisant les messages des autres. Après réflexion, je décidai d’aller au moins voir de quoi il retournait, mais je reléguai cette tâche au second rang des priorités et ne partis pas tout de suite.
« Je devrais d’abord tester ça. »
Les cinq choses que j’avais recherchées pour survivre parmi les anomalies.
Le savoir, la force, les moyens, le statut et la richesse.
J’avais acquis le savoir, la force, les moyens et la richesse. Il ne me restait que le statut, mais la dernière fois aussi, je l’avais obtenu grâce au marchand.
« Héritage du grand romancier. »
Une anomalie de grade Sécurité qui produisait de l’encre à l’infini.
Mais son pouvoir le plus important était tout autre.
« Tout ce qu’on écrit avec ça est considéré comme la vérité par la personne qui le lit. »
L’anomalie idéale pour obtenir tous les statuts du monde était entre mes mains.
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