Chapitre 4 544
Les assassins maudirent intérieurement leur malchance, mais ne laissèrent pas la colère troubler leur concentration. Ils étaient nombreux face à un vieil homme seul. Une fois qu’ils l’auraient éliminé, ses sorts disparaîtraient, tout comme leurs cibles.
***
À l’Académie du Griffon Noir, au même moment.
Ne pas répondre à une amulette de communication pendant une séance du Conseil des directeurs était une règle tacite, mais souvent négligée. Aucun directeur de l’une des six Grandes Académies ne pouvait se permettre d’être injoignable, et certains appels ne pouvaient être ignorés.
Comme les avis d’urgence des membres de la famille royale ou du Corps de la Reine.
« Marth. » Le directeur Marth du Griffon Blanc donna son nom, uniquement pour respecter le protocole d’identification, puis attendit que son interlocuteur lui explique la raison de son appel.
« Les dispositifs de suivi de votre femme et de votre fils ne répondent plus, et nous avons perdu le contact avec leur escorte de sécurité il y a moins d’une minute. » L’hologramme représentait un jeune homme aux cheveux bruns, vêtu d’un uniforme militaire bleu pâle.
« Des renforts du Corps de la Reine ont déjà été envoyés et sont en route pour une opération de recherche et de sauvetage. » Le rapport fut bref et direct ; l’officier évita les formalités et les titres afin de communiquer au plus vite.
« Quoi ? » gronda Marth. « Comment est-ce possible ? Et pourquoi perdre votre temps à me parler au lieu de leur porter secours ? »
« Nous ignorons encore les circonstances, monsieur. » Le greffier se racla la gorge. « Quant à moi, je ne suis pas mage, mais simple officier des communications. Si cela peut vous rassurer, le professeur Zogar Vastor se trouvait avec votre famille jusqu’à la disparition de leur signal. »
« Zogar ? » Marth ne retrouverait la paix que lorsque Ryssa et Dhiral lui seraient revenus sains et saufs, mais ces mots lui arrachèrent un soupir de soulagement instinctif.
Seul un fou s’en prendrait à quelqu’un sous la protection du dieu du champ de bataille, mais seule une poignée des plus proches conseillers de la famille royale connaissait les véritables capacités de Vastor. Pour tous les autres, ce n’était qu’un vieux professeur obèse, bon pour la retraite.
Je ne sais pas si Zogar porte son armure de Grand Maître, mais même sans, le tuer ne sera pas une mince affaire, pensa Marth. S’il y a quelqu’un qui puisse sauver Ryssa et Dhiral, c’est bien lui.
« Mesdames et messieurs, je retourne au Griffon Blanc. » Il se leva. « Il est peut-être déjà trop tard pour que j’intervienne, mais je ne peux pas me concentrer sur la paperasse alors que ma femme et mon fils sont en danger. »
« Je viens avec toi. » Ainz Distar, le directeur du Griffon Noir, se leva et cligna jusqu’aux côtés de Marth. « Si nous ne sommes pas en retard, nous ferons vivre un enfer à celui qui s’en prend à ta famille. »
Marth hocha la tête et se tourna vers ses collègues, espérant que d’autres se porteraient volontaires, mais aucun ne quitta son siège. Il remarqua que deux directeurs feignaient de s’inquiéter du sort de sa famille, comme le voulait l’étiquette, tandis que les deux autres étaient sincèrement préoccupés.
Des années de politique avaient aguerri le poker face des deux directeurs, et Marth se serait laissé berner si leurs regards inquiets ne s’étaient pas croisés un bref instant.
Est-ce que je me fais des idées, ou est-ce d’eux-mêmes qu’ils s’inquiètent ? se demanda-t-il tandis qu’un Pas de distorsion le conduisait, avec Distar, jusqu’à la Porte la plus proche. Il ordonna au greffier de régler les coordonnées dimensionnelles sur l’Académie du Griffon Blanc.
***
Pendant ce temps, dans la Forêt du Griffon Blanc, les assassins déchaînèrent une salve de sorts de niveau cinq contre le Maître.
Ils sont trop nombreux et trop puissants. Il projeta le sort de Mage de Bataille Garde totale afin d’acquérir une pleine perception spatiale et de repérer les sorts dès qu’ils pénétreraient dans son aura violet vif. Je ne peux pas gagner, mais ça ne veut pas dire que je vais perdre.
La glace étouffa les flammes, les flammes firent fondre la glace, tandis que des piliers rocheux jaillissaient du sol et brisaient les traits de foudre comme un rivage brise les vagues. Les ténèbres affrontèrent les ténèbres et, quand cela ne suffit pas, l’œil noir de Vastor s’embrasa.
Il n’avait pas découvert la Domination, mais l’instinct de survie était un puissant moteur, et son instinct fit le reste. Les sorts de niveau cinq fondés sur les ténèbres s’effritèrent, ou perdirent du moins trop de puissance pour représenter une menace.
Le Cœur de mana et le corps de Vastor réagirent aussi aux autres éléments, mais ceux-ci restaient scellés, comme le reste de ses yeux. Il émit de faibles fluctuations d’énergie que seul Dhiral pouvait détecter. Malgré les efforts de sa mère pour le plaquer au sol, le garçon se contorsionna comme un serpent afin de regarder le vieux professeur combattre.
Les assassins lançaient surtout des sorts de niveau cinq, tandis que le Maître avait à peine le temps d’en conjurer de niveau trois. L’écart de puissance brute entre leurs sorts était aussi grand que la différence de finesse entre leurs lanceurs.
Vastor frappait toujours au cœur des sorts ennemis, faisant s’effondrer leur forme et leur cohésion. Les nuées de corbeaux élémentaires meurtriers achevaient toute l’énergie qui subsistait après l’explosion de ses sorts de niveau trois.
Depuis que le Maître était revenu auprès de la Barrière spirituelle, aucun sort ne l’avait atteinte. Il tournait autour du dôme émeraude en glissant, effectuant des changements de direction brusques et imprévisibles qui le plaçaient au bon endroit au bon moment.
Il lançait ses sorts avec un timing impeccable, toujours placé idéalement pour stopper la charge d’un assassin ou déjouer une combinaison de sorts meurtrière. Les hommes en tenue de camouflage libéraient de puissantes décharges de mana isolées, tandis que Vastor tissait de nombreuses impulsions faibles en une symphonie structurée.
Il filait à travers le champ de bataille, ne restant jamais au même endroit plus d’une seconde. Il tournait autour de la barrière, neutralisant la plus grande menace pour ses proches avant de passer à l’ennemi suivant.
Il est… partout ! Le Maître était seul et la magie dimensionnelle scellée, pourtant les assassins ne cessaient de se heurter à lui comme s’il pouvait cligner.
Zogar Vastor n’était beau à aucun point de vue, et la plupart de ses pairs comparaient son corps disgracieux à un œuf géant. Pourtant, aux yeux de Dhiral, le vieux professeur était l’être le plus éblouissant qu’il eût jamais vu.
Les sorts de Vastor interceptaient tout ce qui visait le garçon et sa mère. La barrière qu’il avait laissée derrière lui était un bastion imprenable, et chacun des dizaines de corbeaux élémentaires se mouvait comme le prolongement du Maître.
Le vieux professeur n’utilisa que la magie de l’eau et la magie des ténèbres pour attaquer, afin d’éviter les effusions de sang et de ne pas traumatiser le garçon. Quand il frappa, l’assassin se changea en poussière ou se figea en statue.
Seul son propre sang coulait lorsqu’une lame ou un sort l’atteignait, mais Vastor comme Dhiral s’en moquaient. Les éclaboussures rouges ne faisaient que rendre le vieux professeur plus héroïque. Il était un petit barrage tenace qui retenait un fleuve déchaîné, opposant des frappes précises et bien calculées à la puissance brute et à la supériorité numérique de ses ennemis.
Quelle que fût la cause de la mort d’un assassin, un moulinet des doigts de Vastor et l’envol de deux corbeaux d’air ou d’eau transformaient le cadavre en projectile meurtrier. Le Maître exploitait l’enchantement d’autodestruction de leur équipement comme un sort supplémentaire, tuant souvent un autre assassin au passage et déclenchant une réaction en chaîne.
Dhiral regardait le Maître combattre avec une admiration à la mesure de l’horreur des assassins, tandis que le vieil homme réduisait leurs rangs toujours plus vite à mesure que le nombre de ses adversaires diminuait.
« Repli ! » Comme le chef haletait toujours au sol, son second prit les commandes.
Je n’arrive pas à croire que j’aie dû rompre le silence radio, ni que ce gros lard puisse tenir le rythme face à nous malgré les meilleures potions de renforcement corporel que l’or puisse acheter. Il ne devrait pas avoir le temps…