Chapitre 15
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Traduction/édition : Alyo
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◈ Survivre parmi les Anomalies ◈
Chapitre 15 : Marchand suspect
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Les anomalies de grade Sécurité étaient sûres pour une raison simple : contrairement aux anomalies dangereuses, leurs capacités et leurs particularités ne représentaient aucun danger.
[Arboretum de Gangneung]
Bien sûr, certaines étaient inoffensives parce qu’elles étaient amicales avec les humains, mais ces anomalies-là étaient aussi rares que le Serpent à sept têtes. Elles n’entraient donc pas en ligne de compte. Comme elles n’avaient rien de particulièrement spécial, elles n’auraient pas dû être populaires. Et si elles n’étaient pas populaires, il ne devrait pas y en avoir beaucoup.
[Boutique de souvenirs de l’arboretum]
Pourtant, les anomalies de grade Sécurité étaient nombreuses, malgré leur manque de popularité. C’était parce que le jeu, disponible sur Steam, proposait des succès, et que son créateur avait inclus la rencontre et la collection d’anomalies de grade Sécurité parmi ceux-ci.
« Vous avez un pot de fleurs peint à moitié en jaune et à moitié en rose ? Une corne d’abondance est dessinée à la jonction des deux couleurs. »
« Pardon ? Une corne d’abondance ? »
« C’est une grande corne en forme de panier, remplie de fruits. »
« Ah, je vais regarder dans la réserve. »
Quand Survivre parmi les Anomalies était encore un jeu, je ne m’étais jamais vraiment intéressé aux succès. Je ne m’étais donc pas donné la peine de collectionner les anomalies de grade Sécurité. Mais, maintenant que tout était devenu réel, je les cherchais depuis deux semaines.
« Je l’ai trouvé ! Il était caché dans un coin de la réserve ! Comment saviez-vous qu’il fallait le chercher ? »
« Je me souvenais l’avoir déjà vu. Combien coûte-t-il ? »
« 5 000 wons ! »
J’avais ainsi récupéré toutes les anomalies de grade Sécurité que je pouvais obtenir immédiatement : celles qui apparaissaient à des emplacements fixes et dont on connaissait précisément la localisation. De retour chez moi avec le pot de fleurs acheté à l’arboretum, j’alignai dans le salon toutes les anomalies de grade Sécurité que j’avais récoltées.
« Il n’y en a que cinq, hein ? »
En commençant par celle tout à gauche, je les examinai une à une.
« Canard en caoutchouc. »
Un petit canard en caoutchouc qui faisait parfois « coin » quand personne ne le regardait, alors qu’il se trouvait dans la même pièce que quelqu’un.
« Paix au Gros Orteil. »
Un vernis à ongles qui guérissait instantanément les ongles incarnés dès qu’on l’appliquait et empêchait qu’ils réapparaissent pour le restant de ses jours.
« Sauce universelle de M. Ando. »
Une bouteille de sauce inépuisable qui, versée sur un plat, prenait le goût qui s’accordait le mieux avec celui-ci, quelle que soit la quantité utilisée.
- Coin !
« Gobelet spécial WK. »
Un gobelet orné du logo « WK ». Si on le remplissait d’une boisson gazeuse, il en chargeait les bulles au maximum, et celles-ci ne disparaissaient jamais avec le temps.
« Pot de fleurs du Dieu de l’Abondance. »
Un pot de fleurs qui faisait pousser, une fois par mois, un fruit au goût aléatoire sur la plante qu’on y cultivait.
Ces cinq anomalies de grade Sécurité ressemblaient moins à des anomalies qu’à des objets inhabituels et spéciaux.
« Je m’en servirai pour faire affaire avec le Marchand mystérieux. »
- Coin !
Le Marchand mystérieux.
Comme son nom l’indiquait, le Marchand était suspect à tous points de vue. Dans le jeu, il échangeait les anomalies de grade Sécurité collectionnées par les joueurs contre d’autres anomalies spéciales, des sous-produits d’anomalies, des objets rares ou des êtres vivants.
« Il y avait beaucoup d’anomalies et d’objets qu’on ne pouvait obtenir qu’auprès du Marchand mystérieux. »
Son lieu d’apparition étant aléatoire, je ne l’avais encore jamais rencontré. Mais, grâce à la Golden Omnipotence Corporation, je savais maintenant où il se trouvait.
« Tu as fini toute ta nourriture ? »
Après avoir rassemblé les anomalies, je jetai un coup d’œil dans la boîte en plastique posée sur l’étagère. Le Serpent à sept têtes, le ventre tout rond et gonflé, peinait à respirer tant il avait mangé.
« Tu as déjà tout mangé ? »
Le jeu ne le permettait pas, mais d’après le wiki, le Marchand mystérieux échangeait aussi des plantes, des animaux et des objets rares, et pas seulement des anomalies.
« Je crois que je vais aussi te prendre comme monnaie d’échange. »
Je m’y étais un peu attaché, mais il m’était à peu près aussi précieux qu’une tasse que j’aimais bien. Il était loin d’être au niveau d’un animal de compagnie.
- Coin !
« Je partirai demain. »
Je mis dans un sac les cinq types d’anomalies de grade Sécurité, dont le Canard en caoutchouc, puis me dirigeai vers la chambre. Il était déjà tard ; je comptais donc me coucher tôt, me lever et aller voir le Marchand mystérieux.
« Une lettre ? Une invitation ? »
Une lettre était posée sur mon oreiller.
J’ouvris aussitôt l’enveloppe et en lus le contenu.
[Monsieur Lee Seung-hoon, ayant survécu au contact de nombreuses anomalies, vous possédez la chance et les capacités nécessaires pour conclure un échange avec moi. Je vous adresse donc cette invitation dans l’espoir que notre transaction soit agréable. Si vous sortez en emportant cette invitation, vous pourrez vous rendre dans ma boutique.]
Inutile de se demander qui l’avait envoyée.
« On m’avait dit qu’on m’enverrait bientôt une invitation. »
Quelle plaie.
- Coin !
Je n’avais pas le choix, il fallait y aller tout de suite.
J’emportai le sac contenant les anomalies et le Serpent à sept têtes, ainsi que l’invitation, puis franchis la porte d’entrée. Le passage qui aurait dû donner sur le jardin menait à un intérieur différent.
« Vous êtes arrivé ? »
Une boutique étroite, remplie à ras bord de bric-à-brac.
Et derrière le comptoir, une silhouette bizarre aux six bras m’accueillit.
« Bienvenue, monsieur Lee Seung-hoon. »
Le Marchand mystérieux était exactement comme sur l’illustration du jeu. Je posai mon sac et lui tendis la main.
« Ravi de vous rencontrer, Marchand. »
Sa voix était différente de ce à quoi je m’attendais, ce qui la rendait encore plus intéressante.
- Coin !
***
Le Marchand mystérieux ne pouvait pas être qualifié de beau, même par pure flatterie.
« Je suis ravi d’avoir un client après tout ce temps. »
La peau du Marchand était d’une blancheur excessive, comme recouverte d’une couche de poudre de craie, et pas un seul poil ne poussait sur son corps. Ses yeux étaient étroits et fendus, tandis que sa bouche et son nez étaient si petits qu’à moins de les regarder de près, on aurait dit qu’il n’avait aucun trait du visage.
« Le thé vous plaît ? »
Mais c’était surtout la voix du Marchand qui m’avait surpris.
Comme tous les jeux indépendants, Survivre parmi les Anomalies n’avait pas de comédiens de doublage. Le Marchand mystérieux ne faisait pas exception.
« Oui, il me plaît. Quel genre de thé est-ce ? »
« Du thé au cerveau, infusé à partir de cerveaux humains. »
« Je vois. »
« Vous n’avez pas beaucoup d’humour. C’est du thé au lait ordinaire. »
Le Marchand mystérieux avait une voix de femme. Elle était claire, agréable et belle à entendre.
« Êtes-vous une anomalie ? »
« Vous allez droit au but. De votre point de vue, si je suis une anomalie, alors j’en suis une. Tout dépend du point de vue, après tout. De mon point de vue, c’est vous qui êtes l’anomalie. »
« Un jeu de mots. »
« Un jeu de mots. »
Tandis que nous parlions, j’examinai le corps du Marchand. Malheureusement, il était dissimulé sous un épais manteau du genre de ceux que portaient les mécaniciens de locomotives dans les régions froides ; je ne pus donc rien distinguer.
« Mais surtout, j’aimerais conclure un échange. »
« Bien sûr, mais veuillez d’abord lire les règles. »
Les six mains du Marchand désignèrent le comptoir.
[Règles des échanges de la boutique générale]
[1. Les échanges se font avec des objets, pas de l’argent.]
[2. Si l’objet est vivant, il ne peut être utilisé comme monnaie d’échange qu’avec son consentement.]
[3. Une fois l’échange conclu, aucune compensation ne peut être exigée du Marchand, même si l’objet reçu cause des problèmes ou des blessures.]
[4. Si quelqu’un inflige un préjudice physique ou mental au Marchand, celui-ci n’est responsable d’aucune conséquence ultérieure.]
[5. L’or n’est pas accepté.]
« J’ai tout lu. Mais pourquoi n’acceptez-vous pas l’or ? »
« Parce que la Corporation me crée des ennuis à ce sujet. »
« Je vois. »
« C’est exact. Maintenant, pourriez-vous sortir les objets que vous souhaitez échanger ? »
Je sortis du sac les anomalies de grade Sécurité. Le Canard en caoutchouc vint en premier.
« Quelle anomalie intéressante. »
Les yeux étroits et fendus du Marchand s’écarquillèrent aussitôt. Ses pupilles se dilatèrent jusqu’à pouvoir accueillir des boules de billard, puis grossirent et rétrécirent à répétition, comme le diaphragme d’un objectif. Ses six mains saisirent le Canard en caoutchouc et le tournèrent dans tous les sens.
« Mais il y a deux problèmes. D’abord, j’aime le calme. Cet enfant ne vit que pour troubler ma paix en s’amusant, et l’idée du stress que je subirais avant de le vendre me rend réticent. »
« Je comprends. »
« Le deuxième problème, c’est que cet enfant ne veut pas venir avec moi. »
« Vous voulez dire qu’il ne veut pas être vendu ? »
« Oui. Il veut rester avec vous. Il voulait vous voir sursauter, mais vous n’avez pas bronché une seule fois. Alors il s’est entêté. »
Intéressant. Je ne m’étais pas attendu à ce qu’une anomalie aussi insignifiante que le Canard en caoutchouc ait conscience d’elle-même.
« Oh, ça alors… »
Le Marchand examina ensuite Paix au Gros Orteil.
« L’un des premiers produits du Dr Janus. Mais je n’ai pas d’ongles de pied, et je ne pense pas que mes autres clients en voudraient non plus. »
Le Marchand examina ensuite le Gobelet spécial WK.
« Ce produit a été distribué lors de la cérémonie du millième anniversaire d’un restaurant-minute fondé par la WK Corporation. S’il s’agissait d’un autre produit, peut-être, mais ce n’était qu’un lot de participation, sans grande valeur. Mes autres clients ne semblent pas susceptibles de le trouver intéressant non plus ; il n’a donc aucune valeur marchande. »
Vint ensuite la Sauce universelle de M. Ando.
« Ah ! La sauce de M. Ando ! Une sauce créée par le chef légendaire dont les réservations affichent un délai de cent ans. Ça, ça a une valeur marchande ! »
« Vraiment ? »
« Oui. Beaucoup de mes clients raffolent de cuisine raffinée, alors elle en comblera un grand nombre. Je vais peut-être même devoir organiser une vente aux enchères, pour la première fois depuis longtemps. »
Enfin, une anomalie que je pouvais échanger.
« Y a-t-il un objet qui vous intéresse ? Sinon, j’en choisirai un d’une valeur équivalente. Sur mon honneur de marchand, je jure que je ne vous proposerai jamais un prix inférieur. »
« Il y a quelque chose que je veux. »
Je désignai le stylo-plume qui dépassait d’un pot à crayons au fond de la boutique.
« C’est l’Héritage du grand romancier ? »
« Vous vous y connaissez. Oui, c’est bien ça. Vous voulez l’échanger contre cet objet ? Il vaut pourtant bien moins. »
« Oui. Je le prends. »
J’échangeai le stylo-plume contre la bouteille de sauce.
« Maintenant, j’ai un moyen d’obtenir un statut. »
Vint ensuite le Pot de fleurs du Dieu de l’Abondance.
« Celui-ci me plaît aussi. Le fait qu’il renferme le pouvoir d’un transcendant stupide est un inconvénient, mais sa grande force, c’est qu’il produit des fruits au goût et à l’apparence complètement différents, quelle que soit la plante qu’on y cultive. »
Le Marchand avait dit que beaucoup de ses clients raffolaient de cuisine raffinée ; celui-ci reçut lui aussi des éloges enthousiastes.
« Je vais aussi échanger celui-ci. Qu’aimeriez-vous cette fois ? »
« Il y a quelque chose que je veux. »
Quelque chose auquel je pensais depuis avant même d’arriver ici.
« J’aimerais entrer dans l’Arche brisée. C’est possible ? »
Le Marchand hocha la tête.
« C’est possible. »
***
Depuis que j’avais appris, grâce à la télé à cadran, ce qui se produirait un mois plus tard, je réfléchissais aux moyens de survivre.
Quelle était l’anomalie hostile.
Quelle était sa faiblesse.
Quelles caractéristiques elle avait dans le jeu et comment m’en sortir si je la rencontrais.
Quelles informations figuraient sur le wiki.
Après avoir tout pris en compte, j’en étais arrivé à la conclusion que je devais absolument entrer dans un endroit appelé l’Arche brisée pour survivre. On ne pouvait y accéder que par l’intermédiaire du Marchand mystérieux.
« C’est ici. »
Car l’Arche brisée était une anomalie fixe appartenant au Marchand mystérieux.
Le Marchand m’emmena plus loin dans la boutique. Après avoir traversé une foule d’objets, nous arrivâmes dans une réserve où se trouvait une petite pièce en bois, comme arrachée de force à un endroit quelconque.
« Savez-vous ce que c’est ? »
« Oui. »
L’Arche brisée.
D’après le wiki, c’était une anomalie qui aurait été l’arche construite par Noé, avant d’être profanée et maudite par les antéchrists des générations suivantes.
« Ce lieu pourrait être difficile à supporter pour un être humain. »
« Ça ira. J’ai besoin de temps. »
« Dans ce cas, vous devriez vous en sortir. »
Une fois à l’intérieur, il suffisait de fermer la porte pour être transporté dans un espace spécial, où l’on devait rester piégé pendant un an.
Le temps ne s’écoulait pas à l’extérieur pendant qu’on y séjournait. Les joueurs l’appelaient la Salle de l’Esprit et du Temps, et l’utilisaient souvent pour développer leurs caractéristiques.
« Selon le type d’entraînement choisi avant d’entrer, la caractéristique correspondante augmentait considérablement. »
Dommage qu’on ne puisse utiliser cette anomalie qu’une seule fois dans sa vie.
« Si j’entre maintenant, nous nous reverrons dans un an, je suppose. »
« Très probablement. Je vous préparerai du thé. »
« Alors… »
Notre conversation terminée, j’ouvris la vieille porte en bois.
À l’instant où j’entrai et la refermai, je fus transporté dans un endroit qui n’était pas la boutique.
« Alors voici l’arche de Noé. »
Sans m’en rendre compte, je me tenais sur un pont.
Sur le pont d’un immense navire qui voguait sur une mer sans fin.
« C’est bien plus grand qu’un porte-avions. »
Une île en mouvement pouvait-elle ressembler à ça ?
« Eh bien, il le fallait. Il devait embarquer un couple de chaque espèce animale du monde. »
Deux bols de nourriture et une tasse étaient posés sur le pont.
« Du pain de seigle, du lait et du fromage. »
Ce n’était pas mauvais. Mais ce n’était pas bon non plus.
Quand j’eus fini de manger et cligné des yeux, les bols et la tasse étaient de nouveau pleins.
« Comme le disait la description. »
Après avoir contemplé la mer un instant, je tirai de mes vêtements le Carnet dans ma tête.
« J’ai de la chance que l’Héritage du grand romancier ait été disponible. »
Les anomalies vendues par le Marchand changeaient au hasard à chaque lancement du jeu. J’avais donc craint que l’Héritage du grand romancier ne soit pas parmi elles.
« Sinon, j’aurais acheté une anomalie ou un objet capable de remplacer l’encre à l’infini. »
L’Héritage du grand romancier était un élégant stylo-plume.
À part le bouton MARCHE/ARRÊT à son sommet, il n’avait pas l’air d’une anomalie.
« En fait, tant que je n’appuie pas sur le bouton, ce n’est qu’un stylo-plume qui produit une quantité infinie d’encre. »
Je m’en servirais plus tard pour obtenir un statut.
Pour l’instant, son encre inépuisable me suffisait.
« Bon, alors… »
Je m’allongeai sur le sol et ouvris le Carnet dans ma tête.
« Si je veux tout écrire en un an, je n’aurai pas le temps de me reposer. »
Je commençai à me préparer à survivre à l’anomalie annoncée par la télé à cadran.
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