Chapitre 44
Lorsque Lynna se réveilla, elle découvrit qu’elle n’était plus dans sa chambre. La lune était cachée par les nuages et, avec pour seule lumière la faible lueur des étoiles, elle ne parvenait pas à identifier l’endroit où elle se trouvait.
Lynna savait seulement qu’elle était désormais en plein air. La brise nocturne glaciale et la sensation rugueuse de la terre sous ses mains ne laissaient aucune place au doute. Alors que ses yeux commençaient à s’habituer à la pénombre, elle remarqua des formes humanoïdes allongées sur le sol, à quelques mètres seulement.
Soulagée de ne pas être seule, elle rampa lentement vers elles tout en essayant de se remémorer ce qui venait de se passer. Lynna était sur le point de secouer ses camarades de chambre quand la lune perça les nuages, révélant qu’il s’agissait de squelettes.
Lynna commença à hurler, et lorsqu’elle reconnut les chemises de nuit qu’ils portaient comme étant celles qu’elle avait vues d’innombrables fois sur ses amies, son cri se mua en un hurlement strident.
Autour d’elle, plusieurs silhouettes se mirent à bouger et à gémir. Elle tenta de s’enfuir, mais trébucha sur quelque chose de mou et de spongieux, s’étalant sur le sol. Lorsqu’elle rouvrit les yeux, elle fixait une pierre tombale sur laquelle était gravé :
« Ici repose Croblan Lark, père et époux bien-aimé. »
Lynna comprit soudain où elle se trouvait et pourquoi cet endroit lui semblait si familier. C’était le cimetière de la famille Lark, là où tous les ancêtres du Comte Lark reposaient pour l’éternité.
À cet instant, elle se souvint de tout : l’empoisonnement, le bouton que l’on tourne, le fantôme. Elle voulait croire qu’il ne s’agissait que d’un mauvais rêve, mais son pied lui faisait encore mal après sa chute. Lynna était sur le point de perdre la raison quand le clair de lune révéla que les silhouettes en mouvement n’étaient pas des morts-vivants, mais d’autres membres du personnel qu’elle connaissait trop bien.
Deux d’entre eux étaient en réalité ses complices : Zamon, le deuxième majordome le plus ancien après Poltus, dont la loyauté n’allait qu’à la Comtesse, et Bisya, une jeune femme de chambre placée là quelques années auparavant pour surveiller les appartements privés du Comte.
Tous trois avaient été chargés par la Comtesse d’assurer son retour au pouvoir en éliminant tous les obstacles possibles. Ce n’était que grâce à l’aide de Zamon et de Bisya qu’elle avait pu glisser le poison dans la nourriture sans être vue, même lorsqu’elle n’était pas censée se trouver dans la cuisine.
Que ce soit en s’appuyant sur l’autorité de Zamon ou sur le charme de Bisya, elle avait réussi à accomplir toutes les tâches qui lui avaient été assignées après le départ forcé de la Comtesse.
Il y avait également deux autres membres du personnel avec eux. Refia, un jeune valet avec qui elle avait souvent travaillé, et Olmund, l’un des nombreux majordomes de la maison.
« Lynna, c’est toi ? » Bisya semblait confuse, secouant la tête pour tenter de retrouver ses esprits. « Ton cri a failli me faire exploser la tête. »
« Où, au nom des dieux, sommes-nous ? Pourquoi ne suis-je pas dans ma chambre ? Je me souviens clairement... » La voix de Zamon fut coupée net, le sang se retirant de son visage à mesure qu’il se remémorait les derniers événements.
« Le Comte ! » s’exclama-t-il.
À ces mots, tous les cinq se figèrent, emportés par la terreur provoquée par cette rencontre surnaturelle.
« Le Comte est de retour ! » dit Refia d’une voix étranglée.
« Et les dieux savent pourquoi, mais il croit que je suis responsable de sa mort ! »
Bientôt, ils se mirent tous à regarder autour d’eux, découvrant les cadavres de leurs collègues. Leurs vêtements étaient intacts, tandis que leurs corps semblaient avoir vieilli de plusieurs siècles.
« Rorryk, pourquoi est-ce arrivé ? » Olmund tomba à genoux, près des restes de son plus vieil ami, pleurant désespérément.
« Tais-toi, imbécile ! » Zamon lui ferma la bouche de force avec sa main.
« Au cas où tu ne l’aurais pas remarqué, nous sommes dans un cimetière ! Mieux vaut ne pas réveiller ce qui doit dormir éternellement. » Zamon n’osa pas émettre plus qu’un murmure, il était très superstitieux.
D’ordinaire, Lynna se serait moquée de sa lâcheté, mais cette nuit-là était différente. Elle sentait ses entrailles se nouer de peur, son corps la suppliant de s’enfuir.
Soudain, le sol trembla et un feu déchaîné jaillit d’une tombe ouverte.
La tombe du Comte Trequill Lark.
« Comment as-tu pu me faire ça ? »
L’esprit du Comte émergea lentement des flammes.
« Préparez-vous à être jugés par mes ancêtres. »
Depuis les tombes proches de celle du Comte, trois squelettes surgirent, se déterrant jusqu’à la taille.
« Meurtriers ! » gémit une voix de vieil homme.
« Traîtres ! » hurla une voix de femme.
« Vermines ! » lança une voix d’homme.
Les trois squelettes luttaient pour se libérer de l’étreinte de la terre tout en annonçant leur verdict. La saleté et les vêtements en lambeaux qu’ils portaient continuaient de se déchirer.
« Le sort en est jeté ! » dit l’esprit du Comte d’une voix profonde, venue d’ailleurs.
« Confesse ! » Il pointa son doigt vers Refia, qui se sentit soudain poussé au sol par une force invisible.
« Je suis innocent ! Je le jure ! » dit-il en sanglotant de manière incontrôlable.
Les trois squelettes se mirent à gémir à l’unisson, dans une cacophonie de voix indistinctes. Leurs orbites vides émettaient une lueur rouge, comme si une bougie avait été allumée à l’intérieur, et comme pour le Comte, des larmes de sang se mirent à couler sans fin le long de leurs pommettes.
« Menteur ! » hurla le Comte, et Refia fut traîné par la force invisible vers la tombe ouverte du Comte, dont les flammes commençaient à monter et à rugir bruyamment.
Les autres tentèrent de le retenir par les bras, mais l’attraction de l’esprit était trop forte. Lorsque Refia fut jeté dans la fosse ardente, il émit un cri inhumain tandis que les flammes passaient d’un rouge vif à un violet inquiétant.
« Il me servira dans l’au-delà, pour expier son péché », déclara l’esprit du Comte.
« Confesse ! » Cette fois, il pointait Olmund, qui s’exécuta promptement.
« J’avoue ! J’avoue ! C’est moi qui volais les rouleaux de soie, en profitant de mon devoir d’inventaire. C’est pour ça qu’il n’y en avait jamais assez. »
« Et comment comptes-tu expier ? » demanda l’esprit, ses yeux réduits à deux fentes enflammées.
« Je suis tellement désolé ! Je le jure ! »
« Les mots ne suffisent pas ! » Les cadavres au sol se relevèrent, leurs orbites débordant d’une lumière rouge. Ils soulevèrent Olmund avec leurs mains squelettiques au-dessus de leurs têtes et le jetèrent dans la fosse.
« Rorryk, pourquoi ? » fut son dernier cri avant de disparaître dans les flammes.
Avant que le fantôme ne puisse rendre son jugement, Lynna s’agenouilla profondément, la tête contre le sol, implorant le pardon.
« J’avoue ! C’est moi qui t’ai empoisonné, et ces deux-là sont mes complices ! » dit-elle en désignant les deux survivants.
Zamon et Bisya tentèrent de reculer d’un pas, mais les squelettes étaient revenus, les encerclant à nouveau.
« À cause de vous, mes enfants sont seuls dans ce monde ! » gémit le fantôme de douleur.
« Ce n’est qu’une question de temps avant qu’ils ne me rejoignent dans la mort ! Comment comptez-vous expier ? »
« Je suis tellement désolée ! J’ai été stupide, je n’ai aucune preuve. J’ai jeté le poison et brûlé toutes les lettres de sa Seigneurie. »
« Alors brûle toi-même ! » Lynna fut alors traînée par ses collègues morts dans la fosse, seules les flammes mirent fin à ses cris.
Zamon et Bisya s’agenouillèrent à leur tour, allant droit au but.
« Je peux sauver vos enfants ! » hurla la jeune femme de chambre. « Je ne suis pas stupide, je n’ai jamais fait confiance à cette garce. J’ai gardé toutes ses lettres, ses ordres, au cas où elle ne tiendrait pas parole ! Je les garde toutes sous une latte du plancher dans le garde-manger de la cuisine. »
« Moi aussi ! De plus, je sais où elle cache toute sa correspondance personnelle », se hâta d’ajouter le vieux majordome, craignant de devenir inutile à son ravisseur.
« Elle a commandé le poison il y a des mois ! Et il y a bien plus que ça ! Tout est dans un compartiment secret juste sous son lit. Je le jure, c’est tout ce que je sais ! S’il vous plaît, ayez pitié de ce vieux fou ! »
« Magnifique ! » dit le Comte avec son ton habituel, joyeux et enthousiaste, en frappant dans ses mains avec délice.
Soudain, il n’avait plus rien de surnaturel. Les squelettes tombèrent comme des marionnettes dont on aurait coupé les fils, le feu s’éteignit et le Comte retomba au sol avec un bruit sourd suffisamment fort pour être entendu.
« Était-ce tout... » Zamon n’en croyait pas ses yeux.
« Une farce ? » termina Poltus pour lui. « Oui, vieille fouine. Je savais que tu préparais toujours de mauvais coups. » Les serviteurs traîtres purent mettre un visage sur la voix du vieux squelette.
« Jadon, Keyla, soyez gentils et allez récupérer les preuves. À ce stade, je ne peux faire confiance à personne d’autre. » Les héritiers du Comte arrivèrent juste après Poltus, hochant la tête avant de retourner en courant vers la maison.
Se sachant condamné, Zamon trouva tout de même la force de regarder dans la tombe ouverte, découvrant que tout le monde était encore en vie, simplement ligoté et bâillonné par des vrilles de terre.
En pensant à ce qui arriverait à lui et à sa famille, le vieux majordome fut rempli de regrets. Les longues années de loyaux services, les économies d’une vie, tous ces plans minutieux pour sa retraite, brisés en même temps que ses espoirs d’un avenir meilleur pour ses fils.
Lith soupira de soulagement, il pouvait enfin sortir au grand jour. S’il l’avait pu, il se serait félicité lui-même : les résultats avaient largement dépassé ses attentes.
Comme Solus ne trouvait rien dans les pièces restantes, Lith lui avait fait suivre Lynna jour et nuit, prenant note de toutes les personnes avec qui elle était le plus en contact, afin de les rassembler toutes pour l’acte final.
Ce qui, soit dit en passant, avait été assez fastidieux à organiser. Pour éviter de révéler sa couverture, Lith n’avait pu recourir qu’à de la magie utilitaire et à des sorts jusqu’au troisième niveau, comme le sort de nettoyage qu’il avait appliqué au Comte.
Il avait tout expliqué en détail au Comte pour éviter qu’il ne soit effrayé ou surpris par les effets spéciaux qu’il avait en tête. Lith, bien sûr, avait dit qu’il déplacerait les squelettes avec de la magie de l’air, alors qu’il utilisait en réalité de la magie spirituelle.
L’astuce des larmes de sang était simple : du sang de poulet qu’il empêchait de coaguler avec de la magie de lumière, tout en utilisant de la magie de l’eau pour le faire couler le long des pommettes, passer derrière l’oreille et à travers les cheveux pour obtenir un effet de flux continu.
Les étapes individuelles étaient faciles, mais maintenir tous ces sorts actifs en même temps, manipuler les flammes, le sang, les squelettes, avait été assez épuisant, même avec l’aide de Solus. Elle s’était occupée de la moitié de la mise en scène, mais le mana qu’elle utilisait était celui de Lith.
Ils étaient comme deux plongeurs avec une seule bouteille d’oxygène.
Le Comte était lui aussi très satisfait du résultat.
« Ah ! Ah ! Ah ! J’ai toujours su que la magie était géniale ! Voler a été une expérience mémorable. Sans parler de leurs têtes ! » Le Comte Lark riait comme un enfant après une farce réussie.
« Tu aurais dû voir leurs têtes ! Inestimable ! Je ne me suis jamais autant amusé de ma vie. » Il tapota l’épaule de Lith, le couvrant de poudre blanche.
« Qui aurait cru que les vieilles histoires de fantômes de mes livres pouvaient être aussi efficaces ? Avec un petit ajustement ici et là, bien sûr ! »
« Pour quelqu’un de si bien sous tous rapports, le Comte est un sacré farceur », pensa Lith. « Malgré son aversion pour la torture, il n’a eu aucun scrupule à faire mourir de peur tant de gens. J’imagine qu’il n’a jamais entendu parler de torture psychologique et de syndrome de stress post-traumatique. »
Dès qu’ils eurent mis la main sur les preuves incriminantes, le Comte Lark utilisa immédiatement son amulette de communication pour contacter le Bureau de la Loi et de l’Ordre du Roi afin de les soumettre.
L’employé de nuit l’assura qu’il ferait passer son dossier en haut de la liste et qu’il enverrait des enquêteurs royaux pour faire la lumière sur cette affaire.
Traduit du jargon bureaucratique, cela signifiait que le dossier du Comte prendrait désormais des jours au lieu de semaines. Lith ne voulait prendre aucun risque, pas après avoir montré autant de prouesses, alors il fit venir toute sa famille au domaine dès le lendemain.
Il leur envoya également des vêtements qu’il avait préparés à l’avance. Dans un tel palais, le plus humble palefrenier était mieux habillé qu’eux, même s’ils portaient leurs plus beaux costumes.
À leur arrivée, d’une manière ou d’une autre, tout le personnel fut rassemblé pour voir de ses propres yeux la mystérieuse femme qui avait engendré le prétendu cinquième fils du Comte.
Ils exprimèrent beaucoup d’admiration pour la beauté de sa mère et de ses sœurs, et même Raaz reçut beaucoup d’attention.
Lorsque Lith envoya Solus vérifier si la rumeur s’était enfin éteinte, elle répondit par un rire interminable et une histoire incroyable.
Selon son rapport, le personnel de maison était désormais divisé en deux factions.
La première, qu’elle surnomma #TeamLith, était dirigée par Poltus, qui refusait de revenir sur sa théorie initiale.
« Qui aurait cru qu’un écervelé comme le Comte puisse être un tel stratège ? Non seulement il s’est trouvé une maîtresse aussi belle et jeune, mais il a aussi eu l’intelligence de choisir une femme dont le mari lui ressemble tant qu’il ne soupçonnerait jamais que le fils n’est pas le sien ! Cette sorcière de Comtesse ne peut pas rivaliser avec une femme aussi magnifique. »
La seconde, #TeamRaaz, était dirigée par Hilya. Elle était chef du personnel de cuisine, première chef et aussi la plus vieille rivale de Poltus en termes d’autorité et de talent pour les ragots.
« Es-tu devenu sénile ou quoi ? Le Comte est trop noble et chevaleresque pour tromper, même une telle harpie traîtresse ! Clairement, il a eu une liaison avant leur mariage, et Sir Raaz est le fruit de cet amour.
Cela signifie que non seulement il est le vrai cinquième fils du Comte, mais que le jeune mage et ses belles sœurs sont tous ses neveux secrets ! C’est pour cela qu’il tient tant au garçon, et pourquoi il les a tous fait venir ici maintenant que la Comtesse est déterminée à anéantir toute la lignée !
Comme c’est noble de sa part ! Il les a probablement protégés de l’ombre pendant toutes ces années, pour les garder à l’abri de la jalousie et de la colère de sa femme. »
Lith ne savait pas s’il devait rire ou pleurer.
« Comment diable en sommes-nous arrivés là ? »
« Désolée. » Solus haussa les épaules. « Il semble que le personnel du Comte ait pour passe-temps de rendre tout ce qui concerne les nobles sordide. Penser à mal rend même les coïncidences intéressantes, tu ne trouves pas ? »
Lith secoua la tête, désespéré.
« Pauvre maman. Elle est juste à un triangle amoureux interdit de devenir le personnage principal de l’un de ces films à l’eau de rose qui faisaient fureur il y a quelques années sur Terre. »