Chapitre 8
En observant l’agitation dehors, Lu Yin commanda deux plats au hasard, puis promena son regard autour de lui. Ce restaurant avait manifestement un protecteur haut placé : des soldats patrouillaient sans cesse dans la rue et la foule dehors n’osait pas faire d’histoires. Un établissement qui pouvait fonctionner en ces temps chaotiques sortait forcément de l’ordinaire.
« Voilà votre repas, bon appétit. » Le serveur posa rapidement les plats sur la table. Lu Yin en goûta une bouchée et fronça les sourcils. C’était certes bien meilleur que les rats ou les chiens mutants qu’il avait dû manger, mais ça restait mauvais. Il avala péniblement et se mit à manger lentement tout en étudiant sa carte.
Peu après, une douzaine de personnes environ entrèrent dans le restaurant. Le visage du propriétaire s’illumina dès qu’il les aperçut. « Jeune maître Kang, entrez donc ! Il pleut des cordes dehors. Dites-nous simplement ce que vous voulez, et nous vous l’apporterons tout de suite. »
Le jeune homme en tête du groupe se contenta d’un signe de tête, puis s’assit à une table voisine. Après avoir à peine jeté un coup d’œil à Lu Yin, il détourna les yeux et tapota la table. « Amenez-le. »
Quelqu’un fut jeté à terre dans un fracas, renversant plusieurs sièges. L’homme leva les yeux vers le jeune maître Kang, tremblant de tous ses membres. « Je suis désolé, jeune maître Kang, j’ignorais que ça vous appartenait. Si je l’avais su, je n’aurais jamais osé le prendre. Je suis vraiment désolé, je vous en prie, épargnez-moi cette fois ! »
Le garçon ricana. « T’épargner ? Je perdrais le respect de mes hommes. Tu savais que je comptais offrir cet objet à mon oncle ? Maintenant que tu l’as perdu, je te laisse le choix : tu me paies trente cristaux ou tu meurs. »
« Jeune maître Kang, non ! » L’homme se lamenta, désespéré. « Je ne savais vraiment pas que c’était à vous. Je vous en prie, pardonnez-moi. Laissez-moi partir, et je serai votre esclave jusqu’à la fin de mes jours ! »
Mais le jeune homme frappa la table du poing et sortit un pistolet qu’il braqua sur la tête de l’homme. « Si tu n’as pas les cristaux, tu es mort. »
L’homme se recroquevilla en hurlant de terreur, puis remarqua soudain Lu Yin, assis non loin. Il le désigna du doigt. « C’est lui ! C’est à lui que je l’ai donné ! »
Tous se tournèrent vers Lu Yin. Il posa simplement son verre et garda le silence. Dès l’entrée du groupe, il avait reconnu l’homme qu’ils rouaient de coups : c’était le cultivateur louche qui lui avait vendu la carte qu’il étudiait. Il l’avait payée trois cristaux, et l’homme lui avait aussi donné une pilule. À l’époque, le prix exorbitant de cette pilule lui avait paru étrange, mais il comprit maintenant qu’elle avait été volée au jeune maître Kang.
Le jeune homme dévisagea Lu Yin un moment, puis donna un coup de pied au cultivateur louche. « Comment oses-tu me mentir, Xu San ? Pointer du doigt un inconnu ne te sauvera pas la vie ! »
Xu San protesta désespérément : « Mais c’est vrai, c’est bien lui ! Il m’a acheté une carte. Regardez, je lui ai vendu celle qui est sur la table. Ma marque est dans le coin inférieur droit. »
Le jeune maître Kang et ses hommes regardèrent la carte, tout comme Lu Yin. Une marque figurait bien dans le coin. Aussitôt, le groupe traîna Xu San jusqu’à lui. « Frère, si tu as pris quelque chose qui ne t’appartenait pas, tu devrais le rendre, non ? »
« Dégagez », leur lança Lu Yin.
Le jeune homme fronça les sourcils et l’un des cultivateurs derrière lui s’emporta : « Quelle attitude ! Tu sais seulement qui protège le jeune maître Kang ? Tu ne manques pas de culot ! »
À peine avait-il fini de parler qu’un autre tenta de s’emparer de Lu Yin. Mais il prit une baguette et la lança. Le mince bâton de bambou transperça les bras de plusieurs cultivateurs avant de finir sa course contre le mur, où il se brisa. Le sang jaillit des blessés tandis que le mur lui-même s’effondrait. Des cris de douleur retentirent dans tout le restaurant. Le jeune homme blêmit et recula nerveusement avec sa bande, tandis que les autres cultivateurs et le propriétaire fuyaient, horrifiés.
Le jeune maître Kang pointa son pistolet sur Lu Yin. « Mon oncle est capitaine. Ne nous faites pas de mal, rendez-moi simplement l’objet, et tout s’arrangera. »
« Je l’ai jeté », répondit Lu Yin.
De toute évidence, le jeune maître Kang ne le crut pas. « Je te le répète : rends-moi cet objet, ou tu découvriras ce qu’est le véritable désespoir. Tu ne peux pas te permettre de provoquer un expert du Royaume de la Terre. »
Lu Yin était perplexe. « Si ton oncle est un expert du Royaume de la Terre, pourquoi a-t-il besoin de cette pilule ? »
« Comment oses-tu insulter mon oncle ? Tu tiens à mourir, c’est ça ? Lao Wu, contacte mon oncle, tout de suite ! » La voix du jeune maître Kang se brisa et son visage tressaillit. Il n’était pas stupide non plus : il savait que son pistolet ne pourrait pas arrêter Lu Yin.
Lu Yin baissa les yeux vers Xu San, étendu au sol, à demi mort. Il avait cru que le jeune homme arrogant voulait récupérer la pilule, mais comprit qu’il cherchait en réalité autre chose et que Xu San lui avait refilé le problème. Xu San s’en aperçut et détourna aussitôt le regard. Lu Yin sourit simplement. Il ne voyait pas d’inconvénient à porter le chapeau, mais se demandait maintenant quel objet avait pu éveiller l’intérêt d’un capitaine. Il savait que l’évolution de la Terre faisait apparaître toutes sortes d’objets exotiques, ce qui expliquait pourquoi tant d’étudiants des académies de l’univers étaient venus s’y entraîner. Il était possible que ce capitaine ait découvert quelque chose de spécial.
Peu après, un homme d’âge mûr s’approcha du restaurant. Il fit signe aux soldats de s’écarter avant de jeter un coup d’œil à l’intérieur. Le jeune homme leva bien haut son pistolet et s’écria avec enthousiasme : « Oncle, par ici ! »
Lu Yin reconnut l’homme : Kang Dafeng, l’un des capitaines vaincus par Zhao Yu. Celui-ci adressa un signe de tête à son neveu. « Tu l’as trouvé ? »
« Oui, mais ce type me l’a pris ! » répondit le jeune homme avec colère.
Kang Dafeng se tourna vers Lu Yin, tout aussi furieux, mais son expression changea rapidement en la reconnaissant. La défaite de Zhao Yu était encore gravée dans son esprit, et il avait même envié le nouveau capitaine qui avait vaincu une Demoiselle des Neiges sans difficulté. Il s’approcha avec un sourire. « Frère Lu ! »
Lu Yin lui rendit son sourire. « Quelle coïncidence, frère Kang. Tu viens manger ? »
« Ce restaurant appartient à mon frère, alors nous nous y retrouvons assez souvent. Je dois m’excuser pour ce qui s’est passé aujourd’hui. J’espère que tu ne lui en tiendras pas rigueur. Il est jeune et ne sait pas encore se conduire. »
Tout le monde resta bouche bée. Que se passait-il ? Ils s’en étaient pris à quelqu’un de puissant ?
Lu Yin sourit. « Tout va bien, ce n’était rien de grave. »
Kang Dafeng lança aussitôt un regard sévère à son neveu. « Viens ici et présente tes excuses à frère Lu. »
Le neveu n’était pas stupide. Sans poser la moindre question, il sourit et s’inclina respectueusement. « Pardonnez-moi, capitaine Lu. Je ne vous avais pas reconnu. J’espère que vous ne m’en voudrez pas. »
« J’ai dit que ce n’était rien », balaya Lu Yin d’un geste de la main. Il discuta un moment avec Kang Dafeng, qui finit par partir avec les jeunes à sa suite. Il n’aurait pas été convenable d’en dire trop à une nouvelle connaissance, mais avant de s’en aller, Lu Yin demanda qu’on laisse Xu San. Entre-temps, le propriétaire du restaurant le servit en personne et lui offrit plusieurs de ses meilleurs plats en guise de dédommagement.
Dehors, le jeune maître Kang finit par laisser éclater son incompréhension. « Oncle, pourquoi as-tu été si poli avec lui ? C’est un capitaine comme toi, non ? »
Kang Dafeng parla à voix basse. « Si tu la recroises, n’oublie pas de te montrer poli. Elle est extrêmement puissante. »
« Mais tu es toi aussi au Royaume de la Terre, oncle. Il peut être si fort que ça ? »
« Chut ! Il est plusieurs fois plus fort que moi. À Nanjing, personne ne peut le battre, à part le Bourreau en personne. Même Li Hongliang ne ferait peut-être pas le poids. »
Le jeune maître Kang en resta bouche bée. Il regarda le restaurant d’un air hébété, puis s’enfuit. Ce ne fut qu’à cet instant qu’il comprit à quel point il avait frôlé la mort.
De retour dans le restaurant, Lu Yin jeta un regard froid à Xu San. « Tu n’as pas froid aux yeux de m’avoir refilé le problème. »
Xu San avait l’impression que toute sa chance l’avait abandonné. D’abord, il avait volé un objet avant de découvrir qu’il appartenait au jeune maître Kang ; ensuite, il avait essayé de rejeter la faute sur quelqu’un d’autre, qui s’était révélé encore plus puissant ! Même un capitaine s’était montré déférent avec lui ! Xu San était convaincu que Dieu l’avait abandonné et qu’il allait mourir.
« Qu’est-ce que Kang Dafeng voulait ? » demanda Lu Yin d’un ton détaché.
« Un cristal rouge, mais je l’ai déjà vendu. » Xu San s’affala au sol et répondit avec amertume.
« Ah ? Il était très chaud ? »
« Comment l’avez-vous deviné ? » Xu San était stupéfait.
Lu Yin reconnut aussitôt l’objet : un cristal de feu. De nombreuses techniques de combat nécessitaient de tels cristaux, qui produisaient des flammes au contact. Leur utilisation s’apparentait à celle de la Paume de Givre de Zhao Yu : il s’agissait d’objets extérieurs permettant d’exécuter une technique de combat. Les cristaux de feu étaient très répandus dans l’univers, mais naturellement très rares sur Terre. Il n’était donc pas étonnant que Kang Dafeng en ait tant voulu un.
« Tu sais d’où il venait ? » demanda-t-il.
Xu San secoua la tête.
« Ha, ha, ha. Tu m’as fait porter le chapeau et tu m’as créé un ennemi sans raison, et je ne recevrais aucune compensation ? »
Xu San pâlit. « Je suis désolé, vraiment désolé. »
Lu Yin fit tourner sa baguette entre ses doigts. « Tu veux parier que celle-ci peut te transpercer la gorge ? J’ai envie d’essayer. »
Xu San trembla de peur en se rappelant la scène précédente, où une autre baguette avait transpercé les bras de plusieurs cultivateurs. Il se mit à se cogner le front contre le sol. À force de se prosterner, il s’en fit une petite bosse, ce qui fit secouer la tête à Lu Yin : il était allé si loin que l’homme voyait déjà sa mort venir. Il but une gorgée d’eau, puis se prépara à partir.