Chapitre 18
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Traducteur/éditeur : Alyo
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◈ Survivre parmi les Anomalies ◈
Chapitre 18 : Œuvre d’art
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Le monde que mon œil droit me montra ne dura qu’un instant. On dit que le temps passe, mais en son sein, le temps ne s’écoulait pas. Du début à la fin, chaque étape et chaque résultat s’imprimèrent dans mon esprit comme un unique sceau.
« J’ai regardé toutes les œuvres que vous avez filmées, par des moyens bien particuliers. Elles étaient vraiment impressionnantes. »
C’est pourquoi, en cet instant, j’avais vu les 131 272 211 nouvelles prises qu’ils avaient tournées. Je ne me souvenais pas de chacune, mais je me rappelais ce que la plupart de leurs œuvres avaient en commun.
« Des œuvres débordant de violence et de sexe, de sang et de drogue, de scènes sanglantes et de rebondissements, le tout pour procurer une catharsis au public… C’était très intéressant. Si vos productions se faisaient connaître dans le monde où je vis, elles déclencheraient sans aucun doute des débats sans fin sur Internet. »
Quel que soit le genre, elles misaient toujours sur des pulsions primaires. Comme si une œuvre dépourvue de sang, de cadavres et de meurtres ne pouvait même pas être considérée comme une œuvre.
« Mais c’est excessif. Toutes les œuvres violentes ne sont pas dépourvues de valeur artistique. Certaines se contentent de ressasser les clichés du divertissement primaire, tandis que d’autres donnent un nouveau sens à la violence et l’élèvent au rang d’art. »
Ce genre de divertissement primaire enflammait vite les esprits, puis retombait tout aussi rapidement.
« Les œuvres que vous filmez sont-elles des productions commerciales ? Ou de l’art ? Non, inutile de poser la question. Dans tous les cas, une stimulation excessive les empêcherait de se faire reconnaître, que ce soit sur le plan commercial ou artistique. »
Je glissai une cigarette entre mes lèvres et l’allumai.
« Une ou deux œuvres axées sur les pulsions primaires, passe encore. Mais croyez-vous que le public appréciera si vous ne cessez de lui hurler au visage violence et sexe ? Non. Répéter toujours la même formule ne fait que la rendre fade. Les gens se lasseront vite, et vos œuvres suivantes leur inspireront le même ennui. »
J’aspirai profondément la fumée.
« Au bout du compte, plus personne ne regardera vos œuvres. À en juger par vos centaines de millions de nouvelles prises, vous semblez profondément dévoués à vos productions. Ne prenez pas mal ce que je vous dis. Réfléchissez-y sérieusement. »
J’espérais les convaincre d’arrêter de filmer des œuvres saturées de violence primaire, et de rien d’autre.
« Pas de réponse. »
Je fumai cigarette sur cigarette et attendis, mais je n’obtins aucune réponse.
« Un maître reste insatisfait et continue de se mettre à l’épreuve jusqu’à créer l’œuvre qu’il désire. On appelle cela du savoir-faire, et on loue sa noble patience. »
Je n’y pouvais rien. Il me faudrait trouver une autre méthode.
« Il arrive que des amateurs imitent ce comportement et prétendent faire preuve de savoir-faire. Mais savez-vous quoi ? Le savoir-faire n’a de sens que chez un maître. Chez un amateur, il ne signifie rien. D’après ce que j’ai vu, vos nouvelles prises ne sont pas très différentes. »
Je devais d’abord retourner dans la clairière.
[Toi.]
À cet instant, une voix descendit du ciel.
[Hé.]
[Toi.]
[Espèce d’enfoiré.]
[Toi, là-bas.]
[Espèce d’enfoiré.]
Comme il sied à une troupe, ils n’étaient pas seuls. Plusieurs voix retentirent à la fois.
[Tu t’y connais tant que ça en art ?]
Les multiples voix n’en formèrent bientôt plus qu’une.
« Eh bien… »
J’avais des connaissances en art. Il était toujours important d’apprendre. Pourtant, je n’avais jamais pénétré moi-même dans le monde de l’art, ni créé la moindre œuvre.
« Mais une chose est sûre. »
Je comprenais mieux l’art que ceux qui s’en remettaient à des stimulations primaires et dénuées de sens.
« Je ne le comprendrais pas mieux que vous ? »
***
[Très bien.]
L’air s’alourdit soudain.
[Tu en sais tellement ? Alors, crée quelque chose.]
[Nous regarderons l’œuvre que tu filmeras.]
[Haha ! Espèce de chien, comment oses-tu prétendre mieux connaître l’art que nous ?]
Je compris instinctivement que quelque chose venait de s’installer en moi.
[Allez. Filme quelque chose.]
Comme eux, je pouvais inviter qui je voulais dans un rêve et le contrôler à ma guise.
J’avais obtenu le pouvoir de manipuler cette scène onirique comme bon me semblait.
« J’ai deux conditions. »
[Des conditions ?]
« Oui. Premièrement, pendant le tournage, vous ne devez pas intervenir. Vous ne devez pas entraver la production, ni même la regarder. Voir comment une œuvre est créée, c’est comme se faire raconter la fin. Ça diminue le plaisir et l’émotion qu’on éprouve devant l’œuvre achevée. »
[Très bien. Nous ne le ferons pas.]
« Deuxièmement, l’œuvre achevée sera jugée par des tiers. Puisque nous ne sommes pas d’accord sur l’art, il ne serait pas juste que vous soyez les seuls à la juger. »
Le ciel accepta.
[Nous en appellerons aussi à quelques-uns.]
[Tu en appelles à certains, et nous aux autres.]
« Oui, faisons comme ça. »
Puis ils déclarèrent :
[Si tu perds, tu deviendras notre acteur pour toujours.]
Je hochai la tête.
« J’accepte. »
Le poids qui m’écrasait disparut. Était-ce leur regard qui pesait ainsi sur moi ? Ma capacité physique s’était améliorée, et peut-être mes sens dans ce domaine s’étaient-ils aussi développés.
« Alors… »
Je fermai les yeux. Je sentais les quatre-vingt-dix-huit autres participants qu’on avait traînés ici de force.
« Renvoyons-les d’abord chez eux. »
Heureusement, le pouvoir que la troupe m’avait accordé était facile à utiliser, comme un outil pratique et simple, sans le moindre entraînement. Il me suffit de quelques pensées pour que tous les autres disparaissent de cet endroit en un clin d’œil.
« Alors… »
Il était temps de filmer mon œuvre.
Mais qu’est-ce que je pourrais faire ?
J’avais des connaissances sur les films et les pièces de théâtre, mais je n’en avais jamais créé. On pouvait difficilement espérer qu’un savoir sans pratique ni expérience serve à grand-chose. Les difficultés m’attendaient dès le départ.
« … Non. »
Pas besoin de compliquer les choses. Pour m’opposer aux œuvres de la troupe, pleines de stimulations primaires, je n’avais qu’à créer quelque chose qui en soit l’exact contraire.
Une œuvre d’art pure, sans la moindre violence.
Qu’était-ce que l’art ?
Une activité créatrice qui exprime, sous diverses formes, les émotions, les pensées, les expériences et l’imagination d’une personne.
Le public serait composé d’anomalies. Les êtres auxquels la troupe montrerait l’œuvre seraient probablement des anomalies eux aussi.
« De l’art créé par des humains pour des anomalies. »
Je compris que cet instant était extrêmement important.
L’occasion de faire découvrir l’humanité aux anomalies liées à la troupe, grâce à une œuvre.
Et si je pouvais leur montrer la beauté des humains, la valeur de l’humanité et ses mystères ?
Les anomalies liées à la troupe ne pourraient-elles pas, au moins, aider l’humanité ?
Elles pourraient ainsi être captivées par la beauté des humains et les chérir comme des joyaux.
« Ah. »
J’achevai ma réflexion et utilisai aussitôt mon pouvoir. L’île disparut et une ville ordinaire apparut à sa place.
Pas de dialogue.
Je n’avais pas besoin d’autres acteurs. Je suffisais. Grâce au pouvoir de manipuler les rêves, j’enregistrai tout ce qui allait se produire à partir de cet instant.
Cette œuvre exprime les deux facettes de la communication humaine, et de ses échecs : le langage n’a aucun sens si l’autre ne l’entend pas, même quand on parle à voix haute.
Je traversai la ville déserte, puis poursuivis mon chemin. Je marchai pendant des heures et, chaque fois que j’arrivais à un carrefour, je me tourmentais pendant des heures pour décider quelle direction prendre.
Cette œuvre exprime que la vie humaine n’a pas de destination, que nous faisons simplement notre vie et que, devant ses innombrables carrefours, nous ne sommes que des êtres insignifiants.
Sans que je m’en rende compte, la ville disparut et un désert apparut. Je le traversai, étanchant ma soif chaque fois que je tombais sur une oasis.
Mais même dans un monde aussi dépourvu de but, nous trouvons de la joie dans ces instants de répit, pareils à des oasis, que la vie nous offre.
Dans le désert nocturne, je contemplai les ténèbres où d’innombrables étoiles formaient la Voie lactée. Sans la moindre frontière entre le temps et l’espace, je devins une étoile parmi elles.
Mais les humains sont-ils les seuls dans ce cas ? Tout est pareil dans le monde. Rien n’est spécial. Ni les humains ni le monde.
Dans l’espace, je retirai mes vêtements. J’exposai à tous la pureté du corps humain.
Et pourtant, c’est pour cela que les humains sont spéciaux.
Nu dans l’espace, je dansai. Les mouvements n’avaient aucun sens en eux-mêmes, mais je donnai soigneusement une signification à chaque geste de mes mains et de mes pieds. Ils devinrent une chorégraphie et illuminèrent le monde.
C’est parce que les humains existent que ce monde, créé par une probabilité dénuée de sens au milieu des fluctuations quantiques, devient spécial.
Je pointai les étoiles du doigt. J’inscrivis leurs noms en dessous, les reliai pour former des constellations et en fis des êtres porteurs de sens.
Parce que les humains se croient spéciaux, ils rendent tout spécial. Ils donnent des noms, gravent du sens dans les choses et confèrent une signification à tous les êtres du monde, en se plaçant au centre.
Je tendis un doigt vers le rêve qui me filmait.
Même si c’est une anomalie.
Alors, anomalies, n’auriez-vous pas pitié de nous, les humains, et ne deviendriez-vous pas quelque chose de spécial à nos yeux ?
« Coupez. »
Je créai une vidéo porteuse de toutes ces significations. Une fois le tout terminé, je retournai sur l’île d’origine. La vidéo que j’avais filmée se transforma en une petite Perle, posée dans ma paume.
« Parfait. »
Je regardai le ciel et les appelai.
« J’ai terminé le tournage. »
[Enfin.]
[Il est temps de te punir.]
[Un amateur ose se moquer de nous.]
[Nous allons te faire goûter à l’amère réalité.]
Au milieu de l’agitation, une voix grave prit la parole.
[Avant d’appeler ceux qui rendront leur jugement, nous voulons d’abord voir l’œuvre.]
« La voici. »
L’air s’alourdit. Je sentis leurs regards se tourner vers la Perle dans ma paume.
[…]
Après un long silence, ils prirent la parole.
[C’est quoi, ce bordel ?]
[C’est censé être une œuvre ?]
[Tu te fiches de nous ?]
[Ce n’est pas une œuvre !]
Je m’étais attendu à cette réaction.
« Vous baignez vraiment dans la dopamine. Voilà pourquoi vous ne reconnaissez pas l’art. C’est dommage que seules les stimulations primaires puissent encore vous toucher. »
[Alors, c’était ça. Tu nous as délibérément provoqués pour sauver les autres participants. Quel remarquable sacrifice de soi.]
« Non, j’ai sincèrement filmé cette œuvre dans une démarche artistique. Vous ne sentez pas la philosophie qu’elle renferme ? »
[Ça n’a aucun sens ! Aucun sens du tout !]
Plus important encore, il était temps d’appeler un être capable de la juger équitablement.
Pas des humains.
Avec le pouvoir que je possédais à présent, je pouvais enlever des humains, mais cette œuvre était destinée aux anomalies. Il me fallait donc, naturellement, appeler une anomalie pour la juger.
Qui devrais-je appeler ?
Je n’avais rencontré le Marchand mystérieux qu’une seule fois. Le nombre de rencontres n’était pas forcément proportionnel à la profondeur d’une relation, mais je ne savais toujours pas si je devais l’appeler.
La Fille aux yeux fermés ?
Non. Elle avait dit qu’elle se contenterait de m’observer. Même si je l’appelais, elle ne viendrait probablement pas et ne ferait rien.
Il ne m’en reste donc qu’une.
Je fermai les yeux et utilisai mon pouvoir. Grâce au Carnet dans ma tête, je me remémorai clairement l’être que je connaissais et tentai de l’amener ici.
[Espèce de taré !]
[Qu’est-ce que tu fais !]
[Toi, toi !]
À cet instant, la troupe reprit le pouvoir qu’elle m’avait accordé.
[Qui diable as-tu appelé ?!]
Juste avant que le pouvoir ne me soit retiré, je le sentis. Dans ce bref instant, l’être que j’avais appelé perçut cet endroit et se mit à tout détruire pour s’y frayer un chemin.
[Ah, merde !]
[Ce fou furieux arrive !]
[Ce sale type est en route !]
[Fuyez ! Il arrive !]
[Putain ! C’est un monde où il existe ?! Cet endroit est sur liste noire ! Je ne reviendrai plus jamais ici !]
Bientôt, le ciel devint bleu.
『Ô rêve éphémère, artistes insensés, laquais du sang et de la folie, dramaturges pitoyables dont les œuvres ne se vendent pas, enfants de la vanité et de l’arrogance.』
Une Lune Bleue gigantesque, couverte d’innombrables oreilles, yeux et bouches, emplit le ciel.
『Comment osez-vous m’invoquer ?』
Avant qu’il ne soit trop tard, je la saluai le premier.
« Bonjour. »
J’attendais le jugement d’une anomalie pure, qui ne baignait pas dans la dopamine.
« Ça faisait longtemps. »
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