Chapitre 4 521
Des blocs déchiquetés et des barbelés suintant une substance noire emplissaient la sphère en fusion, tandis que six protubérances semblables à des volcans formaient un anneau autour d’elle.
La sphère ne brûlait pas tant qu’elle ne se liquéfiait et ne se reformait au rythme des éruptions volcaniques, chacune diffusant une lumière maladive différente. Sa couleur changeait en conséquence, virant souvent au gris lorsque trop de volcans entraient en éruption simultanément.
La mélodie du Vurdalak, en revanche, n’était qu’un amas discordant de fausses notes. On aurait dit qu’une bande d’adolescents s’était formée alors qu’aucun d’eux n’avait jamais touché à un instrument.
Il n’y avait ni harmonie, ni mélodie, ni émotion. Ce n’était qu’une cacophonie qui aspirait désespérément à devenir de la musique, sans rien y comprendre. Comme un enfant gâté qui croyait qu’en enfilant une blouse de laboratoire, il acquerrait miraculeusement le savoir-faire d’un vrai médecin.
Lith voyait et entendait tout, mais l’idée que cette force vitale et sa mélodie correspondaient à tout ce qu’il savait d’Orpal ne lui traversa pas l’esprit. Il était Guérisseur, et il affrontait cette monstruosité comme une maladie qui déformait la force vitale saine de son patient et la mélodie qu’elle produisait.
La Vision des Esprits décomposait les structures complexes en leurs éléments constitutifs et passait au crible le moindre recoin de l’essence du Vurdalak. Lith vérifia ses observations encore et encore, jusqu’à comprendre à quoi il avait affaire et ce qu’il devait faire.
Il se pencha en avant, posa les deux mains sur le ventre d’Althika et s’approcha tant qu’elle sentit son souffle sur sa peau. Pourtant, ni son contact ni sa présence ne la brûlaient. La Dryade avait l’impression qu’on l’avait enveloppée dans une couverture chaude pour la protéger d’une tempête hivernale.
« Ne t’inquiète pas, Carl, ton grand frère est là », pensa Lith en retirant son masque et en ouvrant la bouche. « Cette fois, je ne laisserai personne gâcher ton bonheur. »
Il expira un flot doux et paisible de Flammes de l’Effroi qui se divisa en plusieurs petits courants au contact de la force vitale Vurdalak du bébé. Althika et son enfant à naître ne sentirent rien ; la flamme argentée était aussi éthérée que la brume.
Lith continua de souffler jusqu’à ce que chaque langue de feu soit en place et parfaitement équilibrée. Baba Yaga et Solus suivaient son travail de près et, à leurs yeux, la force vitale semblait prise dans un filet de pêche ardent et irrégulier.
Lith étudia une dernière fois la force vitale Vurdalak, puis déchaîna sur elle toute la puissance des Flammes de l’Effroi. Celles-ci brûlèrent le long des lignes de jonction reliant les bords des différentes parties, rongeant de toutes parts les modifications insensées de Sculpture corporelle que la Nuit y avait apportées.
Les Flammes de l’Effroi n’agissaient pas directement sur la force vitale. Leur but n’était pas de blesser le Vurdalak, mais de détruire tout ce qui lui donnait forme et fonction. Althika ressentit une piqûre, reflet de l’inconfort de son bébé.
C’était douloureux, mais pas cruel. Comme une aiguille qu’on utilisait pour prélever du sang ou poser une perfusion. Althika pria les dieux de lui venir en aide et les supplia de protéger son fils.
Au même moment, dans le Désert de Sang, les nombreux documents qui flottaient autour du bureau de Salaark tombèrent par terre. Les yeux écarquillés, l’Overlord sentit l’inquiétude et la confusion l’envahir tandis que les événements qui se déroulaient au sein de la Maison Redleaf attiraient son attention.
Elle se tourna dans cette direction, mais son bureau lui barrait la route. Lorsque Salaark se leva, ses genoux fléchirent et elle dut s’appuyer au bureau pour ne pas tomber.
Leegaain ressentit quelque chose de semblable, mais de bien plus intense. L’Empire Gorgon était son domaine, et sa Technique de respiration, Gardien du monde, lui permettait d’assister aux événements comme s’il se tenait aux côtés d’Althika.
Sa vision se brouilla et il sentit sa tête tourner, tandis que son esprit tourbillonnait dans un maelström de peur et d’excitation. Le Père de tous les Dragons tenta de s’asseoir, sans y parvenir, et s’affala sur le sol de pierre de son laboratoire.
Leegaain dut faire appel à toute sa volonté pour se tourner vers la Maison Redleaf. Ce qu’il vit lui coupa le souffle.
Pendant ce temps, Lith continuait de souffler les Flammes de l’Effroi et d’observer l’avancée de son travail avec la Vision des Esprits, ajustant l’intensité et le flux des flammes tandis que la force vitale Vurdalak s’effondrait lentement.
Lith ne cessait de libérer un flot constant de Flammes de l’Effroi qui brûlaient, tranchaient et cautérisaient. Il maintenait son Œil spirituel concentré à l’extrême, décelant les moindres changements chez sa patiente dès leur apparition et adaptant le traitement en conséquence.
Sa volonté se concentrait sur les Flammes de l’Effroi avec une telle intensité que leurs innombrables vrilles se déplaçaient comme l’armée la plus élite de Mogar. Elles attaquaient, s’arrêtaient et se repositionnaient avec un esprit d’équipe sans égal et une détermination farouche.
Althika, cependant, ne pouvait rien savoir de tout cela. Le feu argenté continuait de la piquer, et elle savait qu’elle ne ressentait qu’une infime partie de ce que son enfant à naître endurait.
Pour ne rien arranger, une faiblesse se propageait de son ventre au reste de son corps comme une maladie silencieuse. Ses forces l’abandonnaient à chaque seconde, et rester éveillée lui demandait toute la concentration dont elle était capable.
La Dryade sentait au fond d’elle qu’elle perdait quelque chose de précieux et qu’elle ne le retrouverait jamais.
Lith interrompit l’intervention et rappela à lui ce qui restait des Flammes de l’Effroi dans son corps. Althika comprit alors que sa pire crainte s’était réalisée. Après avoir perdu sa force vitale d’Upyr, elle avait retrouvé la masse d’une Dryade, mais elle avait l’impression que son corps était devenu du plomb.
Remuer un doigt était un effort, et même soulever sa poitrine pour respirer relevait du supplice. Chaque fibre de son être criait d’épuisement et implorait la douce délivrance du sommeil.
Sans la Crone, qui se précipita auprès de la Dryade et utilisa Soleil et Lune pour lui rendre sa vitalité, Althika aurait perdu connaissance.
« C’est terminé. » La voix de Lith avait quelque chose de définitif, mais surtout de triste et de contrit. « Je… »
« J’ai perdu mon enfant. » Deux larmes dévalèrent les joues de la Dryade et s’écrasèrent sur ses draps. « Je sais qu’il lui est arrivé quelque chose, parce que je ne sens plus sa force. Je suis vide. Plus vide que je ne l’ai jamais été, dans mon esprit comme dans mon âme. »
Althika sanglotait, les larmes traçant des sillons sur son visage.
« Tu as fait tout ce que tu pouvais, mais la malédiction du Roi des Morts était trop puissante. »
« Non. » Lith parla assez fort pour couvrir la voix de la Dryade, le visage tendu. « J’ai tenu ma promesse. Ton fils est vivant. »
« Quoi ? » s’exclamèrent Lotho, Althika et Naphila d’une seule voix.
Baba Yaga fit taire le Treant et serra la fleur de la Titania pour qu’ils ne dérangent pas une nouvelle fois la Dryade en deuil.
« Alors pourquoi suis-je si faible ? » Elle se lamenta si fort que ses paroles en devinrent presque incompréhensibles. « Pourquoi ai-je l’impression d’avoir perdu quelque chose d’important ? Pourquoi est-ce que je me sens si vide ? »
« Parce que ton fils n’est plus une Bête divine, répondit Lith. C’était au point de stupéfier même les anciens du clan. Il est maintenant un enfant humain en bonne santé. Vérifie par toi-même si tu ne me crois pas. »
Althika s’essuya le nez et utilisa sa Technique de respiration pour visualiser le contenu de son ventre.
« Dieu merci, tu as raison ! » s’écria-t-elle, de nouvelles larmes coulant sur son visage, cette fois de joie.