Chapitre 4 527
« Ta mère a raison, fiston. » Raaz se leva et rejoignit Trion. « Je ne peux pas parler au nom du reste de la famille, mais moi, je t’aurais pardonné. Ça m’aurait peut-être pris plus de temps qu’à Elina, mais tu peux parier ton cul que je t’aurais accueilli de nouveau dans la famille. »
« Ne me regardez pas, je n’ai pas encore rendu mon verdict. » Lith répondit aux regards tournés vers lui. « Mais ce que dit Grand Frère se tient, si on croit au pardon. »
Le fait que Lith lui rende ce surnom sans la moindre trace de sarcasme ou de rancune ne laissait plus aucun doute sur l’évolution de sa relation avec Trion.
« Très bien. » Rena soupira. « Après tout, Althika n’a blessé ni mis en danger personne d’autre qu’elle-même. On devrait au moins faire sa connaissance avant de la brûler sur le bûcher. »
« Grande sœur ! » Tista en resta bouche bée. « Depuis quand c’est toi la violente ? C’est le truc de Lith, ça ! »
« Tais-toi ! » Rena renifla. « Comme si ça ne suffisait pas d’avoir dû prendre des leçons de compassion auprès de Lith. Vous me faites passer pour un monstre. »
Raaz n’avait pas beaucoup parlé, mais il avait longuement réfléchi à la question. Pourtant, son esprit et son cœur restaient en conflit avec le traumatisme qui le ravageait.
« S’il te plaît, sois franc avec moi, Lith. » Il hésita. « Le bébé… »
Le silence s’étira pendant de longues secondes, le temps que Raaz trouve la force d’achever sa phrase.
« Est-il vraiment guéri ? Reste-t-il quelque chose de Meln en lui ? »
« Je suis désolé, papa. » Lith répondit. « Le matériel génétique du bébé est bien pour moitié celui de Meln et pour moitié celui d’une Dryade. Rien ne peut changer ça. »
Il marqua une pause, laissant ces mots faire leur effet.
« Pourtant, Erkin est un individu à part entière. Ce n’est pas un Vurdalak et il ne porte aucune trace de Meln ni de la Nuit. C’est un bébé comme Dhiral ou Leria. Pour ce que ça vaut, il n’a encore ni conscience ni morale, mais il a refusé de se nourrir de sa mère.
« Il a perçu la menace qu’Althika représentait pour lui, mais a refusé de se battre contre elle. À mes yeux, ça veut dire beaucoup. Le petit n’a même pas encore vu le jour, et il n’a déjà rien à voir avec son père. »
Raaz repassa en esprit les souvenirs de ce qu’il avait vu et entendu pendant le lien mental. Quelques secondes plus tard, il prit sa décision.
« Je suis d’accord avec toi, fiston. » Raaz hocha la tête. « Si ça ne te dérange pas, j’aimerais rencontrer mon petit-fils. Vous autres, restez ici et… »
« Je viens avec toi. » dit Elina.
« Moi aussi. » Trion hocha la tête. « Dans un monde où les gens détesteront Erkin à cause de son sang, il a besoin de quelqu’un comme moi pour lui apprendre à ne pas devenir un parfait idiot. »
« Dieux, je n’arrive pas à croire que je dise ça, mais je viens aussi. » Tista soupira. « Je déteste Meln, mais Erkin est un Démon, et les Démons restent entre eux. »
« Kami, Senton, il ne reste plus que nous. » Rena se pinça l’arête du nez, exaspérée.
« Nous ? » demanda Kamila. « Je n’ai rien dit parce que je sais à quel point c’est difficile pour chacun de vous, mais j’ai pris ma décision depuis que Lith nous a confié son combat intérieur. Il a donné un nom à Erkin et lui a offert l’hospitalité. Ça me suffit amplement. »
Kamila et Solus étaient les seules à connaître la première vie de Lith, et les seules aussi à qui il avait raconté toute l’histoire. Elles savaient qui était Carl et ce que le prénom Erik représentait pour Lith.
« S’il te plaît, chéri, ne me dis pas que tu es encore assis uniquement parce que tu ne veux pas me laisser seule. » Rena s’adressa à son mari.
« Alors, je ne dirai rien. » Il lui adressa un sourire chaleureux et lui prit la main.
« Merci. » Rena se leva, encore peu sûre de ses jambes et de ses convictions. « Qu’est-ce qu’on va dire aux enfants ? Et si on nous demande qui est le père de leur cousin ? »
« Aran et Leria sont assez grands pour comprendre la vérité, si on la leur explique clairement. » répondit Lith. « Pour les triplés, faisons simple. On leur dira qu’Althika est la petite amie de Trion et que le bébé est de lui. »
« Quoi ? » s’exclama toute la famille d’une seule voix.
« C’est la solution la plus simple et la plus pratique. » Lith haussa les épaules. « Les triplés croient encore qu’un bébé naît quand un papa et une maman se font un câlin spécial qui fait gonfler le ventre de la maman, jusqu’à ce que le bébé en sorte par miracle.
« En plus, Falco et ses frères et sœurs n’ont aucune idée de la façon dont fonctionnent mes Démons, et Trion peut toujours prendre les gens dans ses bras. Quant aux tout-petits, ils ne savent absolument pas comment on fait les bébés. On leur désigne un père supposé, et ils goberont ça. »
« Je ne dis pas que tu as tort, petit frère, seulement que ton idée ne me plaît pas. » Trion renifla.
« Alors, comment expliquer nos liens de sang avec le bébé d’Althika ? » répliqua Lith. « Tu veux dire aux enfants que papa ou moi sommes le père ? »
« Dieux, non ! » Trion frissonna à cette idée. « Peut-être… »
Il eut l’esprit vide et, malgré tous ses efforts, ne trouva aucune solution valable qui puisse remplacer celle de Lith.
« Va pour ton idée, alors. » Trion soupira. « Un peu de gêne vaut mieux que de laisser les autres petits nous détester ce pauvre enfant. Où est Althika ? »
« Elle se repose dans ma tour. » répondit Baba Yaga. « Si ça peut vous rassurer, elle n’a jamais quitté sa chambre ni mis les pieds dans le Manoir. Ni elle ni son bébé ne sont jamais entrés chez vous. »
Raaz serra les dents à cette remarque, mais fut secrètement soulagé par la nouvelle. Et il n’était pas le seul. Malgré leurs paroles et leur raisonnement, la plupart des Verhens trouvaient révoltante l’idée que le sang d’Orpal ait souillé le caractère sacré de leur maison.
« Peut-être que les choses changeront quand je ferai connaissance avec Althika et le bébé, mais pour l’instant, les meilleures intentions du monde ne m’empêchent pas de la voir comme la putain de Meln, et le bébé comme sa maudite progéniture. » pensa Raaz.
« Vous voulez lui rendre visite ou préférez-vous que je l’emmène tout de suite au Désert de Sang ? » demanda Baba Yaga.
« Je pense qu’on devrait au moins la rencontrer une fois. » dit Raaz, le visage blême. « Si nous allons devenir sa famille, nous ne pouvons pas la renvoyer sans même nous être présentés. »
« C’est attentionné de ta part, chéri. » dit Elina, mais le mot que son ton exprimait était plutôt : courageux. « Je suis d’accord avec toi. »
Les Verhens approuvèrent la proposition de Raaz les uns après les autres, jusqu’à ce qu’elle fasse l’unanimité.
« Inutile de repousser l’inévitable. » Raaz déglutit avec peine. « Allons-y maintenant et qu’on en finisse. Pourrais-tu nous conduire jusqu’à elle, Yaga ? »
« Papa parle comme s’il allait chez le dentiste plutôt qu’à une réunion de famille, mais c’est un progrès formidable de sa part. » pensa Lith.
« Aucun problème. » D’un geste de la main de la Mère, tout le monde fut transporté dans le Havre-sanglant, mais dans une antichambre, devant la chambre d’Althika. « Elle est derrière cette porte. Prenez le temps de vous préparer, si besoin.
« Et, si ça peut vous aider, elle dort encore. Vous n’avez pas à craindre de perdre votre sang-froid. Je pourrai la réveiller une fois que vous vous serez habitués à sa présence. »
« Pour l’amour des dieux, c’est ridicule ! » gronda Raaz. « On prend tant de précautions qu’on croirait qu’on va rencontrer un Dragon féroce plutôt que la mère de mon petit-fils. Et, pire encore, des Dragons sont nos invités au petit-déjeuner, au déjeuner et au dîner ! »