Chapitre 2 651
Un humain aurait trouvé cela incroyable, mais pour les elfes, cela les rendait fous de frustration. Avec une apparence et un mana identiques pour tous, le trait le plus déterminant pour un individu était donc le talent.
La couleur d'un cœur de mana n'avait rien à voir avec l'affinité élémentaire ou les compétences magiques.
Pour la plupart des elfes, cela signifiait qu'ils étaient forcés de s'entraîner pendant des heures juste pour ne pas tuer leurs compagnons de clan par erreur. Ne pas avoir de talent pour la magie était loin d'être rare, mais là où un humain au cœur rouge pouvait à peine allumer une allumette, son équivalent elfe devait faire attention même en conjurant une simple brise.
Avec un cœur bleu vif et la Vraie Magie, un manque de jugement pouvait transformer un sort en un éclair errant ou en une lame de vent aux conséquences potentiellement mortelles. De plus, ceux qui manquaient de talent étaient condamnés à effectuer des tâches subalternes toute leur vie.
Pour fonctionner, leur société exigeait une séparation stricte des rôles selon le talent de chacun, à laquelle personne ne pouvait échapper sans travailler dur. Un fermier ne pouvait devenir garde qu'après avoir maîtrisé la magie jusqu'au niveau trois.
Un garde ne pouvait intégrer un corps d'élite qu'après avoir appris les niveaux quatre et cinq. Tout ce qui était supérieur exigeait aussi de l'intelligence et de la ruse, qui, tout comme le talent, étaient déterminées à la naissance.
Les talentueux n'avaient besoin que de quelques années, alors que cela pouvait prendre des décennies aux gens ordinaires et des siècles à ceux qui n'avaient pas une once de compétence ou de passion pour la magie. Une longue vie signifiait aussi une perception différente du temps, et les elfes avaient du mal à se concentrer comme le faisaient les humains.
Leur esprit vagabondait souvent et s'appliquer à la même chose encore et encore était une torture pour eux. Ainsi, passer beaucoup de temps juste pour être promu à une caste supérieure était souvent considéré comme inutile, puisque chaque accomplissement ultérieur prendrait encore plus de temps.
Les elfes aspiraient à la liberté de faire ce qu'ils voulaient et d'évoluer dans un monde où leurs capacités les rendaient spéciaux au lieu d'être juste un parmi tant d'autres, comme c'était le cas à l'intérieur de la Frange.
Aalejah le remarqua et attisa les flammes de leur curiosité en leur montrant les merveilles du Royaume Griffon, comme les châteaux, les grandes académies et le réseau de Portails de Warp.
« Je savais que M'Rael racontait des conneries ! » lança une fermière. « Si nous déménageons dans la Frange de l'Arbre Monde, nous serions juste coincés dans une autre cage. Gamine, tu as vécu là-bas avant ton bannissement, c'était comment ? »
« Pas si différent d'ici. » Aalejah haussa les épaules. « Les gens ordinaires s'occupaient du bétail et des champs, les talentueux travaillaient comme gardes, les intelligents devenaient bibliothécaires pour l'Arbre, et la crème de la crème visait le poste de Chroniqueur. »
« Au diable l'Yggdrasil ! » Le chef sortit de la cuisine en agitant une cuillère en bois qui fit voler des éclaboussures de sauce. « Je préfère mourir plutôt que de m'embêter à déménager dans un autre endroit juste pour vivre la même putain de vie ! »
Il avait ouvert un restaurant non pas parce qu'il aimait cuisiner, mais seulement pour échapper à sa vie de fermier, car c'était la seule autre chose qu'il savait faire.
« Ouais. » dit un garde-frontière. « Et puis, je me fiche de ce que dit le Parlement des Feuilles, je ne fais pas confiance à M'Rael non plus. Son histoire est louche. »
« Qu'est-ce que tu veux dire ? » demanda Aalejah.
Les gens dans le restaurant l'informèrent de tout ce que le Haut Chancelier avait passé sous silence lors de leur réunion. Comment il n'avait été qu'un simple capitaine de frontière avant d'être miraculeusement choisi par le Chroniqueur, sans raison apparente.
Comment personne ne savait comment ils s'étaient rencontrés, ni pourquoi le Chroniqueur était resté assez longtemps pour partager ses dons avec M'Rael, sans jamais prendre la peine d'informer le Parlement de sa décision en personne.
« C'est quoi, d'ailleurs, un Haut Chancelier ? » demanda une serveuse. « Cet endroit est plus stagnant qu'un marécage, alors nous avons accueilli le changement. Mais quand nous avons compris qu'il était le seul à profiter du nouveau titre, donnant des ordres comme s'il nous possédait, nous avons maudit cet idiot de Chroniqueur. »
Le'Ahy dut s'éclaircir la gorge plus d'une fois pour rappeler à tout le monde son rôle et souligner que la discussion commençait à frôler la sédition.
« J'adorerais être chef. » dit Aalejah pour l'aider. « Il y a tellement de choses délicieuses que vous pouvez préparer. Je pense que vous êtes juste fatigués de faire toujours la même chose. Tenez, goûtez ça. »
Au prix d'un grand sacrifice personnel, elle sortit un bol de glace vanille aux pépites de chocolat de son amulette dimensionnelle.
Elle en offrit une cuillerée à Le'Ahy d'abord pour l'hospitalité, puis au cuisinier.
Leurs visages stupéfaits et l'expression ravie avec laquelle ils en réclamèrent encore poussèrent les spectateurs à en demander un peu eux aussi. En quelques minutes, tout le stock personnel de glace d'Aalejah disparut, bien qu'à part Le'Ahy, chacun n'ait eu qu'une seule petite cuillère.
« Comment ça s'appelait ? » demanda la chasseresse.
« Chocolat. C'est… c'était mon préféré. » Aalejah eut besoin d'une volonté de fer pour empêcher son cœur en miettes de se révéler dans ses paroles.
« Tu peux me donner la recette, s'il te plaît ? » demanda le chef. « Je te donnerai tout ce que tu veux. »
« Je ne l'ai pas. » répondit-elle. « C'est l'œuvre d'un chef humain qui est très jaloux de sa création. »
Mentionner que c'était Lith et qu'il était aussi un Magus ne ferait que renforcer l'idée que le talent était tout, même à l'extérieur. De cette façon, la glace élargissait simplement les horizons des elfes et leur donnait un avant-goût littéral de la liberté.
« Ça n'a pas d'importance. » dit le chef avec un rire. « Les ingrédients avaient un goût simple, et maintenant que je sais que ça existe, je peux essayer de le reproduire. Merci, jeune dame. »
L'elfe fit une profonde révérence à Aalejah et retourna dans sa cuisine avec un nouveau sens à sa vie.
Il fallut pas mal d'efforts à Le'Ahy pour les faire sortir de l'Écureuil Archer et poursuivre la visite de Setraliie. Aalejah utilisa ce temps pour étudier les réseaux de protection de la ville, voir à quel point elle s'était agrandie par rapport à ses informations obsolètes, et poser des questions sur la discussion en cours au sein du Parlement.
« Je fais partie du Clan Ra'Firo et je ne suis pas censée parler de ces choses avec une étrangère. » répondit Le'Ahy.
« Je suis désolée, je ne voulais pas vous mettre dans une position inconfortable. » soupira Aalejah.
« D'un autre côté, il est vrai que je n'en saurais pas plus que les autres sans la faveur que Lord Qisal m'a témoignée. » La chasseresse caressa la pierre à son cou, gloussant comme une petite fille en sortant l'amulette de communication de sa poche.
« Je voulais l'appeler plus tôt, mais je ne sais pas quoi dire. Faisons un marché. Je réponds à une de tes questions pour chaque question à laquelle tu réponds. »
« Je t'écoute. » Aalejah serra intérieurement les poings en signe de triomphe.
« Quel âge a-t-il ? »
« Il aura deux cents ans cet hiver. » Aalejah multiplia l'âge de Lith par dix pour cacher son identité et augmenter son statut. Vingt ans, c'était comme un bébé selon les standards elfiques.
De plus, un Dragon si jeune avait peu de chances d'avoir un trésor digne de ce nom.