« Tant mieux », gloussa le Vieux Zhou, visiblement soulagé. « Tu travaillais trop dur ces derniers jours. Mais maintenant… tu sembles avoir changé de tempérament. »
« De tempérament ? » Ning pencha la tête, amusé.
On disait que le visage reflétait le cœur ; peut-être son esprit plus serein se voyait-il réellement sur ses traits.
En vérité, Ning avait lui aussi remarqué le changement.
On disait qu’entre la vie et la mort s’étendait une grande terreur, et que ceux qui franchissaient ce seuil recevaient une grande récompense.
Après avoir affronté ses démons intérieurs, ses pensées étaient plus claires et sa concentration plus aiguisée. Son esprit avait acquis une nouvelle stabilité, comme un lac qui retrouvait enfin son calme après la tempête.
On disait que vaincre ses démons intérieurs, ou surmonter ses blocages mentaux, renforçait le cœur du Dao, ce fameux cœur de la persévérance sur la voie de l’immortalité.
Ning ignorait si c’était vrai. Mais le matin même, il avait pratiqué ses sorts bien plus facilement qu’auparavant.
Malgré les bienfaits d’une telle confrontation, il n’avait aucune envie de recommencer de sitôt. Après tout, ce n’était pas le genre de démons intérieurs qu’affrontaient les musclors après une rupture.
« Vieux Zhou, dit soudain Ning, je te rendrai bientôt tes pierres spirituelles. Alors, attends encore un peu. »
« Hein ? Rien ne presse », répondit le Vieux Zhou en agitant la main. « Et puis, je ne sais même pas si je devrais les accepter, vu que tu m’as appris cet exercice de contrôle du qi. »
Ning lui avait enseigné une méthode simple, mais efficace, de circulation spirituelle pour entraîner son contrôle. Depuis, le Vieux Zhou la pratiquait avec assiduité, dans l’espoir d’affiner sa maîtrise des sorts et peut-être même d’obtenir un certificat d’agriculteur spirituel.
Grâce à ce titre, il pourrait rester dans la secte en tant qu’agriculteur-cultivateur officiel. Cela lui garantirait des ressources et, surtout, la sécurité. Quant à son grand rêve d’épouser dix femmes, eh bien, il n’était pas incompatible avec ce projet.
« Ce n’est qu’un exercice comme un autre », répondit Ning avec un léger sourire. « Je te rendrai tes pierres, et je ne veux pas entendre de “non”. »
Avant que le Vieux Zhou puisse protester, Ning se retourna et s’en alla.
Le Vieux Zhou l’avait beaucoup aidé au cours de l’année écoulée. Lui rendre la pareille était la moindre des choses.
Hélas, pensa Ning en marchant. Il est temps de commencer à rembourser mes dettes.
Voyons voir… cent à Wei Zhusang, cent à Lang Rulang, quatre-vingts à Zhang Feng et encore quatre-vingts au Vieux Zhou, soit trois cent soixante pierres spirituelles au total.
Pour le Ning d’il y a un an, une telle somme aurait été inimaginable.
Mais maintenant ? Avec ses compétences agricoles actuelles et les quatre acres de terre qui lui appartenaient, c’était faisable. Il espérait gagner entre cent vingt et cent trente pierres spirituelles avec la prochaine récolte. Deux récoltes suffiraient à tout rembourser et, s’il atteignait entre-temps le stade intermédiaire de la Condensation du Qi, ses revenus pourraient même doubler.
Bien sûr, il devait encore tenir compte des dépenses liées à sa cultivation ; son calcul n’était donc pas tout à fait exact.
Perdu dans ses pensées, Ning arriva bientôt au Pavillon des Écritures.
Le pavillon se dressait dans le quartier est de la secte extérieure. C’était une imposante bâtisse de bois sombre et de pierre claire, dont les tuiles étaient gravées de sceaux runiques qui scintillaient faiblement sous le soleil.
La plupart des grands services de la secte extérieure étaient répartis selon les quatre points cardinaux : le Hall d’Alchimie à l’ouest, les terrains d’entraînement au nord, les enclos des bêtes au sud et le Hall des Missions au centre, cœur battant de toute l’activité de la secte.
En entrant dans le pavillon, Ning aperçut un vieil homme assis nonchalamment derrière le comptoir de bois. Sa robe était froissée, ses cheveux en bataille et son air tout sauf avenant.
Un cultivateur sûrement très puissant, conclut aussitôt Ning.
Un vieil homme aussi négligé, affecté à l’un des lieux les plus importants de la secte ? Il était forcément quelqu’un d’important.
Ning s’approcha du comptoir et s’inclina respectueusement, les mains jointes en signe de déférence, avant de se présenter.
« Excusez-moi, Ancien. Je suis un nouveau disciple et on m’a envoyé au pavillon des arts martiaux pour emprunter un manuel », expliqua Ning avec sérieux, en lui tendant son jeton de bronze.
L’Ancien se frotta le menton, plissant les yeux comme s’il réfléchissait, puis désigna paresseusement l’une des étagères colossales.
« D’accord, va choisir une technique au deuxième étage, dit-il d’une voix traînante. Comme tu es nouveau, je vais t’expliquer. Le premier étage est consacré à la lecture générale : on y trouve des livres pour tous les disciples extérieurs. Au deuxième étage, il y a des techniques, des sorts et des arts martiaux adaptés au stade de la Condensation du Qi. Le troisième est réservé à l’Édification des Fondations et aux stades supérieurs. » Il articulait avec une légère difficulté ; son haleine dégageait une nette odeur d’alcool.
« Merci, Ancien. » Ning s’inclina poliment.
« Ouais, ouais… Et tu n’as pas le droit de transmettre à des gens de l’extérieur ce que tu apprendras dans ces manuels. Si tu le fais, tu seras puni », ajouta l’Ancien en lui faisant signe de partir. « Tu as environ trois heures à l’étage pour choisir, alors ne traîne pas. »
« Compris. » Ning hocha la tête et s’enfonça rapidement dans le bâtiment.
Le premier étage était bordé d’innombrables étagères et de présentoirs à rouleaux, mais Ning y jeta à peine un coup d’œil avant de se diriger droit vers l’escalier.
…
« On dirait que les nouvelles recrues ont terminé leur première année. J’en ai vu beaucoup ici cette semaine », fit remarquer un disciple en jetant un coup d’œil à Ning.
« Ouais, ça me rend nostalgique. Je me souviens à quel point j’étais perdu à l’époque ; la bibliothèque était immense et il y avait trop d’arts martiaux, alors qu’on ne pouvait en choisir qu’un. Ironique, non ? »
« Ha ha, pas vrai ? La première fois que je suis venu, j’étais complètement dépassé. Il m’a fallu trois jours pour trouver un art martial qui me convenait. »
« Trois jours ? C’est rapide ! Moi, j’ai mis toute une semaine à dénicher un truc qui s’appelait la Technique du Poing qui fait éclater les cieux. Quand je l’ai enfin eue, j’ai compris que ce n’était qu’un art du poing de base. J’ai failli la jeter par terre, tellement j’étais frustré. »
« Trois jours ? Une semaine ? Vous avez eu de la chance. J’ai entendu parler d’un disciple qui a choisi la Technique de la Fleur de Soleil. »
« La Technique de la Fleur de Soleil ? »
« C’est l’une des techniques les plus puissantes de la secte, mais pour la pratiquer, il faut se couper la racine. Le disciple s’est laissé attirer par la promesse de l’un des arts martiaux les plus puissants, pour ne découvrir qu’à la dernière page le prérequis de la technique. »
Pendant un moment, personne ne dit mot. C’était vraiment pitoyable.
« Alors, il l’a apprise, cette technique ? » demanda quelqu’un, incapable de se retenir.
« C’est ce qui m’a le plus étonné quand je l’ai appris. Il l’a fait, et il a même réussi à atteindre l’Édification des Fondations. »
Une fois encore, tout le monde se tut. Mais leurs visages exprimaient du respect. Quel cœur du Dao il fallait avoir pour faire une chose pareille !
…
Pendant ce temps, Ning poursuivait ses recherches, ignorant les titres comme Art du Corps Céleste ou Corps aux Cent Tribulations, jusqu’à ce qu’il tombe enfin sur la perle rare.
[Peau de jade et méridiens de glace]
Puiser dans le qi yin et le qi de givre pour tempérer le corps. Raffiner la chair jusqu’à lui conférer la résistance du jade, tandis que des courants glacés purifient et fortifient les méridiens, leur permettant de supporter des flux d’énergie spirituelle plus importants. À chaque niveau, le corps et les méridiens sont davantage tempérés, jusqu’à atteindre un physique de jade et de givre.
Peut être pratiquée jusqu’au stade de l’Édification des Fondations.
Prix : 10 000 pierres spirituelles.
« Enfin, je l’ai trouvée », marmonna Ning.
Avant de se rendre au Pavillon des Écritures, il avait déjà demandé conseil à Fang Zhu, Wei Zhusang et plusieurs autres. Après avoir comparé leurs suggestions aux techniques auxquelles il avait accès, il avait conclu que Peau de jade et méridiens de glace lui convenait le mieux.
Son principal avantage résidait dans ses effets sur les méridiens. Elle fortifiait aussi la chair, mais sa véritable valeur tenait au renforcement et à l’affinement progressifs des méridiens, qui pouvaient alors supporter des tensions accrues et des flux d’énergie spirituelle plus violents. Mieux encore, cette technique pouvait l’accompagner pendant toute la Condensation du Qi, et même jusqu’à l’Édification des Fondations ; il n’aurait donc pas besoin d’en changer de sitôt.
Et surtout, une grande partie des ressources nécessaires à sa cultivation était constituée de plantes spirituelles.
Or Ning possédait justement une ferme.
Comparée aux méthodes de cultivation corporelle brutales, qui exigeaient de grandes quantités de sang de bête, des bains médicinaux ou d’autres ingrédients coûteux, celle-ci lui convenait presque à la perfection.
« Eh bien ! Ça m’a pris un moment. » Ning se détendit les épaules et jeta un coup d’œil autour de lui. « Il me reste encore un peu de temps ; autant aller voir quelques arts martiaux. »
Pendant les minutes qui suivirent, il flâna entre les étagères, sortant de temps à autre un rouleau pour le parcourir. Il ne cherchait pas forcément à en acheter un ; avec autant de techniques réunies au même endroit, découvrir les différents arts martiaux existants suffisait à élargir ses horizons.
Pourtant, un titre plutôt étrange finit par attirer son attention.
Art de la Respiration de la Tortue.
…