Chapitre 42
« Je voulais essayer ça depuis que j'ai acquis la capacité de changer de forme à volonté », expliqua Solus.
« C'est incroyable ! Que peux-tu faire sous cette forme ? »
« La même chose que d'habitude. Stocker des objets et utiliser la magie que tu connais en consommant ton mana. Si tu m'y autorises, évidemment. »
« Alors quel est l'intérêt ? La dernière fois qu'on a vérifié, notre lien mental était d'environ 10 mètres. Bien sûr, je pourrais te poser quelque part et t'utiliser comme un mouchard, mais il faudrait ensuite que je te récupère sans éveiller les soupçons. Jusqu'où peux-tu aller par toi-même ? »
« On est sur le point de le découvrir ! » Solus commença à se déplacer rapidement, d'abord sur le sol, puis sur le mur, jusqu'à atteindre le plafond. Ensuite, elle se déplaça à l'opposé de la pièce, mettant 5 mètres de distance entre eux.
« Jusqu'ici tout va bien. Je sens que je peux aller encore plus loin. »
Lith ouvrit la porte de sa chambre, vérifiant avec sa Vision de Vie que personne n'était caché dans un coin ou derrière un passage secret dont il n'aurait pas eu connaissance.
Puis il laissa Solus s'éloigner davantage. Elle continua de fredonner tout du long, permettant à Lith de déterminer comment la force de leur lien mental évoluait avec la distance.
À dix mètres, c'était parfaitement clair, comme si elle était toujours sur son doigt. Après vingt mètres, cela devint étouffé ; il pouvait toujours partager ses sens et communiquer avec elle, mais cela demandait de la concentration. À trente mètres, ses pensées n'étaient plus qu'un murmure.
« Je ne me sens pas très bien, j'ai peur que ce soit ma limite. Si je m'éloigne davantage, je ne pourrai plus recevoir ton mana et je commencerai à consommer ma force vitale pour bouger. Mes réserves ne sont pas aussi épuisées que lorsque tu m'as trouvée, mais l'idée d'être toute seule, à perdre de l'énergie à chaque pas, me terrifie un peu. »
Lith pouvait comprendre sa peur. Elle était déjà passée très près de la mort une fois, et pour survivre, Solus avait dû payer un prix terrible.
« Si le mana est le problème, voyons si je peux faire quelque chose. » Lith créa un fil de mana avec la magie spirituelle et l'utilisa pour se connecter à Solus.
Soudain, tout redevint clair ; il pouvait même sentir son petit corps esquisser une danse joyeuse. Solus fut capable de progresser rapidement jusqu'à ce que la distance entre eux soit de cinquante mètres, la nouvelle limite de portée de la magie spirituelle.
Envoyer son mana au-delà de cette distance exigeait de la part de Lith une concentration et une consommation d'énergie accrues. C'était comme lancer et maintenir actifs plusieurs sorts en même temps.
Pour que Solus puisse atteindre les quartiers des domestiques, Lith devait se concentrer à un tel point qu'il en devenait aveugle et sourd à tout ce qui se passait autour de lui, plongeant dans une transe méditative.
« C'est totalement inacceptable ! Je dois surveiller le Comte et ses enfants en permanence. Que se passerait-il si nous étions attaqués pendant que je joue à la belle au bois dormant ? Sans parler de la façon dont je pourrais expliquer ma "narcolepsie" au Comte sans perdre sa confiance ou révéler l'existence de Solus ? »
Lith essaya d'ouvrir les yeux, d'écouter avec ses propres oreilles au lieu d'utiliser les sens de Solus. Ce ne fut pas facile, c'était comme pousser une voiture en montée : la moindre erreur et il revenait à la case départ. Après de nombreux échecs, Lith craqua.
« Merde ! Si la finesse ne fonctionne pas, passons à la force brute ! »
Lith se réveilla brusquement. Sa chambre était telle qu'il l'avait laissée, la porte toujours verrouillée de l'intérieur depuis que Solus était sortie de son champ de vision. Il pouvait à nouveau entendre et voir, mais le fardeau sur son esprit et son corps restait inchangé.
Il pouvait sentir son mana être drainé, son esprit plus lent que d'habitude. C'était comme essayer de faire un calcul mental malgré une rengaine publicitaire qu'on n'arrive pas à se sortir de la tête. Le lien mental était toujours là, mais il était bloqué.
« On dirait qu'à cette distance, je peux soit utiliser mes sens, soit les siens, mais pas les deux. Ce n'est pas génial, mais c'est quand même une amélioration. Au moins, je n'aurai pas à m'endormir aux moments les plus inopportuns. »
Après avoir refermé les yeux, Lith demanda à Solus de revenir, et après son retour, ils planifièrent leurs prochaines actions.
Dans les jours qui suivirent, Lith resta avec les trois nobles en permanence, se barricadant dans les appartements privés du Comte et entouré par des gardes.
De cette façon, de l'extérieur, on aurait pu croire que l'arrivée de Lith n'avait rien changé, mais les apparences ne pouvaient pas être plus éloignées de la vérité.
Lith ne leur faisait boire que de l'eau qu'il conjurait lui-même, et avant de les laisser manger la moindre bouchée, il utilisait la magie pour détecter les poisons et les neutraliser.
Il utilisait également Vinire Rad Tu, le sort de diagnostic de magie de lumière, pour masquer l'utilisation de l'Invigoration, sa technique de respiration permettant de renforcer et d'analyser son corps, afin de vérifier si les membres de la famille n'avaient pas ingéré des poisons à effet retardé avant son arrivée ou s'ils ne présentaient aucune anomalie.
Le poison se trouvait principalement dans la nourriture, dissimulé par les épices et les sauces, et la seule anomalie qu'il put trouver fut l'acné de Keyla.
« Pauvre fille ! Cette saleté ne couvre pas seulement son visage, elle s'étend aussi sur son dos et ses épaules. J'imagine que pour ses débuts dans la haute société, elle devra choisir une robe qui laisse beaucoup de place à l'imagination. »
Mais alors que Lith semblait cloîtré, il surveillait en réalité ses suspects, un par un. Pour éviter une dépense d'énergie inutile, il établissait un lien mental avec Solus avant de la fixer à une assiette, un plateau ou sous le col d'un domestique.
Elle se rendait ensuite dans les cuisines à la recherche de sa cible, et ce n'est qu'à ce moment-là qu'elle envoyait une petite décharge d'énergie pour signaler à Lith de recommencer à l'alimenter. Elle suivait alors le suspect tout au long de la journée, espérant le prendre la main dans le sac.
Habituellement, elle ne tirait rien de ces filatures, mais les ragots valaient à eux seuls le détour.
« Soupir, depuis que la Comtesse est partie, tant de mauvaises choses sont arrivées », dit une femme de chambre approchant la trentaine.
« Ouais, d'abord quelqu'un a essayé d'empoisonner le Comte, et ensuite il a viré plein de nos amis ! Je comprends qu'il ait peur, mais c'était injuste », répondit un valet qui avait à peine dix-huit ans.
« Tais-toi, idiot ! Et remercie les dieux que nous ayons encore notre travail et nos références. Ce n'est pas le moment pour les tire-au-flanc et les pleurnichards », répliqua sèchement une servante grassouillette d'une quarantaine d'années.
« Personnellement, j'ai toujours trouvé que Sa Seigneurie était plus folle qu'un panier de crabes », ajouta Poltus, le majordome et chef du personnel qui avait accueilli Lith à son arrivée.
« Toujours en train de harceler le pauvre Comte et de réclamer de l'argent. Mais cette fois, je pense qu'elle pourrait avoir un mobile qui, bien que cela me peine de l'admettre, est presque justifiable », dit-il de façon théâtrale en regardant par-dessus son épaule, comme quelqu'un qui en sait trop.
« Qu'est-ce que tu veux dire ? Que sais-tu ? » Poltus fut bientôt pressé de révéler sa découverte la plus croustillante.
« Ce n'est pas évident ? Je veux dire, qui, sain d'esprit, prendrait la défense de ces deux déchets ? Ce ne sont que des monstres à visage humain, même la Comtesse ne se salirait pas les mains avec cette racaille !
Je suis tellement heureux qu'ils soient enfin partis. Ma fille devient de plus en plus ravissante de jour en jour, tu sais. Durant l'année passée, j'ai vécu dans la terreur, à la cacher de ce connard de Lorant. »
« On se fiche de ta fille, vieux schnock, crache le morceau ! » lança la servante grassouillette.
Une petite foule de domestiques s'était rassemblée autour de lui et, même s'il n'y avait personne d'autre aux alentours, il chuchota comme s'il s'apprêtait à révéler un secret interdit.
« Je pense que le gamin qui vient d'arriver est le cinquième fils du Comte ! » Tous les présents poussèrent des exclamations de stupeur.
« Réfléchissez. Des cheveux noirs comme le jais, très grand pour son âge, obsédé par la magie. Ils sont clairement faits du même bois ! Sinon, pourquoi le Comte l'aurait-il peint personnellement pour exposer son portrait dans la Galerie des Peintures, parmi les membres de sa famille ?
Pourquoi aurait-il envoyé le tailleur de la famille pour lui confectionner ses vêtements et lui aurait-il demandé de le rejoindre en ces temps difficiles ? Une famille doit rester soudée ! »
Bientôt, toute la pièce explosa en cris et en bavardages.
« C'est pour ça que la Comtesse était si furieuse ! » « Ça explique tout ! »
« Pensez-vous qu'il puisse être le prochain dans l'ordre de succession ? Pauvre Jadon. »
Tandis que l'imagination de chacun s'emballait, Solus était bien heureuse d'être une construction magique à cet instant précis.
Elle riait si fort qu'elle parvenait à peine à maintenir sa forme. Si elle avait été dans un corps humain, elle se roulerait par terre, se tenant le ventre en haletant pour reprendre son souffle.
La réception allait durer longtemps, mais par chance, sa cible ne s'intéressait pas vraiment aux ragots et commença à se diriger vers les quartiers des domestiques.
Solus se détacha promptement du tablier sous lequel elle se cachait et la suivit silencieusement jusqu'à ce qu'elle puisse s'agripper à sa chaussure.
La servante était l'une des principales suspectes de Lith, un membre du personnel qui avait accès à tous les repas de la famille et possédait une force physique et magique supérieure à la moyenne. Ce n'était pas grand-chose, mais c'était tout ce qu'ils avaient.
Tous les suspects précédents n'avaient été que des fausses pistes. Certes, quelqu'un avait volé de l'argenterie, un autre avait eu une liaison avec un membre du personnel, mais ce n'était pas ce que Solus recherchait.
La jeune fille ouvrit sa chambre avec une clé avant d'y entrer. Toutes les chambres du personnel étaient identiques, mesurant huit mètres de long sur six mètres de large.
Il y aurait un lit contre le mur opposé à la porte, et deux autres lits le long des murs latéraux. La seule source de lumière, en dehors des lampes à huile, serait une unique grande fenêtre, et chaque lit disposait d'un coffre en bois où les domestiques pouvaient ranger leurs affaires.
Dès qu'elle fut seule, la servante commença à grommeler tout haut.
« Ces idiots ! Ils ne pensent qu'à colporter des ragots et à transformer tout ce qui touche aux relations des nobles en histoires sordides. Qui se soucie de savoir qui couche avec qui ? J'ai hâte que ce bazar se termine. Depuis que le personnel a été réduit de moitié, je ne peux plus me permettre de traîner. »
Le Comte a certes réduit notre charge de travail, mais avec la moitié de la maison à nettoyer, Pontus a maintenant deux fois plus de temps pour vérifier ce qu'on fait. Si j'accumule encore des avertissements, ce vieux salaud va me retirer de l'argent sur mon salaire ! Dieux, je suis tellement épuisé. »
Elle ferma les rideaux, puis enfila sa chemise de nuit avant d'aller se coucher. Solus ne put que soupirer intérieurement.
« J'imagine que c'est encore un coup pour rien. Elle n'a vraiment pas l'air d'une tueuse de sang-froid. Elle est vraiment mignonne, par contre, surtout sans tous ces vêtements informes. Je me demande si c'est le genre de corps que Lith aime, ou s'il va se faire plaisir avec ces images. »
Elle gloussa.
« J'imagine que non. D'après ses souvenirs, il est trop tôt pour que son corps ressente de telles pulsions, et son esprit s'en moque éperdument. Même quand je lui ai dit que je m'étais introduite dans les quartiers des femmes, il n'a pas vérifié mes souvenirs une seule fois, il s'est contenté d'écouter mon rapport. »
Solus utilisa le sort Silence pour empêcher le moindre bruit de réveiller la domestique endormie, ajoutant une touche de magie des ténèbres pour plonger la pièce dans une obscurité totale.
Elle entreprit ensuite d'ouvrir le coffre. En utilisant un mélange de magie spirituelle et ses capacités de métamorphose, crocheter la serrure fut un jeu d'enfant.
Tout en fouillant dans les effets personnels de la domestique, Solus s'interrogea sur sa vie.
« C'est toujours si étrange d'être loin de Lith. J'ai tellement l'habitude d'entendre constamment ses pensées, ses inquiétudes et ses souvenirs que tout ce silence dans ma tête me fait me sentir vraiment seule. Même quand il dort, son esprit me tient toujours compagnie.
Après toutes ces années, je n'ai toujours pas compris ce qu'il représente pour moi. Un compagnon ? Un hôte ? Un maître, ou plutôt ma mère ? Il m'a offert une seconde vie, après tout, et mon premier souvenir heureux commence avec lui.
Les seuls souvenirs que j'ai avant de l'avoir rencontré sont remplis de la peur de mourir ou de me perdre. »
La fouille n'avait rien donné, il n'y avait rien en dehors de vêtements décontractés, de chaussures, de souvenirs de famille et de courriers anodins entre elle et ses proches.
« Soupir, d'après les romans policiers de la Terre, le coupable devrait avoir sur lui une lettre détaillée de l'instigateur, de l'argent, un sceau, une fiole de poison ou je ne sais quoi. »
Étant déjà dans la pièce, Solus décida de vérifier également les lits et les coffres en bois restants, en commençant par celui sur le côté gauche de la chambre. Il s'avéra être encore plus banal que le précédent.
« Deux de faits, plus qu'un. »
Solus ouvrit la dernière serrure, fouillant parmi les vêtements, les lettres et les babioles contenus dans le dernier coffre. Elle retourna une vieille paire de chaussures quand un trésor caché tomba entre ses mains.
« Tiens, tiens. Qu'avons-nous là ? »