Chapitre 32
Lorsqu'ils eurent fini de comparer leurs notes sur l'explication de Solus concernant la vraie magie, il était déjà tard. Lith dut se dépêcher de sortir des bois avant qu'il ne fasse trop sombre. Il ne craignait pas les prédateurs nocturnes, mais sa mère, Elina, était une autre paire de manches.
« Si je rentre trop tard, je serai privé de sortie pendant des semaines. Bon sang, je déteste ce couvre-feu ! »
Il ne voulait pas rentrer les mains vides, alors il sortit de sa dimension de poche quelques blinkers bien gras qu'il avait gardés pour des moments comme celui-ci.
Le lendemain, Nana informa Lith que le Comte avait accepté d'aider et que certains de ses meilleurs livres étaient en route.
Lith fut contraint de faire semblant d'être toujours absorbé par le livre d'histoire de Nana ; il était trop volumineux pour être terminé en une seule fois. Il passa la journée à résumer tous les sorts de premier niveau de son grimoire, ne conservant que le nom, les signes manuels, les instructions de prononciation et une brève description pour chaque sort.
« Je n'ai pas besoin de gaspiller de précieuses pages avec ces conneries. Je peux simuler les signes manuels en bougeant mes mains rapidement, mais je dois quand même mémoriser chaque nouveau mot de pouvoir quand je fais semblant d'utiliser de la fausse magie.
De plus, si Nana veut me tester, je dois lui montrer ma maîtrise. Soupir, toute cette mémorisation abrutissante va me rendre fou. Le bon côté des choses, c'est qu'en apprenant tout ça, je peux prédire le sort d'un ennemi et le contrer si nécessaire. »
Plus d'une fois, Lith se surprit à souhaiter que Solus puisse bouger son corps à sa guise. Elle avait une bien meilleure mémoire, et cela lui ferait gagner beaucoup de temps et d'efforts.
Le seul sort que Lith était vraiment impatient d'essayer était le sort de magie de l'air, Corps Flottant. Avec cette incantation, on pouvait faire flotter dans les airs n'importe quoi ou n'importe qui pesant moins de cent kilogrammes.
Il avait de nombreuses utilisations, comme freiner une chute libre, déplacer un patient gravement blessé sans secousses, ou se déplacer sans laisser de traces et sans faire de bruit lors d'une chasse ou d'une mission de reconnaissance.
C'était quelque chose que Lith avait tenté à maintes reprises par lui-même, mais sans succès. Il pouvait facilement faire flotter les autres avec la magie spirituelle, mais pas lui-même. Il était très difficile d'équilibrer tout son corps tout en se concentrant sur le sort ; on pouvait en dire autant de l'utilisation de la magie de l'air à la place de la magie spirituelle.
Une erreur mineure le faisait flotter la tête en bas ou le faisait tourner comme dans une machine à laver. Lith ne réussissait jamais à flotter correctement, et encore moins à se déplacer.
« Si Solus a raison et que la fausse magie est un cours d'entraînement, je peux utiliser ce Corps Flottant pour apprendre à flotter pour de bon. Ensuite, l'étape la plus naturelle sera de le faire évoluer en un sort de vol. J'ai hâte de planer dans les cieux comme les héros de mon enfance ! »
Juste après le déjeuner, Lith retourna dans les bois et commença à s'entraîner. Le mot de pouvoir de Corps Flottant était « Brezza Ri Lak », il n'eut donc aucun problème avec la prononciation. Les signes manuels, en revanche, étaient assez compliqués.
Ayant appris de ses erreurs, Lith s'assura d'abord de maîtriser le mot de pouvoir avant de passer aux signes manuels. Il y alla doucement ; il n'avait pas besoin d'apprendre à le lancer rapidement, seulement d'apprendre du sort comment distribuer l'énergie.
Après seulement quelques essais, Lith réussit à lancer le Corps Flottant correctement. C'était une sensation étrange, bien différente de ce à quoi il s'attendait.
Pour flotter, il ne fallait pas un seul courant ascendant puissant, mais des centaines en même temps, chacun poussant vers le haut avec la même force pour maintenir l'équilibre.
« C'est bien pire que ce que j'avais anticipé. Pas étonnant que j'aie toujours échoué par le passé. Maintenant, selon le livre, Corps Flottant me rend en apesanteur, immobile sur place. Pour bouger, j'ai besoin soit d'un soutien externe, soit de magie utilitaire de l'air. »
Lith commença à générer de faibles courants d'air, se déplaçant comme un drone miniature.
« C'est génial ! Ce sort a d'innombrables applications, je me demande pourquoi c'est seulement un niveau un alors qu'il est si élaboré. »
« Parce qu'il ne dure qu'une minute », lui rappela Solus alors que Lith tombait déjà au sol.
Après avoir expérimenté le Corps Flottant à quelques reprises, Lith utilisa son propre flux de mana pour reproduire le sort. Il devint vite évident qu'il ne pourrait pas y arriver en un seul après-midi. La vraie magie, après tout, était vraiment plus difficile que son équivalent factice.
En colère et frustré, Lith commença à grommeler sans arrêt.
« C'est tellement agaçant de devoir apprendre deux types de magie pour chaque maudit sort. Je te le dis, Solus, j'ai sérieusement envisagé d'utiliser Corps Flottant à la place. Mais si je suis assez stupide pour faire ça, je serais obligé d'apprendre toutes ses versions de niveau supérieur, et qui sait à quelle étape se trouve le vol réel.
De cette façon, au moins, une fois que j'aurai des bases solides, tout le reste devrait être facile. Ou du moins, je l'espère. »
Lith passa tout son jour et toute sa nuit à pratiquer son nouveau sort, Lévitation, mais au matin, il n'avait toujours pas réussi.
Le jour suivant, une petite caisse de livres fut livrée à la maison de Nana, et elle la remit promptement à Lith.
« S'ils étaient à moi, je ne te permettrais jamais de les sortir de ma maison. Mais le Comte m'a explicitement dit que tu es libre de les ramener chez toi comme bon te semble. Lark est un homme très généreux, n'abuse pas de sa confiance. »
Au début, Lith était vraiment furieux. Il avait complètement oublié sa demande d'aide, et maintenant il se retrouvait inondé de livres inutiles qu'il devait faire semblant de lire. Après deux jours entiers à rester cloîtré, son corps réclamait un peu d'action.
Mais il remarqua ensuite qu'il n'y avait pas tant de livres d'histoire que ça ; la plupart étaient des biographies et autobiographies de mages, archimages et Magi éminents, passés et présents. Il avait enfin sous la main les informations dont il avait besoin pour savoir quel niveau de talent il pouvait révéler sans danger.
Lith pouvait enfin voir une lumière au bout de l'un des nombreux tunnels dans lesquels il était coincé. Jusqu'ici, son apprentissage n'avait fait qu'ajouter des problèmes à sa vie ; avoir de la chance pour une fois lui faisait vraiment du bien.
Il prit note dans son grimoire de tous les exploits accomplis par ses modèles et de l'âge auquel ils avaient réussi à les faire. Ensuite vint la partie la plus sérieuse : décider jusqu'où pousser son jeu.
« Je suis d'origine humble et sans protecteur. Imiter un Magus, c'est flirter avec la mort. Si le simple fait de révéler moins de talent que Nana a poussé un noble à essayer de me tuer, montrer autant de compétences me mettrait sur la liste noire de toutes les grandes familles. »
« D'accord », acquiesça Solus.
« Le meilleur choix est de rester en dessous du talent de Nana. Si le Comte Lark commence à te protéger, tu pourras monter jusqu'à son niveau. Un mage masculin avec ce genre de compétence serait certainement remarquable. À partir de là, il vaut mieux ajuster ton talent affiché en fonction de l'évolution de la situation. »
« Exactement ce que je pensais », acquiesça mentalement Lith.
Au cours des semaines suivantes, alors qu'ils étaient chez Nana, Lith et Solus se partagèrent les tâches. Lith bachotait tous les sorts de premier niveau tandis que Solus lisait les livres du Comte et notait chaque détail pertinent.
Lith lui donna le contrôle sur la magie spirituelle et celle de l'eau, lui permettant ainsi de tourner les pages des livres et d'écrire un appendice dans le grimoire.
L'après-midi, en revanche, ils essayaient de faire fonctionner la Lévitation. Petit à petit, ils résolvaient tous les problèmes, améliorant parfois même les fondations du Corps Flottant.
Lith maîtrisa la Lévitation après plus d'un mois de travail acharné, et à ce moment-là, il avait déjà maîtrisé tous les sorts de premier niveau, mais il fut contraint d'attendre. Selon les livres du Comte, c'était un exploit digne d'un futur archimage.
Il dut donc attendre encore un demi-mois avant de révéler à Nana le fruit de ses efforts. Elle fut sincèrement impressionnée par les compétences et la détermination de Lith.
Nana lui avait dit qu'à l'époque, il lui avait fallu moins d'un mois pour mémoriser tout le livre, et bien que Lith ait moins de talent, il avait réussi à accomplir le même résultat avec seulement deux semaines de retard.
Nana s'attendait à ce qu'il lui faille au moins deux mois entiers.
Nana lui proposa de l'aider pendant les heures d'affluence, et Lith accepta avec joie. Jusqu'à ce qu'il complète la Lévitation, il n'avait pas chassé depuis plus d'un mois. Non seulement la réserve de gibier qu'il gardait dans sa dimension de poche était presque épuisée, mais cette longue pause lui avait aussi coûté beaucoup d'argent.
Lith devait rattraper le temps perdu. Officiellement, il ne connaissait que deux sorts de lumière de premier niveau : Vinire Rad Tu (le sort de détection des maladies/blessures) et Vinire Dan, un sort de soin basique capable de traiter la toux, les rhumes légers et les coupures peu profondes.
Par conséquent, la plupart du temps, il ne recevait que les frais de diagnostic, puisque c'était Nana qui traitait les patients. Il ne pouvait soigner que des blessures mineures, mais ses profits n'étaient pas si mauvais.
Les affaires de Nana avaient des racines profondes ; des gens de tous les villages voisins venaient chercher son aide.
En passant plus de temps à l'accueil, Lith découvrit que Nana était bien plus qu'une simple guérisseuse pour les habitants de Lutia. Elle était aussi leur protectrice et la plus puissante garante de l'ordre.
Rien que par sa présence, la plupart des bandits évitaient le village, et ceux qui étaient assez courageux pour attaquer rencontraient rapidement leur créateur avant de faire le moindre dégât réel. Nana était aussi le bouclier de tous les marchands locaux et de la population.
Aucun marchand étranger, jeune maître ou jeune maîtresse ne pouvait intimider les habitants de Lutia sans subir sa colère. Parfois, on l'appelait même pour mettre fin à une bagarre de poivrots.
Lith trouvait difficile de croire qu'elle avait une telle disposition envers les gens qu'elle servait, toujours prête à intervenir dès que nécessaire.
Un jour, après que Nana eut donné une leçon à un jeune noble et ses gardes du corps, qui pensaient pouvoir prendre de force n'importe quelle jeune fille à leur goût, Lith décida de découvrir la vérité.
La vieille harpie avait déjà prouvé qu'elle se souciait de l'argent plus que de tout. Lith s'était laissé avoir par ses actes de gentillesse plus d'une fois, alors il voulait connaître ses véritables intentions.
Être impoli envers sa mentor était une très mauvaise idée, alors il opta pour une approche plus subtile.
« Maître, je ne sais vraiment pas comment exprimer mon admiration pour vous. Veiller à la sécurité du village, pratiquement toute seule, et ne rien demander en retour. C'est vraiment impressionnant de votre part. »
Nana éclata d'un rire sonore, sinistre comme celui du plombier, sur Terre, que Lith avait été forcé d'appeler un jour férié.
« Tu es vraiment hilarant, gamin. Parfois, tu es si sage que j'en oublie presque que tu n'as que six ans. Mais dès que tu sors des âneries pareilles, tu as vraiment l'air d'un enfant naïf. Bien sûr que j'obtiens quelque chose en retour. Tu ne t'es jamais demandé pourquoi mes traitements sont si chers ? »