Chapitre 75
Note de l'auteur : les [] indiquent que les bêtes parlent leur propre langue, et non le langage humain.
Le Scorpicore était un monstre suffisamment imposant pour pousser n'importe quel homme sensé à reconsidérer ses choix de vie, aussi courageux soit-il.
Sa hauteur au garrot atteignait presque trois mètres. Il possédait une fourrure et une crinière rouge écarlate, parsemées de nuances de blanc, de noir, de bleu et de jaune. À vrai dire, il y avait aussi des reflets rouges, bien que seul un décorateur d'intérieur aurait pu les remarquer.
Le monstre avait le corps et la tête d'un lion, des ailes membraneuses semblables à celles d'une chauve-souris sortant de son dos, et une queue de scorpion.
Depuis l'une de ses dimensions de poche, le Scorpicore sortit un pince-nez à monture dorée qui, dès qu'il toucha son museau, grandit jusqu'à ce que chacun de ses verres atteigne la taille d'un écran de 17 pouces.
["Voyons où se trouvent les terrains de jeu les plus proches."] Grâce à ces lunettes magiques, le monstre gagna une capacité proche du sens du mana de Solus, couplée à une fonction de zoom digne d'un télescope.
["Un groupe près de la source verte, un autre dans la clairière de la rivière..."] Malgré la grande distance, il parvint à localiser les groupes de cinq noyaux de mana inconnus, identifiant ainsi les zones de largage des étudiants.
["Ordre et chaos, ces humains manquent cruellement d'imagination. Tout est identique à la dernière fois ! Où est le plaisir là-dedans ?"]
Tout en grommelant sur le manque d'originalité de l'humanité, le Scorpicore commença à envoyer des équipes de trois bêtes magiques pour intercepter les humains et les bannir de la forêt.
["Règles d'engagement ?"] demanda M’Rook.
["Comme d'habitude. Rugissez, grognez, faites-leur peur, peu importe. Faites en sorte qu'ils remarquent votre arrivée, sinon tout sera fini avant même qu'on puisse dire 'à table'. Tant que le Directeur ne rompt pas les règles, nous jouerons le jeu."]
["Le qui ?"]
["Par la Grande Mère, M’Rook, tu es un excellent second, mais tu dois commencer à faire attention aux hiérarchies humaines. Le Directeur est le patron du château, ce truc que vous appelez la montagne faite de main d'homme."]
Il avait presque fini de déployer ses équipes de nettoyage quand il remarqua une agréable surprise.
["Attendez une minute, il y a un groupe de six noyaux de mana au lieu de cinq. Je pose une option dessus !"]
["C'est quoi un noyau de mana ?"] demanda un Cron, un faucon ayant évolué en bête magique, de la taille d'un petit avion de tourisme.
["Tu es trop jeune pour ça, Sentar. Survis encore vingt ans et je t'apprendrai à évoluer à nouveau."]
["Boss Scarlett, tu ne racontes n'importe quoi, nous sommes déjà au sommet, non ?"] Sentar inclina la tête, incrédule.
["Ouais, c'est ça, et moi je suis née Scorpicore. Non, idiot, les bêtes magiques ne sont qu'une étape. Avant d'évoluer en Scorpicore, je n'étais qu'un Shyf (NDLR : voir chap. 52), et avant ça, un chat domestique mignon et câlin."]
Scarlett se roula sur le dos, exposant son ventre géant au soleil, ronronnant comme un moteur de voiture de sport. Malgré tous ses efforts, c'était plus perturbant que mignon.
["Tu plaisantes, n'est-ce pas ?"] demanda M’Rook.
["Non. Ce n'est pas parce que vous, les habitants de la forêt, ne pouvez pas vous transformer en bêtes magiques que c'est impossible. Et si vous continuez à douter de ma parole, je vous dénoncerai à l'un de mes amis dragons qui était autrefois un lézard.
Je suis sûre qu'il sera ravi de vous avoir tous pour le dîner, avec un bon vin rouge."]
Les différentes bêtes magiques préférèrent ravaler leur incrédulité. Boss Scarlett leur racontait tout le temps les histoires les plus ridicules, et pourtant, chacune d'entre elles s'avérait vraie.
["M’Rook, Termyn, Sentar, assez discuté, suivez-moi !"] D'un seul battement d'ailes, le Scorpicore décolla. Seul Sentar fut capable de le suivre, tandis que M’Rook et Termyn, un Cingy (bête magique de type sanglier), ne purent que regarder vers le haut.
["Quel connard."] dirent-ils en chœur, tandis que le Scorpicore s'esclaffait.
["Vous avez vu leurs têtes ? Cette blague ne vieillit jamais. Ils sont trop sérieux. Ils ont besoin d'apprendre à se détendre. À votre âge..."]
Sentar cessa d'écouter les divagations du Boss, se contentant d'hocher la tête de temps en temps et de donner une réponse au hasard.
Pendant ce temps, le groupe de Lith était toujours en train de se disputer. Chacun voulait être le chef pour prouver qu'il valait autant que les étudiants dits de haut niveau. Lith ne voyait en eux que quatre chiens affamés en cage, se battant pour un seul morceau de viande.
Le problème était que la cage les empêchait seulement de s'entretuer, elle n'offrait aucune protection contre les menaces réelles. Chaque seconde passée à hurler et à débattre revenait à dresser la table pour toutes les bêtes aux alentours.
Il avait déjà tenté toutes les approches diplomatiques possibles avec Solus, sans succès. Le fait qu'il soit un élève de haut niveau poussait les autres à rejeter ses propositions, les voyant comme des tentatives pour accumuler plus de points à leurs dépens.
Excédé par leur comportement puéril, Lith invoqua une violente bourrasque qui les prit par surprise, les faisant tomber sur les fesses.
"Écoutez-moi bien, bande d'idiots." Si la gentillesse ne fonctionnait pas, il pouvait très bien revenir à son comportement habituel.
"Vous voyez ça, ça et ça ?" Il pointa plusieurs marques de griffes sur les arbres voisins.
"Ce ne sont pas des décorations rustiques pour embellir le paysage. Les bêtes les utilisent comme marquage territorial pour avertir les intrus qu'ils violent leur domaine.
Si vous preniez une seconde pour oublier votre ego, vous remarqueriez que cette zone est disputée par plusieurs bêtes magiques. Chacune d'elles est capable de laisser des marques de la taille d'un livre, et vos hurlements les alertent toutes !
C'est un test de survie en groupe. Nous sommes censés nous entendre, mettre nos différences de côté et travailler en équipe. Je veux que quiconque nous observe sache que si nous sommes éliminés en moins d'une heure, c'est uniquement la faute de ces idiots !"
Il dit cela en regardant autour de lui, sans savoir où se trouvaient les caméras magiques.
Le discours, surtout la dernière partie, fonctionna à merveille. Après s'être relevés, ils ne se plaignirent même pas de l'attaque surprise. Ils reconsidérèrent leurs actions depuis le début et prièrent les dieux de remonter le temps pour tout recommencer.
Les dieux étant occupés ailleurs, la chronologie continua d'avancer, tout comme Lith.
"Je ne suis pas un chef, j'ai toujours chassé en solitaire. Mais une chose est sûre : dans un environnement dangereux, la clé de la survie est la discrétion. Nous devons trouver un endroit où nous cacher pendant la journée, facilement défendable la nuit.
Nous devons partir avant..."
Le cri strident d'un rapace remplit l'air tandis que le sol se mit à trembler sous leurs pieds.
Lith s'interrompit, sortant immédiatement les trois fausses potions de sa poche dimensionnelle pour les avaler d'un trait. Il pouvait désormais activer la magie de fusion du feu, de la terre et de l'air sans éveiller le moindre soupçon.
(NDLR : en s'infusant ces éléments, il est devenu plus rapide, plus fort et plus résistant. Voir chap. 21 pour plus de détails.)
Avant même qu'il ait fini de boire, Sentar fondit sur eux, kidnappant la plus mignonne des deux filles aux cheveux noirs du groupe et l'emportant dans les airs.
- "Quel crétin." pensa le Cron. "Toujours sans défense malgré mon avertissement. Les quatrièmes années sont les pires adversaires, ils n'offrent pratiquement aucune résistance." –
Maudissant le professeur qui avait choisi ses coéquipiers, Lith ne put que regarder le Cron s'élever, soutenant ses battements d'ailes avec de puissants courants ascendants.
- "J'aimerais pouvoir m'enfuir et les laisser subir ce qu'ils méritent. Je déteste le travail d'équipe !" – pensa Lith.
Tous les autres étaient encore hébétés, refusant d'accepter la réalité.
"Qu'est-ce que vous foutez ? Quelqu'un doit s'envoler et la sauver ! Avec ses bras bloqués dans les serres, elle ne peut pas utiliser la magie !" Lith avait envie de les battre lui-même.
"Un monstre, encore un monstre !" La voix aiguë, presque enfantine, appartenait au seul autre garçon du groupe. Il pointait du doigt une masse noire, grosse comme une calèche, approchant à une vitesse vertigineuse.
C'était Termyn, le Cingy, qui rejoignait la mêlée en annonçant sa présence par de petites secousses sismiques à mesure qu'il se rapprochait.
"Allez vous faire foutre ! Si vous voulez rester au sol, mettez-vous à couvert pendant que je..." Lith comprit que parler était inutile. Les deux filles étaient tombées à genoux, s'étreignant, tandis que le garçon, à en juger par l'odeur répugnante, s'était pissé dessus.
- "Maintenant je comprends pourquoi Trasque a été si dur avec moi et avec eux le deuxième jour. Et pourtant, tout ça pour rien !" – pensa Lith.
Un Cingy était un adversaire coriace, et Lith ne pouvait utiliser que de la magie classique. Il devait garder les charges de ses trois anneaux pour les situations désespérées. Comme les cinq étaient encore en lice, il se creusa la tête pour trouver une solution.
- "Attends une minute ! Habituellement, les Cingy sont limités à l'utilisation de la magie de l'eau et de la terre. Je peux exploiter ça ! Les bêtes magiques ne contrôlent pas tous les éléments." –
Termyn ne put s'empêcher de suivre sa nature de sanglier, chargeant droit vers sa proie. Il vit un gamin au regard mauvais commencer à psalmodier, alors Termyn activa l'un de ses meilleurs sorts défensifs : Corps de Montagne.
Le Cingy savait très bien à quel point son schéma d'attaque était prévisible, il ne sous-estimait donc jamais un adversaire. Corps de Montagne augmenta son poids et sa défense à la limite, le rendant imperméable aux armes comme à la magie.
- "Chante autant que tu veux, gamin. Tu ne finiras jamais ton sort à temps, je suis trop rapide. Ce sera ton requiem !" – ricana intérieurement Termyn.
Pourtant, l'incantation s'arrêta juste après avoir commencé, et Lith en entama une nouvelle tandis qu'une petite orbe jaune volait en trajectoire de collision avec Termyn.
- "Quel idiot ! Ma magie de la terre est le contre parfait à la magie de l'air. Électrocute-moi, pousse-moi, peu importe. Ça ne marchera jamais !" –
Quand les deux entrèrent en collision, rien ne se passa, pas même une étincelle contre sa peau. Le Cingy commença à penser que le garçon avait raté son coup par peur. Puis, Lith termina son second sort.
"Brezza Reale !" Il avait invoqué le sort d'entraînement : Soulèvement.
Soudain, Termyn sentit comme une douce caresse sur son ventre, mais cela suffit à le propulser à plusieurs mètres dans les airs, comme s'il n'était qu'un ballon. Puis, une deuxième et une troisième poussée suivirent, le faisant s'élever au-dessus des arbres.
Caché dans les buissons, Scarlett observait toute la scène, gloussant sous ses moustaches.
["Termyn, espèce d'idiot, le premier était un sort de Flottaison basique. Ce n'était pas pour faire des dégâts, mais pour t'alléger et te préparer à un autre sort rapide, pour t'arracher au sol et te rendre impuissant. L'orgueil précède la chute."]
En écoutant l'explication du Boss, le Cingy comprit ce qui s'était passé et commença à rire de lui-même.
["Maudit ! Quel gamin hargneux ! Je te garde pour la fin !"] cria-t-il à Lith qui, incapable de comprendre le langage animal, ignora les grognements de la bête pour réciter son troisième sort.
L'un des plus grands avantages de la forge magique était qu'il s'était entraîné à enchaîner des sorts courts et simples pendant plus d'un mois, ce qui lui permettait de bouger ses doigts et sa bouche sans arrêt, qu'il utilise de la magie classique ou la vraie magie.
Lith reconsidéra la valeur de Soulèvement, car cela lui permettait de continuer à repousser le Cingy même pendant qu'il lançait un autre sort. Après avoir fini de lancer son sort de vol de vraie magie, il se précipita pour sauver la fille.
Sentar était ralenti par son poids, et tout s'était joué en quelques secondes à peine. Il s'attendait à ce que Termyn et M’Rook maîtrisent la situation en bas. Lorsqu'il perçut une perturbation magique dans les courants d'air, il était trop tard.
Lith avait couplé le vol avec un sort de sillage, le rendant plus rapide qu'une balle. Il avait peu de connaissances sur les bêtes magiques, mais il se souvenait bien que malgré leur grande taille, les os creux des oiseaux les rendaient plus fragiles qu'ils n'en avaient l'air.
Alors, au lieu d'utiliser un sort qui pourrait être facilement contré par la vraie magie de l'air et des ténèbres de l'adversaire, il combina simplement sa vitesse avec la dureté et la force explosive de la magie de fusion pour asséner un uppercut juste sous le bec de la bête.
En raison de sa trajectoire presque verticale et du feu généré par la friction entre son poing et les courants d'air rapides, cela ressemblait exactement à un coup de poing de dragon.