Chapitre 16
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Traducteur/éditeur : Alyo
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◈ Survivre parmi les Anomalies ◈
Chapitre 16 : L’Arche brisée
──────
‘Qu’est-ce qui constitue le cœur de mon identité ?’
J’écrivis encore et encore. Dans un monde sans nuit ni jour, je continuai d’écrire, bercé par le bruit des vagues qui me tenait lieu de musique de travail.
‘L’âme ou le corps ? À moins qu’une Anomalie n’intervienne, l’existence de l’âme n’a jamais été prouvée scientifiquement. Je pense donc que c’est le corps.’
Chaque fois que la fatigue me gagnait, je mangeais du pain, du lait et du fromage, puis je reprenais mon écriture.
‘Mais le corps continue de grandir. Au fil du temps, les cellules se renouvellent : celles qui composent mon corps aujourd’hui sont donc forcément différentes de celles qui le composeront demain.’
Je m’évanouis plusieurs fois.
‘Ce qui compte, ce ne sont pas les cellules, mais les souvenirs stockés dans le cerveau. Les souvenirs du passé s’accumulent pour créer ce moi que je connais et définir qui je suis aujourd’hui.’
Je finis par comprendre instinctivement quand je devais dormir et combien de temps.
‘La démence est terrifiante parce qu’on finit par se perdre soi-même. Et la prophétie diffusée sur Dial TV disait que l’Anomalie enlèverait quatre-vingt-dix-neuf humains, moi compris, à travers leurs rêves, puis les ferait se perdre en les livrant à l’oubli inhérent aux rêves.’
Le temps passa ainsi.
‘Même si je sais ce qu’est l’Anomalie, dans le jeu, pour lui survivre, il faut faire des choix. À l’époque, j’observais le jeu de l’extérieur et, grâce à mon expérience, je pouvais facilement choisir l’option qui permettait de m’en sortir. Cette fois, je suis un véritable participant et je vais perdre mes souvenirs. Je ne peux donc pas recourir à cette méthode.’
Quand une grosse callosité se forma sur l’index de ma main droite, à force de tenir le stylo-plume, je compris que j’avais accompli ce que j’étais venu faire.
‘Donc, si je ne perds pas mes souvenirs, je peux m’en sortir.’
J’achevai la dernière page et posai le stylo-plume.
[Donc, si je ne perds pas mes souvenirs, je peux m’en sortir. Sur cette pensée, je posai mon stylo-plume et achevai de créer un moyen de préserver mes souvenirs grâce à l’Arche brisée.]
Après avoir relu le dernier paragraphe, je refermai le carnet. La porte de l’Arche brisée ne s’était pas encore ouverte ; je contemplai donc tranquillement la mer et mangeai le pain, le lait et le fromage auxquels je m’étais habitué.
« Quels poissons vivent dans cette mer ? »
Je jetai un morceau de pain dans l’eau. D’innombrables bancs de poissons se précipitèrent avidement sur le morceau qui flottait à la surface.
« Hum. »
Une fois les poissons rassemblés, des requins surgirent derrière eux et les dévorèrent avec voracité.
« J’avais envie d’aller nager. »
Alors que les requins se rassemblaient, une créature de la taille d’une baleine apparut, couverte de dizaines d’yeux. Elle les engloutit tout entiers.
« Je crois que je vais éviter. »
Je fixai l’horizon d’un air absent.
« Je devrais faire une pause. »
Il paraît que, quand on se repose, c’est bien de fixer quelque chose dans le vide sans penser à rien, non ?
« Alors, c’est contempler la mer ? L’eau ? »
Ou peut-être les vagues.
***
Après ce qui me sembla être plusieurs jours, la porte de l’Arche brisée s’ouvrit. Je la franchis : la mer disparut et je me retrouvai dans la réserve d’origine.
« Vous voilà de retour. Un an s’est écoulé. »
« Un an s’est aussi écoulé dans la réalité ? »
« Non, seulement dix minutes. »
Une table, qui ne s’y trouvait pas quand j’étais entré, avait été installée dans la réserve. Du thé et plusieurs sortes de gâteaux y étaient disposés.
« Un goûter. Vous avez tenu votre promesse. »
« Vous vous en souvenez. Je pensais que vous auriez oublié au bout d’un an. »
« Tout ce que j’ai fait là-dedans consistait à me souvenir. »
Le marchand prit une pause à l’extérieur de l’Arche brisée pendant que nous partagions le thé.
« Quelque chose me rend curieux. »
« Je vous en prie, demandez-moi ce que vous voulez. »
« Qu’avez-vous fait là-dedans ? »
Le marchand semblait se demander comment j’avais pu en ressortir indemne.
« Je me suis remémoré ma vie. Chaque souvenir, depuis ma naissance jusqu’à aujourd’hui. »
Depuis l’instant où je suis né de ma mère et où j’ai éclaté en sanglots, jusqu’aux neuf mille cent vingt-cinq jours qui m’ont mené à mes vingt-cinq ans.
Et les deux cent quatre-vingt-cinq jours de cette année, où les Anomalies sont devenues réalité.
« J’ai consigné ici ces neuf mille quatre cent dix jours. »
« Je vois. Mais avez-vous eu assez de temps ? Un an n’aurait pas dû suffire. »
« On ne se souvient pas de chaque instant de son passé. On ne garde que les souvenirs marquants, ceux qui nous distinguent, et leur accumulation forge notre personnalité. Alors je n’ai écrit que les souvenirs qui m’avaient marqué. »
« Vraiment ? »
« En tout cas, c’est ce que je crois. »
Grâce au Carnet dans ma tête, je revis mes souvenirs du passé.
Puis je consignai dans le Carnet dans ma tête les moments qui m’avaient marqué, sous forme de journal intime.
« Maintenant, je n’oublierai plus qui je suis. »
C’était la seule méthode infaillible que j’avais trouvée pour lutter contre l’oubli.
« Je vois. Je vous l’ai demandé par curiosité, c’est tout. »
Le marchand me tendit la théière. J’acceptai volontiers qu’il me resserve et enfournai un morceau de gâteau de Battenberg.
« Certains de mes clients entrent parfois dans l’Arche brisée quand ils ont besoin de temps. Mais pour la plupart, ça se passe mal. »
« Qu’est-ce qui leur arrive ? »
« Sur dix, six en ressortent fous. Trois se jettent à la mer, et un seul en sort indemne. »
Cette fois, je coupai un scone en deux, le tartinai de confiture et de crème, puis le mangeai. Il était très bon. Je comprenais pourquoi les Britanniques aimaient le thé à la crème.
« Les clients — enfin, les clients humains — ont tendance à se surestimer. Ils entrent en pensant que tout ira bien, mais dès qu’ils ne sentent plus le temps passer dans cette mer vide et sans limites, l’anxiété et l’impatience les rendent vite fous. »
J’écoutai le marchand tout en mangeant un sandwich au concombre.
« Ceux qui n’ont pas de but n’y peuvent rien. »
Dans le jeu, plusieurs choix s’offraient à nous avant d’entrer dans l’Arche brisée.
[1. Entraînement physique pendant un an ! Emportez beaucoup de compléments alimentaires !]
[2. Exercice mental pendant un an ! Emportez un livre sur l’entraînement mental !]
[3. Apprenez toutes sortes de compétences pendant un an ! Emportez les livres nécessaires !]
[4. Au diable l’entraînement, reposons-nous bien pendant un an.]
Choisir l’une des trois premières options augmentait la caractéristique correspondante, mais choisir la quatrième menait à une mauvaise fin.
[Vous avez été abandonné dans une mer vide et sans limites. Vous ne distinguez pas le jour de la nuit et vos seuls repas sont du pain, du lait et du fromage. Au bout d’une semaine, vous commencez à parler tout seul. Au bout d’un mois, vous devenez fou et vous vous mettez à errer nu. Avant même que six mois ne se soient écoulés, vous perdez toute envie de vivre et vous vous jetez à la mer.]
« Un but. Je vois. Quand on en a un, on ne devient pas fou. »
« C’est dans la nature humaine. Avec un but, même un vieillard vit comme un jeune. Sans but, même quelqu’un dans la fleur de l’âge meurt dans la solitude. »
« Et vous, quel est votre but ? »
Le marchand ouvrit grand la bouche et y enfourna d’un coup un gâteau Victoria entier, sans le couper.
« Vivre comme un humain. Et même si je meurs, continuer à gigoter jusqu’à mon dernier instant. »
Quand sa bouche s’ouvrit, je vis que le marchand avait vingt-sept langues.
« C’est le sens de ma vie. »
« C’est un très beau but. »
« Et vous, quel est votre but ? »
« Mon but, c’est simplement de continuer à vivre comme je le fais maintenant. Ma vie actuelle me satisfait. »
Le marchand sourit alors, comme si une idée venait de lui traverser l’esprit.
« C’est intéressant. »
« Quoi donc ? »
« Une personne inhumaine qui veut vivre comme un humain. »
« Je suis plus humain que n’importe qui. »
« Oui, je sais. J’ai vu ce que vous avez fait. »
— Coin !
Un canard caqueta dans le sac, dans un coin. Le marchand déclara :
« Vous êtes humain. »
Le marchand vida sa tasse de thé.
« Si un humain accomplit quelque chose d’impossible pour un humain, est-il toujours humain ? »
« Même dans ce cas, il reste humain. »
« Pourquoi ? »
Je vidai ma tasse à mon tour.
« Parce que les humains rendent possible l’impossible. »
***
Après avoir conclu mon échange avec le marchand, je rentrai chez moi.
[Si vous souhaitez à nouveau faire affaire avec moi, veuillez apporter l’invitation et procéder comme cette fois-ci. J’attends avec impatience le jour où nous nous reverrons.]
Je reçus une nouvelle invitation, plus élaborée et plus agréable au toucher que l’originale, même si je ne savais pas ce qui les différenciait.
‘Quand j’aurai obtenu plusieurs Anomalies ou objets rares, je devrais retourner le voir.’
À peine rentré, je sortis les objets que je n’avais pas réussi à vendre.
« Canard en caoutchouc, Paix au Gros Orteil et Gobelet spécial WK. »
Sans oublier le Serpent à sept têtes.
« Toi non plus, tu ne voulais pas me quitter ? »
Le Serpent à sept têtes avait de la valeur, mais je ne pouvais pas le vendre puisqu’il ne voulait pas me quitter.
« Je t’ai apprivoisé sans même m’en rendre compte. »
Si je l’avais apprivoisé, je n’avais pas le choix : je devais en assumer la responsabilité.
— Coin !
‘Le jour annoncé par la prophétie approche.’
Il ne restait que quelques jours avant la date annoncée. D’ici là, je menai une vie ordinaire.
« Tu préfères les souris vivantes aux souris congelées. »
J’achetai toutes sortes de nourriture et fis des essais pour découvrir ce que préférait le Serpent à sept têtes.
[JeSuisUnDébatteur : Pourquoi, alors que la Corée est un pays démocratique, dès que quelqu’un essaie de discuter politique, tout le monde l’envoie balader, l’évite et s’enfuit avec dégoût ? En quoi est-ce différent du communisme ? Qu’en pensez-vous ? Discutons-en à partir du parti au pouvoir et du système politique coréen.]
└[Oh, va te faire foutre, espèce de drogué à la politique.]
└[Va parler politique dans la galerie Politique, abruti. Ici, c’est la galerie des ramyeons épicés.]
└[JeSuisUnDébatteur : J’ai été banni définitivement de la galerie Politique, c’est donc impossible. Et puis, ce sujet ne s’éloigne pas tant que ça du thème de la galerie.]
└[En quoi ça ne s’en éloigne pas ?]
└[JeSuisUnDébatteur : Tout comme on s’habitue au piquant et qu’on cherche des ramyeons toujours plus épicés, la vision politique de notre génération ne ressemble-t-elle pas à un ramyeon épicé ? Nous nous sommes habitués à l’apathie politique, nous ne votons même pas et nous ne faisons que parler de la corruption du pays.]
[Modérateur, s’il vous plaît, venez vite.]
Pour la première fois depuis longtemps, je trouvai une nouvelle communauté, y lançai une discussion et me fis bannir définitivement.
[Youhou ! Ces derniers temps, la vie me sourit ! J’arrive pas à croire qu’un type comme moi, qui vient de la Troisième École, soit devenu aussi riche. On dirait un rêve.]
[Félicitations. Qu’est-ce que tu comptes faire maintenant ?]
[Je suis intelligent, mais je n’ai pas pu aller à l’École finale faute d’argent, tu vois ? Cette fois, je vais essayer d’y entrer.]
Après tout ce temps, j’échangeai aussi des messages avec Shingu Hoerang.
[Alden & Sweets Pharmaceutical Company va bientôt commencer à vendre l’Aldenweets, un traitement contre le diabète.]
[Arnaque d’un escroc ou remède miracle ?]
[Un traitement qui guérirait à la fois le diabète de type 1 et de type 2 ? Le corps médical affirme qu’une telle chose est impossible.]
[Le corps médical est profondément divisé. Qui a raison ?]
J’investis également toute ma fortune dans les actions d’Alden & Sweets Pharmaceutical Company.
‘Je devrais dormir, maintenant.’
La vie suivait paisiblement son cours, comme toujours.
[Que tous les participants se réveillent.]
Et l’extraordinaire surgit sans prévenir.
[Nous allons commencer l’acte 999 du Théâtre des rêves : Battle Royale.]
***
[Pour ceux qui ne connaissent pas le principe du battle royale, voici une explication. Il y a actuellement quatre-vingt-dix-neuf participants sur cette île. À partir de maintenant, vous devrez vous battre pour votre vie jusqu’à ce qu’il ne reste qu’une seule personne.]
On m’avait enlevé sans prévenir, mais je ne fus pas particulièrement décontenancé. Après avoir vu la prophétie de Dial TV, j’avais déjà identifié l’Anomalie.
‘La Troupe du rêve.’
Une Anomalie inconnue qui attirait des gens dans leurs rêves et les faisait jouer selon un scénario de son choix.
[La première journée est consacrée au repos. Pour bien jouer, il faut bien se reposer. Participants, faites connaissance ou reposez-vous et préparez-vous pour demain.]
Mourir ici signifiait mourir dans la réalité et devenir un membre permanent de la Troupe, une marionnette entre ses mains.
‘C’est ce que disait le wiki.’
La fin du jeu n’était pas exactement la même, mais elle impliquait la même chose.
[En mourant dans le rêve, vous n’avez pas pu quitter la scène créée par la Troupe. Vous êtes devenu un acteur qui joue selon ses intentions et obéira à sa volonté pour l’éternité.]
Puisqu’on nous avait dit que c’était une période de repos, je regardai autour de moi et repérai une clairière à quelque distance. Les autres participants s’y rassemblaient aussi, comme si nous avions tous été convoqués à des endroits similaires.
« Où est-ce qu’on est ? »
« Non, c’était quoi, cette voix qui venait du ciel ? »
« Pourtant, je me suis bien endormi chez moi… »
Je les observai un moment à distance, puis me dirigeai à mon tour vers eux.
« … Hein ? »
C’est alors que je remarquai d’étranges parasites dans mon champ de vision.
‘Il y a quelque chose qui cloche dans la partie droite de mon champ de vision.’
On aurait dit de la neige sur un écran dont le câble était débranché.
‘Mon œil droit.’
La première chose à laquelle je pensai fut la Lune Bleue.
L’œil que la Lune Bleue m’avait donné, dont j’ignorais l’utilité, venait de s’activer.
« C’est… »
Sa signification s’imprima naturellement dans mon esprit.
« La Lune Bleue est une Anomalie qui voit la vie des humains. »
Et, durant ce bref instant, mon œil droit vit lui aussi leur vie.
Pas leur vie entière, mais l’avenir qui les attendait dans des mondes parallèles où je n’existais pas.
‘Le pouvoir de la Lune Bleue n’était-il pas censé ne montrer que le passé d’une personne ?’
Alors, pourquoi me montrait-il un avenir où je n’existais pas, plutôt que le passé ou le présent ?
« Est-ce parce que j’ai été affecté par la Fille aux yeux fermés ? »
Si cela venait de l’influence de la Fille aux yeux fermés, qui existait au-delà de l’espace et du temps, alors ce changement pouvait s’expliquer lui aussi.
‘Une chose est sûre : je dois changer de plan.’
Il n’y avait plus aucun intérêt à m’échapper seul d’ici.
« Elle me montre quelque chose de bien. »
Parce que si je ne les sauvais pas…
« Mais ça aussi, c’est différent du jeu. »
Le monde prendrait fin.
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