Chapitre 964
Il était tout à fait normal que des gens possèdent des cultivateurs du Cinquième Continent comme esclaves, et nombre d’héritiers de familles influentes avaient des goûts excentriques. Pourtant, c’était la première fois que tout le monde voyait quelqu’un marcher en transportant un vaisseau spatial.
Ling Que montrait lui aussi son vrai visage, à présent. Heureusement, il avait passé l’essentiel de son temps dans l’Innerverse et s’était rarement battu dans la Mer Cosmique. Sinon, on l’aurait immédiatement reconnu.
Modifier son apparence dans un endroit pareil était extrêmement risqué. La guerre durait depuis de nombreuses années, et toutes sortes d’événements s’étaient produits entre-temps. Il n’était pas rare que des gens tentent de changer d’apparence, et les deux camps avaient depuis longtemps trouvé des moyens de s’occuper de ces individus. Une fois repérés, nul besoin de les interroger : une foule d’experts les encerclait et les capturait aussitôt.
Lu Yin put enfin distinguer clairement l’Île des Étoiles. D’innombrables lignes runiques la recouvraient et s’élevaient dans le ciel. Même si la puissance de chacun avait été limitée à moins de 200 000, les sources de lignes runiques étaient tout simplement trop nombreuses.
Bien qu’ils se dirigeassent vers une île, celle-ci n’avait rien de petit. L’Île des Étoiles était en fait à peu près aussi vaste qu’un continent entier.
Soudain, le ciel s’assombrit tandis que d’innombrables éclairs s’abattaient comme des gouttes de pluie, frappant sans relâche l’océan autour de l’Île des Étoiles. L’eau de mer se mit à bouillir, et le ciel alterna sans cesse entre lumière et obscurité. On aurait dit l’œuvre d’esprits maléfiques.
L’île se trouvait dans la Mer Cosmique, où le temps changeait constamment et sans prévenir. Cette fois, l’orage était d’une violence extrême : même un Limiteur ordinaire n’aurait peut-être pas résisté à l’un de ces éclairs. Certains se nouaient même dans le ciel, leur puissance atteignant de quoi menacer des Explorateurs, voire des Croiseurs.
Muet devant ce spectacle, Lu Yin comprit enfin pourquoi si peu de gens acceptaient de s’aventurer dans la Mer Cosmique. S’il y était venu au Royaume du Limiteur, il aurait eu de sérieux ennuis.
Quelqu’un lui vint soudain à l’esprit : Ye Xingchen. On le disait Limiteur sans égal, et sa renommée rivalisait avec celle de Mu Rong, Ling Que et Lu Yin lui-même. Ye Xingchen avait formé un équipage et sillonné la Mer Cosmique, ce qui n’avait rien d’un exploit facile. Survivre dans cet endroit relevait du défi.
Bien sûr, Lu Yin ne supposait pas que Ye Xingchen s’en était sorti en comptant uniquement sur ses propres capacités. Même un Limiteur au talent exceptionnel n’aurait pas pu y parvenir ainsi ; il avait forcément eu recours à une autre méthode.
La pluie d’éclairs dura longtemps. Pendant ce temps, Ling Que transporta le vaisseau spatial jusqu’à l’Île des Étoiles.
Personne ne leur barra la route, mais cela ne fit qu’accroître la vigilance de Lu Yin : l’île devait être protégée par un système de surveillance secret.
À cet instant, un éclair frappa au loin et illumina un recoin sombre où une petite fille tremblait de peur.
La foudre s’écrasa sur l’île avant de se disperser dans toutes les directions. Par hasard, une étincelle fila vers la fillette.
Son visage blêmit. Face à l’éclat de foudre, son corps frêle semblait d’une fragilité extrême, tandis que les pulsations électriques évoquaient la gueule béante d’un monstre prêt à l’avaler.
Lu Yin s’apprêtait à intervenir, mais Starsibyl s’élança avant lui et prit la fillette dans ses bras. D’un geste de la main, elle fit disparaître l’éclair.
Lu Yin fut surpris de comprendre que Starsibyl avait bougé dès l’apparition de l’éclair dans le ciel. Elle avait prévu qu’il se disperserait et qu’un éclat volerait vers la petite fille. C’était de la divination : sa capacité à agir par anticipation en se fondant sur ses prédictions.
L’enfant était terrifiée, le visage blême. Mais une fois sauvée, elle exprima sa gratitude à Starsibyl.
Starsibyl avait une image d’une perfection absolue. Elle était d’une beauté exceptionnelle, d’une politesse irréprochable et d’une réputation si irréprochable que personne n’aurait cru qu’elle puisse mal se conduire. La fillette fut vite conquise et se mit bientôt à appeler la jeune femme « grande sœur ».
« Yaya, où habites-tu ? Je vais te raccompagner », proposa doucement Starsibyl en lui ébouriffant les cheveux.
La fillette cligna de ses grands yeux brillants et répondit à voix basse : « Merci, grande sœur. »
Starsibyl sourit, et Ling Que en resta un instant stupéfait.
Lu Yin observa les environs. Un nouvel orage éclata. La grande majorité des gens s’étaient abrités, et il était évident que les maisons de l’île avaient été conçues pour résister aux fréquentes averses de foudre. Personne ne se montrait, mais il aperçut du coin de l’œil quelques lignes runiques : elles provenaient manifestement de cultivateurs du Sixième Continent qui les observaient.
Cependant, puisque le groupe de Lu Yin avait franchi le blocus extérieur pour atteindre l’Île des Étoiles, les cultivateurs de l’île ne se montreraient pas trop sévères envers les trois jeunes gens.
Comme l’orage s’était acharné longtemps sur l’Île des Étoiles, les maisons étaient toutes de conception simple et les rues peu fréquentées. Même quand le ciel était dégagé, l’atmosphère ne changeait pas. En réalité, le ciel était clair la plupart du temps.
Au-dessus des maisons, les étoiles semblaient dissimulées derrière un rideau. Le spectacle était magnifique, mais en observant attentivement le ciel, on finissait par remarquer que ces lumières n’étaient pas des étoiles. Lu Yin ignorait toutefois ce qu’elles étaient exactement. Il ne posa pas de question et attendit que son petit groupe ait stabilisé sa situation avant de se renseigner.
Bien que l’Île des Étoiles fût une base dont le Sixième Continent se servait pour envahir la Mer Cosmique, la plupart de ses habitants étaient en fait des autochtones. Le Sixième Continent avait pris le contrôle de l’île, mais se contentait d’en diriger les hautes sphères. Personne ne se souciait d’une fille comme Yaya, issue d’une famille ordinaire.
Le groupe de quatre avançait et croisait de temps à autre un cultivateur du Sixième Continent qui passait en trombe, mais personne ne leur prêtait attention.
Lu Yin remarqua toutefois des lignes runiques qui les suivaient. Elles ne provenaient pas d’un humain, mais d’une sorte d’objet mécanique qui les surveillait sans interruption. Obtenez plus vite les dernières mises à jour sur NovelPing.
Ils n’étaient pas les seuls : ces dispositifs de surveillance se trouvaient partout. À première vue, toute l’Île des Étoiles semblait placée sous surveillance.
On aurait dit que chaque cultivateur de passage sur l’Île des Étoiles était surveillé, même lorsqu’on avait confirmé qu’il venait du Sixième Continent.
La famille de Yaya habitait assez près du bord de l’île, dans un bâtiment carré de cinq étages. Le toit était même équipé d’un dispositif contre la foudre, que le courant électrique traversait de temps à autre.
« Grande sœur, nous y voilà. » Yaya jeta un regard prudent à Starsibyl. La petite fille ne parvenait pas à dissimuler l’envie et la gêne qui se lisaient dans ses yeux.
Starsibyl lui caressa la tête et lui demanda, inquiète : « Où sont les adultes de ta famille ? »
Yaya répondit : « Ils sont sortis chercher des choses. Ils ne rentreront pas avant quelques jours. »
Ling Que prit soudain la parole. « Pourquoi le grand frère que voici ne resterait-il pas pour te protéger ? »
Yaya sursauta de peur et recula aussitôt d’un pas.
Starsibyl attrapa Ling Que par l’épaule et l’envoya valser, puis sourit à Yaya. « Yaya, n’aie pas peur. Ce frère-là n’est pas une mauvaise personne. »
Yaya cligna des yeux. « Ceux qui sont avec grande sœur ne sont pas méchants. »
Starsibyl sourit. « Est-ce que cette grande sœur peut entrer et s’asseoir un peu ? »
Yaya acquiesça d’un grognement et conduisit Starsibyl à l’intérieur.
Lu Yin eut honte et eut l’impression qu’ils trompaient la fillette. Il jeta un regard à Starsibyl : cette femme avait vraiment plusieurs facettes. Elle se comportait d’une manière avec lui et Ling Que, et d’une tout autre avec la petite fille, tout en passant de l’une à l’autre avec une aisance parfaite.
Les trois jeunes gens restèrent chez Yaya pendant les deux jours qui suivirent. Dehors, l’appareil aux faibles lignes runiques continua de les surveiller.
Lu Yin craignait sans cesse que quelqu’un ne vienne vérifier ce qu’ils faisaient, mais heureusement, personne ne se présenta.
Durant ces deux jours, il remarqua quelque chose d’étrange. La maison de Yaya se trouvait près de la mer, et de nombreux cultivateurs du Sixième Continent passaient par là en partant. Il constata qu’ils étaient tous jeunes ; presque aucun cultivateur de l’ancienne génération ne passait dans le coin.
Le phénomène cosmique ne limitait que la puissance ; il n’imposait aucune restriction liée à l’âge.
Pour vérifier son hypothèse, Lu Yin observa encore les passants pendant deux jours, mais le constat resta le même.
Il fit part de ses observations aux autres.
Ling Que leva les yeux au ciel. « Tu te trompes sûrement. »
Starsibyl répondit calmement : « Non. En ce moment, ce sont bien les jeunes générations qui se disputent la Mer Cosmique. »
Lu Yin et Ling Que furent tous deux stupéfaits. « Pourquoi ? »
Starsibyl expliqua : « Le climat de la Mer Cosmique est tout simplement trop imprévisible. Les Quatre Équipages de Pirates de la Mer Cosmique ont exploité le temps pour ouvrir la voie et massacrer de nombreux membres du Sixième Continent. Dans le même temps, beaucoup d’experts âgés du Sixième Continent ont tué trop des nôtres. Les deux camps se contiennent donc mutuellement, et le conflit s’est transformé en guerre d’usure. Cette impasse dure depuis des années et les deux camps n’arrivent plus à tenir. Ils ont donc été forcés de céder du terrain. Nous n’exploiterons pas le climat de cet endroit, et le Sixième Continent n’enverra pas de puissants combattants de l’ancienne génération. En bref, les deux camps envoient leurs jeunes se battre, et c’est à eux qu’il reviendra de décider de l’issue de la guerre dans la Mer Cosmique. »
Lu Yin comprit rapidement la situation. Il comprit aussi pourquoi, dans les ruines de la Secte de la Source du Dao, il avait entendu dire qu’on avait recours à diverses conditions pour attirer les jeunes générations dans l’invasion de l’Innerverse. Le Sixième Continent ne cherchait pas à l’emporter par le nombre : il voulait pousser davantage de gens à se battre dans la Mer Cosmique. La Mer Cosmique était l’un des champs de bataille les plus cruciaux du Cinquième Continent. Si le Sixième Continent y remportait la victoire, il pourrait pénétrer dans le Neoverse, où le phénomène cosmique n’exerçait plus aucune suppression. Les experts absolus pourraient alors faire leur apparition et révéler leur véritable puissance.
Avant l’apparition de la suppression due au phénomène cosmique, le Sixième Continent avait été capable de prendre le dessus sur tout l’Innerverse. Sans l’apparition soudaine de ce phénomène, ses forces auraient depuis longtemps pénétré dans le Neoverse.
« Attends, tu veux dire qu’il n’y a que des jeunes du Sixième Continent sur l’Île des Étoiles ? » demanda Ling Que.
Starsibyl ne démentit rien.
Ling Que serra les dents. « Pourquoi tu ne l’as pas dit plus tôt ? J’ai vécu dans la terreur, moi ! »
Starsibyl lui jeta un coup d’œil. « Il y a un Héritier du Royaume sur l’Île des Étoiles. »
Cette phrase fit taire Ling Que. À ses yeux, les Héritiers du Royaume n’étaient guère différents des Graveurs : les uns comme les autres étaient des êtres invincibles.
Yaya entra et servit des boissons aux trois adultes.
Starsibyl s’empressa d’afficher un sourire.
Ling Que sourit de plus belle, mais Yaya avait toujours peur de lui. Elle continuait de le prendre pour une mauvaise personne. Même si Lu Yin ne parlait ni ne souriait vraiment, Yaya le trouvait plus fiable que les deux autres hommes ; au moins, il n’avait pas l’air méchant.
Les enfants avaient souvent un regard innocent sur le monde. Et c’est ainsi que Ling Que fut catalogué comme une mauvaise personne.
Starsibyl soupira en regardant Yaya quitter la pièce. « Ses parents ont disparu. »
Lu Yin et Ling Que ne furent pas surpris. Aucun des deux n’était idiot ; il leur avait suffi d’un regard pour comprendre la situation.
Yaya leur avait menti, mais c’était sa façon à elle de se protéger. La fillette avait même disposé des vêtements d’adulte dans la maison et faisait toujours comme si des adultes y vivaient, tout cela pour se préserver.
Bien qu’elle n’ait jamais rien dit, les trois jeunes gens avaient compris que leur présence rendait Yaya très heureuse : elle allait et venait sans cesse dans la maison.
« Si cette guerre prend fin, je l’emmènerai à la Secte des Starsibyls », dit Starsibyl.
Lu Yin fut stupéfait. « Tu es plutôt gentille. »
Starsibyl ne répondit pas.
« Moi aussi, je veux bien l’emmener dans le clan Lingling », dit Ling Que d’un ton légèrement triste.
Lu Yin rejeta aussitôt l’idée. « Elle ne viendra pas avec toi. Tu as l’air d’une mauvaise personne. »
« C’est toi, la mauvaise personne ! J’ai mes admiratrices. Va demander à n’importe laquelle ce qu’elle pense de Ling Que : laquelle ne me soutiendrait pas ? » s’indigna Ling Que.
Lu Yin leva les yeux au ciel. « Elles préfèrent quand même l’argent et Mu Rong. »
Ling Que ouvrit la bouche, mais ne trouva rien à répondre à Lu Yin. La remarque lui rappela aussi un épisode passé auquel il ne voulait pas repenser.
Lu Yin se rappela lui aussi cet épisode. Ces admiratrices étaient vraiment effrayantes. Il pensa ensuite à Big, Little Pao, Lulu Mavis et à ses autres amis. Il se demanda ce qu’ils devenaient. Lu Yin avait trop d’amis dans l’Innerverse, et certains d’entre eux étaient forcément morts pendant cette guerre. Il espérait seulement que ces quelques personnes n’avaient pas péri.
Lu Yin se remémora le passé et regarda par la fenêtre. Hein ?
Il lui sembla apercevoir quelqu’un qu’il connaissait.
Lu Yin se pencha pour observer attentivement le visage de cette personne. Sa bouche s’ouvrit alors toute grande et il se frotta les yeux, incrédule.
À cet instant, un cortège de cultivateurs du Sixième Continent descendait la rue, ouvrant la voie à huit cultivateurs qui portaient une grande chaise à porteurs. Un jeune homme était affalé dessus, les jambes nonchalamment étendues. L’air parfaitement détendu, il grignotait des fruits.
Le jeune homme avait le regard fuyant, et il suffisait de le voir pour comprendre que c’était une fripouille. Ce n’était qu’un Limiteur, mais tous les cultivateurs alentour le traitaient avec le plus grand respect.
Un jeune seigneur marchait à côté de la chaise. C’était celui que Lu Yin et les autres avaient vu gifler le Croiseur alors qu’ils se rendaient à l’Île des Étoiles. À présent, il n’avait plus rien de son arrogance d’autrefois ; il se comportait plutôt en flagorneur. Il se léchait les lèvres, souriait obséquieusement, hochait parfois la tête et répétait ce que disait le jeune homme installé dans la chaise. On aurait dit qu’il suivait ses instructions.
Plus ce jeune seigneur se montrait humble et respectueux, plus le jeune homme au regard fuyant semblait ravi. Il s’efforçait de garder un air réservé en souriant, mais ne parvenait pas à cacher sa joie. On aurait dit un rat devenu immortel : plus il souriait, plus il avait l’air répugnant.