Chapitre 4
Le harcèlement prit fin, mais sa vie sociale ne cessa jamais d'être misérable. Comment aurait-il pu se faire des amis avec une vie privée aussi honteuse ?
Il devait constamment dissimuler ses bleus sous des manches longues et, depuis des mois, il n'avait plus d'excuses crédibles pour expliquer ses yeux au beurre noir à répétition. Ses camarades et ses professeurs faisaient simplement semblant de ne rien voir, et lui faisait semblant de croire qu'il était un si bon menteur.
C'était douloureux, mais supportable. Il avait encore son petit frère avec qui partager cette souffrance. Carl était tout ce qu'il avait, sa famille, son ami et son confident. Il était le monde entier de Derek.
Mais à l'approche de l'adolescence, il commença à avoir des coups de cœur pour des filles de son école, et ces sentiments n'étaient pas aussi faciles à refouler. Une fois de plus, il se sentit totalement impuissant.
Il ne pouvait parler de ses problèmes à personne, ne pouvait laisser les gens s'approcher de lui, sous peine de devoir inventer une explication sur l'interdiction d'inviter des amis à la maison. Sans parler d'une fille qui lui plaisait.
Derek était tourmenté par des pensées cruelles, demandant souvent aux cieux pourquoi ce qui allait de soi pour les autres n'était qu'un rêve inaccessible pour lui.
Alimentée par les tempêtes hormonales, la rage de Derek grandissait sans relâche. Il commença à avoir des troubles du sommeil, obsédé par tous ces couples amoureux qu'il voyait partout.
Derek savait qu'il était différent d'eux. Son défaut handicapant n'était ni sa timidité ni une acné sévère. Son problème ne pouvait être guéri par aucun médecin, car il portait un nom et un prénom : Ezio Esposito, ce déchet de père.
Derek commença à concevoir plan sur plan pour se débarrasser de lui, même si cela signifiait le tuer. La nuit, il élaborait des stratagèmes minutieux qui impliquaient souvent des tortures prolongées, pour faire souffrir Ezio comme Derek avait souffert toutes ces années.
Mais au matin, il réalisait toujours que c'était un plan stupide. Rien de plus que des vœux pieux.
Derek manquait des moyens et de la cruauté nécessaires pour se débarrasser d'Ezio. Peu importe à quel point il le détestait, Ezio restait son père et lui n'était qu'un adolescent en colère.
Tuer Ezio ? Bien sûr. Et après ? Vivre toute une vie rongé par la culpabilité ? S'enfuir de chez lui pour éviter l'arrestation ? Et avec quel argent ?
Tuer Ezio aurait signifié abandonner Carl pour toujours et anéantir toute chance de bonheur futur.
Alors, chaque matin, Derek ravalait son plan en même temps que son porridge et passait à autre chose. Sa seule perspective réelle était de bachoter comme un fou, d'obtenir une bourse et de se tirer de cet enfer le plus vite possible.
Le temps passa à toute allure, et en un clin d'œil, ce fut le dernier été avant la première année de lycée de Derek. Malgré la chaleur, son cœur était froid comme la glace.
Derek avait déjà connu sa poussée de croissance. Combinée à ses arts martiaux et à son entraînement musculaire, cela lui donnait un air dur.
Ezio en était conscient et, en lâche qu'il était, il avait commencé à éviter de frapper Derek autant que possible, faisant de Carl sa nouvelle cible favorite.
Derek avait déjà essayé de défendre son frère, mais le seul résultat avait été qu'Ezio s'était acheté une matraque dans un surplus militaire local, et qu'il se faisait désormais battre avec ça plutôt qu'à mains nues.
Il avait sauvé Carl de cela en suppliant et en pleurant, et uniquement parce que le vacarme avait alerté leurs voisins.
Ainsi, chaque fois qu'Ezio piquait l'une de ses crises, Derek ne pouvait que regarder son frère se faire battre, encore et encore.
Puis, un matin, Ezio reçut sa première grosse commande depuis des années. Il enfila donc son meilleur costume malgré la chaleur et demanda à Derek de lui préparer sa mallette et son ordinateur portable.
Ezio était vraiment pressé, il ne pouvait pas se permettre que ses concurrents lui soufflent ce gros poisson. Cela aurait pu être le contrat qui ferait décoller sa carrière !
Derek se précipita vers la porte, où Ezio attendait déjà, et l'aida à ajuster la sacoche de l'ordinateur.
Ezio courut vers l'ascenseur, appuyant sur le bouton comme un dératé, mais le voyant restait rouge.
Maudissant son foutu immeuble, le gestionnaire et sa poisse légendaire, Ezio se précipita vers les escaliers.
C'est alors que Derek le remarqua. En tournant la tête pour suivre son père, il vit que la lumière créait d'étranges reflets sur le sol du couloir.
Ezio venait tout juste de passer devant lui quand il réalisa que le concierge avait nettoyé les escaliers, mais avait oublié de mettre le panneau « sol glissant ».
Tout se passa en une fraction de seconde. Ezio fit un grand pas lourd, tout son poids porté vers l'avant, puis son pied glissa.
Derek aurait pu le prévenir, il aurait même pu tendre le bras pour empêcher la chute. Mais il choisit de rester immobile.
Ezio dévala les escaliers, rebondit sur le palier suivant et bascula à nouveau, s'écrasant en bas. Son corps n'était plus qu'un amas brisé, ses membres tordus dans des angles contre-nature.
Comme n'importe quel adolescent, Derek avait son smartphone à portée de main ; il commença donc à prendre plusieurs photos pour prouver que le sol était mouillé et qu'aucun panneau de signalisation n'était présent.
Son esprit était déjà en train de planifier l'embauche du meilleur avocat requin qu'il pourrait trouver pour poursuivre la société de gestion responsable de l'immeuble.
Ce n'est qu'ensuite qu'il descendit prudemment les escaliers pour confirmer la mort d'Ezio. Il était là, incapable de gémir ou d'appeler à l'aide, mais ses yeux étaient fixés sur Derek, le suppliant de l'aider.
Derek lui adressa un sourire carnassier et dit : « Tu crois vraiment que je suis assez stupide pour ne rien avoir appris de toi ? Comme tu me l'as enseigné plus d'une fois, il ne faut jamais déléguer. Si tu veux que quelque chose soit bien fait, fais-le toi-même. Ton smartphone est dans ta poche, sors-le et appelle les secours. Je ne suis qu'un fils raté, je ne voudrais pas tout gâcher pour toi, papa. »
Les yeux d'Ezio étaient remplis de choc et de haine, mais cela ne dura qu'un instant. Sa tête retomba, son regard devint vide.
Un rire manqua de lui échapper, mais Derek le réprima. À la place, il commença à appeler à l'aide, jouant à merveille son rôle de fils terrifié.
Comme toujours, la mère de Derek était trop obsédée par ses problèmes, son chagrin et ses sentiments pour prendre la peine de chercher un avocat, laissant tout entre les mains de Derek, puisque Ezio n'était plus là.
Faire d'une pierre trois coups. Après des recherches minutieuses, il contacta et engagea le meilleur avocat requin qu'ils pouvaient se permettre, afin que Derek soit son client plutôt que sa mère.
Il lui raconta tout sur l'incident de son père, les abus, et la nécessité de faire en sorte que l'argent soit divisé entre eux trois, la mère et les deux fils.
Derek et Carl furent très fermes sur ce point : ils voulaient que l'avocat entame les démarches pour obtenir leur émancipation. Avec l'argent de l'indemnisation et l'héritage, ils avaient assez pour être autonomes jusqu'à ce que Derek puisse subvenir aux besoins des deux.
Ce qui suivit fut la période la plus heureuse de leur vie. D'abord, ils obtinrent l'héritage, et peu après, ils furent émancipés et quittèrent le domicile de leur mère.
Pas même un mois plus tard, ils reçurent une offre de règlement très généreuse de la part du gestionnaire de l'immeuble. Ils l'utilisèrent pour régler leurs dettes et faire des projets concrets pour l'avenir.
Au cours des années suivantes, les brutes ne furent plus un problème. Derek et Carl étaient désormais tous deux des artistes martiaux et se soutenaient mutuellement. Ils purent enfin faire l'expérience d'avoir des amis et des petites amies, leur cauchemar domestique étant enfin terminé.
Ils subirent cependant de nombreuses déceptions, car trop de ces soi-disant amis s'avérèrent être des gens qui voulaient utiliser leur maison sans parents comme un lieu de fête.
Ils eurent aussi du mal à comprendre ce qu'était censé être un adolescent normal. Alors que leurs pairs ne semblaient intéressés que par le fait de s'amuser et de sécher les cours, ils étaient concentrés sur leurs études et sur l'épargne autant que possible.
Derek et Carl passaient leurs jours fériés et leurs vacances à faire des petits boulots pour ralentir l'épuisement de leur compte en banque. Ils n'étaient pas pauvres, mais pas riches non plus.
Ils savaient qu'ils devaient économiser autant que possible, au cas où des jours sombres s'abattraient à nouveau sur eux. Mais dans l'ensemble, ils avaient une bonne vie.
Derek obtint une bourse et décrocha une licence en chimie, bientôt suivie d'un master en biochimie. Carl s'en sortait bien aussi, il avait déjà son diplôme d'ingénieur, était prêt à étudier pour son master et avait déjà une fiancée.
Bien qu'il soit sincèrement heureux pour son petit frère, c'était une véritable épine dans le pied pour Derek. Il avait toujours été le moins sociable des deux et n'avait jamais réussi à nouer une relation stable, pas même à l'université.
Derek n'avait aucun mal à parler aux filles, le problème résidait toujours dans son exigence et son incapacité à faire confiance. Il avait eu de nombreux béguins, mais n'était jamais tombé amoureux.
Au début, il rejetait la faute sur sa malchance, tombant toujours sur des filles superficielles ou idiotes. Après avoir rencontré plus d'une fille bien, il a fini par blâmer son sombre passé.
Mais face à la relation épanouie de Carl, il ne pouvait s'en prendre qu'à lui-même. Alors que Carl avait traversé des épreuves presque identiques, il s'en était sorti bien plus fort et plus pur que Derek.
Derek avait tout simplement trop peur d'être blessé à nouveau pour laisser une relation dépasser un certain stade, et c'était un ennemi qu'il ne pouvait pas simplement corriger à coups de poing.
Derek a accepté le premier emploi correctement rémunéré qu'il a trouvé, travaillant de nuit dans le département qualité d'une grande entreprise chimique.
Carl lui avait confié, comme cadeau de diplôme, qu'il comptait demander sa fiancée en mariage dès l'obtention de son master. Derek avait donc besoin d'argent, car il n'avait que deux ans pour économiser suffisamment afin d'offrir à son petit frère un mariage décent.
Derek n'aimait pas son travail actuel, mais c'était un moyen de lancer sa carrière et d'étoffer son CV. De plus, c'était bien payé, et il a décidé d'utiliser l'assurance de l'entreprise pour entamer un suivi psychologique.
Il savait qu'il avait des problèmes et voulait les résoudre. Derek a consulté plusieurs médecins avant d'en trouver un avec qui le courant passait, et après plusieurs mois, il a senti qu'il commençait enfin à faire des progrès.
Mais hélas, ce bonheur n'était pas destiné à durer.