Chapitre 4 515
Baba Yaga rassembla toutes les informations dont elle avait besoin en trois respirations, mais vérifia plusieurs fois ses conclusions, laissant aux artefacts le temps de terminer leurs analyses. Elle refusait aussi de croire ce qu’elle avait découvert et espérait que l’Ensemble de Menadion lui donnerait tort.
« À toi, Lith. » Elle s’écarta et fit apparaître une chaise. « J’espère que tu auras plus de chance. »
La vieille sorcière s’assit, tâchant de comprendre ce qu’elle venait de voir. Quand Lith s’approcha de la Dryade enceinte, celle-ci fut de nouveau saisie d’un accès de rage, si violent que les réseaux magiques durent contenir ses pouvoirs jusqu’à ce qu’elle se calme.
Cette fois, les flammes argentées de la mère et de l’enfant brillèrent brièvement. L’Âme de Lumière attaqua Althika, tandis que Dévorer l’âme insuffla de l’énergie à l’Âme de Lumière, mais aucune barrière ne s’activa pour arrêter l’une ou l’autre de ces capacités de lignée.
Les lueurs blafardes baignèrent Lith sans autre effet que de lui donner la chair de poule.
Il employa sa Technique de respiration, le Regard abyssal, et remarqua bien moins de choses que Baba Yaga, mais son diagnostic différa peu du sien. Il se tourna vers elle et secoua la tête.
« Très bien. » La vieille sorcière se leva en soupirant. « Je n’ai pas de bonnes nouvelles, mon enfant, mais je dois savoir ce qui t’a menée à ton état actuel pour être certaine de mon diagnostic. Lotho m’a parlé d’un accident pendant ton entraînement, sans entrer dans les détails.
« J’imagine qu’il faisait référence à ça. » Baba Yaga souleva le drap, révélant la déformation inquiétante de la jambe gauche d’Althika.
Ses orteils délicats et sa peau vert clair avaient laissé place à des serres recourbées et à une épaisse peau noire hérissée de soies. La vieille sorcière fronça les sourcils en remarquant que la chair de Vurdalak recouvrait la jambe de la Dryade jusqu’au mollet.
Quand elle avait utilisé le Soleil et la Lune, seul son pied gauche avait été touché.
« Dis-moi, mon enfant, comment est-ce arrivé, et pourquoi ne l’as-tu pas guéri ? »
« Il n’y a pas grand-chose à raconter. » La Dryade haleta, le corps tendu tandis qu’elle réprimait une nouvelle vague de faim qui lui ordonnait de dévorer la vie grandissant dans son ventre, ou du moins la sienne.
« Il y a quelques jours, la flamme argentée est apparue au-dessus de ma tête et de celle de mon enfant. J’ai pensé que c’était le signe qu’il avait franchi une nouvelle étape de son développement et éveillé une nouvelle capacité de lignée pour nous deux.
« Mon clan était d’accord avec moi. J’ai donc commencé à expérimenter avec la flamme argentée, tant que la sensation était encore vive dans mon esprit. J’avais une vague idée de ce que je devais faire, comme si une nécessité avait réveillé un instinct oublié depuis longtemps, et je l’ai suivi.
« Mais quand j’ai activé la flamme argentée, elle ne m’a donné aucun pouvoir. Elle a déchaîné mon côté Upyr et, avant que je puisse l’arrêter, la force vitale de Dryade de mon pied gauche avait disparu. C’est aussi à ce moment-là que la faim est apparue pour la première fois.
« Au début, je ne comprenais pas ce dont j’avais faim et j’ai essayé de réparer les dégâts causés à ma force vitale. Mes capacités régénératrices ne pouvaient rien contre ce phénomène, pas plus que les sorts de guérison que je connais.
« Les anciens de la famille Redleaf m’ont soignée avec la Sculpture corporelle, et ça a marché pendant quelque temps. Ma force vitale me faisait toujours souffrir et la faim s’était apaisée, mais, au bout d’un moment, mon pied a repris son apparence monstrueuse et la faim est revenue, plus forte qu’avant.
« J’espérais qu’en arrêtant les traitements, mon état se stabiliserait aussi, mais ce ne fut pas le cas. » Althika se cambra de douleur ; seule une volonté de fer lui permit de contenir la fureur du Vurdalak, qui brûlait de répandre le sang de Lith.
« Ça n’a fait qu’empirer ! » Elle se mit à sangloter. « La force vitale d’Upyr cherche sans cesse à s’étendre, et ma faim devient plus forte chaque fois que je ne parviens pas à la contenir. Maintenant, les effets d’un traitement de Sculpture corporelle durent moins d’une heure avant de s’annuler.
« C’est pour ça que Naphila a appelé Lotho et lui a demandé de t’amener ici. »
« C’est vrai, Naphila ? » La vieille sorcière serra la fleur de Titania, la contraignant à répondre sans rien omettre. « Vos anciens ont-ils vraiment fait de leur mieux, ou se sont-ils contentés d’expérimenter sur Althika ? »
« Nous avons fait de notre mieux ! » La cheffe de la Maison Redleaf se tordit de douleur. « Vraiment tout notre possible. Mais nous autres, les plantes, ne sommes pas versés dans la magie de guérison. Nous connaissons la Sculpture corporelle, mais la pratiquons rarement. C’était le prétexte idéal pour attirer Verhen ici. »
« Cela confirme mes soupçons. » Baba Yaga hocha la tête. « Hélas, ça n’arrange pas ta situation, mon enfant. Je n’ai que de mauvaises nouvelles. Les flammes argentées que tu partages avec ton fils sont bien une capacité de lignée, mais ce n’est pas la même.
« Et elles ne ressemblent à rien de ce que j’ai jamais vu. Althika, ta flamme argentée n’a pas pour but de te guérir ni de renforcer ta vitalité. Elle corrompt ta force vitale et transforme une hybride Upyr comme toi en Vurdalak. »
« Quoi ? » Les gens-plantes et les Fae présents dans la pièce, ainsi que ceux qui suivaient la conversation grâce aux miroirs de surveillance, blêmirent ; la sève quitta leur écorce et leur peau.
« Vous dites que le sang de Vurdalak ne peut pas s’intégrer à celui des Fae ? » demanda Lotho. « Qu’il y a un problème de compatibilité ? »
« Non. Je dis que le sang de Vurdalak ne peut s’intégrer à aucune lignée. » Baba Yaga secoua la tête. « Un Upyr n’est pas un hybride, selon notre classification. C’est une étape vers la transformation en Vurdalak, tout comme devenir un Thrall précède la transformation en mort-vivant.
« La seule différence, c’est que le processus implique la force vitale plutôt que le Cœur de mana, et qu’il ne résulte pas d’un acte volontaire. Le sang de Vurdalak est un parasite qui pénètre son hôte en se faisant passer pour un Symbiote et tente de prendre le contrôle chaque fois que vous faites appel à ses pouvoirs.
« La flamme argentée est une capacité de lignée destinée à faciliter l’invasion de la force vitale d’origine de l’hôte et à la remplacer par celle du Vurdalak. Quant à ta jambe, le traitement de Sculpture corporelle aurait fonctionné sur un Upyr ordinaire.
« Mais tu portes un petit Vurdalak dans ton ventre. Son sang agit comme un catalyseur, renforçant ton côté Upyr et accélérant la prise de contrôle à chaque battement de ton cœur. Ce que tu subis n’a rien à voir avec ta lignée Fae. N’importe quelle femme portant l’enfant de Meln connaîtrait le même sort. »
« Alors, ce n’est pas la bonne voie pour donner naissance à une Bête divine végétale. » Naphila serra ses dents nacrées, frustrée de voir ses rêves de puissance s’effondrer. « Le sang de Vurdalak nous assimilerait et nous remplacerait toutes ! »
« Exactement, répondit la vieille sorcière. Vous pouvez essayer de mêler vos lignées à celles de Bêtes divines ordinaires, mais ne vous attendez pas à des résultats différents de ceux du passé. »
« Et ma faim ? » demanda Althika. « Qu’est-ce qui m’arrive, et pourquoi suis-je poussée à faire du mal à mon propre bébé ? »
« Grande Mère, aide-moi. » Baba Yaga s’assit, accablée par le poids des mots qu’elle allait prononcer. « Pour comprendre ton état, tu dois savoir que la Nuit n’est experte ni en forces vitales ni en études savantes.
« C’est tout au plus une bricoleuse, et pas une très douée. À première vue, on pourrait croire qu’elle a pris les lignées humaine, draconique et vampirique d’Orpal pour les fusionner en une pâle imitation de Tiamat.
« Que la fusion et l’harmonisation des différentes forces vitales aient mal tourné, et qu’elles soient toutes devenues mortes-vivantes. » C’était la conclusion du Black Throne, mais Baba Yaga en savait davantage.