Chapitre 737
Qui aurait cru que quelqu’un aurait vraiment le cran de détruire l’héritage d’un Progéniteur ? C’était un héritage suprême à l’échelle de tout l’univers, et même les Dix Arbitres tenteraient de s’en emparer, quel que soit le danger. Pourtant, sous leurs yeux, un tel héritage venait d’être détruit.
Quelles que fussent leurs pensées à ce sujet, Lu Yin l’avait déjà fait.
Chevalier Blanc fixa l’endroit où Lu Yin venait de disparaître, le cœur envahi d’émotions contradictoires. Elle éprouvait un certain regret, mais aussi de l’admiration. Même elle n’aurait pas eu le courage de détruire l’héritage d’un Progéniteur. Cet homme était vraiment impitoyable.
Plus loin, Xin Nü, que Shi Zhongjian avait appelée, regarda l’endroit où Lu Yin s’était volatilisé. L’aura de cet homme lui semblait familière, et elle éprouvait le désir de se rapprocher de lui. Elle avait même senti entre eux une sorte de résonance de lignées. Qui était cet homme, au juste ? D’où venait-il ? Peut-être pourrait-il l’aider à retrouver ses souvenirs perdus.
***
Un grondement retentit, puis une douleur fulgurante traversa le dos de Lu Yin. Son corps entier s’écrasa contre quelque chose avant de retomber lentement. Sur la paroi de la montagne qu’il avait heurtée, une silhouette humaine s’était imprimée.
Il leva les yeux, inspecta les environs, puis se détendit enfin. Par chance, il avait atterri dans un endroit qui ne semblait pas particulièrement dangereux : une vallée tout à fait ordinaire.
Malgré la douleur intense, il sortit l’un des médicaments spéciaux des Entreprises Shamrock et entreprit de se soigner. Cette fois, il avait eu une malchance terrible : il était apparu en plein milieu d’un champ de bataille opposant les Dix Arbitres aux Héritiers du Royaume. Il pouvait déjà s’estimer très heureux d’avoir survécu. Chevalier Blanc et Wen Sansi l’avaient même sauvé ; sans eux, il aurait été perdu.
Jusqu’à présent, Lu Yin n’avait pas bien compris l’écart qui le séparait des Dix Arbitres, mais il en avait désormais une idée plus claire. Lorsqu’il s’était retrouvé au beau milieu de leur bataille, il n’avait pu détourner leurs attaques qu’en recourant à l’Art secret Yu : il était incapable de résister normalement à la moindre d’entre elles. Même les Ailes enneadiques, améliorées au point de pouvoir parer les attaques d’un Chasseur au sommet de son niveau, n’avaient pas empêché ses adversaires de le mettre à ce point sous pression qu’il n’avait même pas eu le temps de reprendre son souffle.
Du début à la fin, Lu Yin n’avait éprouvé qu’une seule chose : l’impossibilité de reprendre son souffle.
Il ne pourrait peut-être prendre part à un tel combat qu’une fois devenu Croiseur.
Un fracas retentit derrière lui : les Ailes enneadiques se brisèrent et ne furent plus qu’un amas de ferraille.
Lu Yin eut un sourire amer. Il s’était pourtant bien préparé pour cette expédition. Les Ailes enneadiques pouvaient le protéger contre les Chasseurs les plus puissants et avaient aussi accru sa vitesse au point de rivaliser avec celle d’un Éclaireur. Sa pique pouvait transpercer le corps d’un Éclaireur et, avec la chair de la Foudre du Vide en plus, il était persuadé d’être paré pour les ruines de la Secte de la Source du Dao. Pourtant, tout ce qu’il avait emporté avait été détruit sur ce seul champ de bataille.
Du début à la fin, le combat avait duré un peu plus de dix minutes, mais chacune d’elles lui avait paru une éternité, car il avait frôlé la mort à chaque instant.
Pour l’instant, il ne pouvait pas sortir, du moins pas avant d’avoir récupéré.
Malgré tout, ce voyage n’avait pas été totalement inutile, et Lu Yin en était plutôt satisfait. Il avait détruit la pierre de jade, ce qui ferait regretter leur échec aux Héritiers du Royaume, et Nightking Zhenwu devait se sentir encore plus pitoyable. Jusqu’au dernier instant, le Nightking avait été persuadé de pouvoir s’emparer de la pierre de jade, mais Lu Yin l’avait finalement détruite.
L’héritage du Progéniteur qui avait été à portée de main avait désormais disparu pour toujours. Nightking n’allait-il pas être furieux au point d’en cracher du sang ? Lu Yin avait hâte de voir la réaction de l’Arbitre.
Bien sûr, il trouvait aussi dommage d’avoir perdu cet héritage.
« Septième Frère, ce Singe t’admire. Il faut vraiment oser détruire l’héritage d’un Progéniteur comme ça. » Le Singe fantôme soupira.
Lu Yin ricana. « Si je ne l’avais pas détruit, j’aurais dû les laisser me massacrer ? »
« C’est vrai. Dans une situation pareille, il n’y avait qu’un seul bon choix. Mais d’après ce que j’ai vu, ce n’était certainement pas l’héritage d’un Progéniteur. Ce n’était peut-être même pas un véritable héritage. Comment un Explorateur comme toi aurait-il pu détruire l’héritage d’un vrai Progéniteur ? Ce serait absurde », répondit le singe.
Lu Yin acquiesça. « Je sais. Mais même si ce n’était pas un véritable héritage, ça devait quand même avoir un rapport avec un Progéniteur. Peut-être que la pierre contenait une technique de combat ou l’emplacement du véritable héritage. »
« N’en parlons plus ! C’est dommage qu’il ait disparu », déplora le singe.
Les blessures de Lu Yin étaient assez graves : il avait encaissé la paume de Di Fa, le qi de l’épée de Shi Zhongjian et la technique de combat de Nightking Zhenwu. Il resta dans la vallée et récupéra pendant dix jours, sans oser faire un seul pas dehors.
Au bout de dix jours, il remua les bras. Il se sentait beaucoup mieux.
Il était entré dans les ruines de la Secte de la Source du Dao avec l’intention d’obtenir la technique de combat du chaudron. Il avait trouvé un moyen de la comprendre et voulait donc tenter sa chance.
Cependant, il ignorait où se trouvait l’endroit des Neuf Chaudrons.
Il quitta la vallée et s’avança avec prudence. À cette heure, il ne devait rester que très peu de cultivateurs ordinaires dans les ruines de la Secte de la Source du Dao. Les plus faibles qu’il risquait de croiser auraient sans doute une force comparable à celle d’Autumnfrost Qing, tandis que les chances de tomber sur un Héritier du Royaume ou l’un des Dix Arbitres semblaient bien plus élevées.
Une prairie s’étendait au-delà de la vallée, mais Lu Yin eut beau marcher une demi-journée, il n’en vit toujours pas le bout. La zone était immense.
À ce stade, il n’était même plus certain de se trouver dans les ruines de la Secte de la Source du Dao. La chair de la Foudre du Vide l’avait-elle transporté jusqu’au Sixième Continent ? Voilà qui serait plutôt intéressant.
Il déploya son domaine avec précaution et, peu après, sentit la présence d’une autre personne à plusieurs milliers de mètres. Celle-ci avançait elle aussi avec beaucoup de prudence. En fait, elle se montrait encore plus méfiante que Lu Yin et progressait presque accroupie dans les herbes.
En apercevant cette silhouette, Lu Yin la trouva familière. Il réduisit donc son aura et s’approcha lentement.
Quelqu’un qui avançait ainsi n’était probablement pas un expert.
Lu Yin se rapprocha de l’inconnu, qui ne se doutait de rien.
Quand il vit son profil, son expression changea. N’était-ce pas Frère Han ?
Devant Lu Yin, Nong Zaitian rampait avec une grande prudence en marmonnant sans arrêt : « Ancêtres, protégez votre descendant et faites qu’il ne croise aucun monstre du Cinquième Continent. Je n’en demande pas beaucoup : je veux seulement emporter ces objets. Ancêtres, protégez votre descendant. Ancêtres, ancêtres… »
Le regard de Lu Yin s’illumina. Ces objets ? On aurait dit que l’homme avait trouvé quelque chose de précieux.
« Septième Frère, ce Singe se souvient de lui. Sans lui, tu aurais eu beaucoup de mal à échapper aux griffes de Blood Looney. Ce type est ton porte-bonheur », commenta le singe avec un ricanement.
Lu Yin était du même avis. À propos, la houe de cet homme se trouvait toujours dans son anneau cosmique, mais il ne pouvait pas la sortir dans la Secte de la Source du Dao. Dommage qu’elle lui fût inaccessible : ce jouet allait aussi vite que les Ailes enneadiques et pouvait rivaliser avec un Éclaireur, ce qui avait permis à Lu Yin d’échapper à un Héritier du Royaume.
Lu Yin ne se montra pas. Même s’il n’avait pas beaucoup côtoyé Nong Zaitian, il avait compris que cet homme était méthodique et qu’il ne révélerait certainement pas ces « objets » dont il venait de parler si Lu Yin surgissait devant lui. Il décida donc de suivre le jeune homme pour le moment.
Ainsi, deux silhouettes rampèrent lentement dans la prairie, l’une derrière l’autre. Celle de devant vérifiait parfois les environs, mais ne remarqua jamais celle qui la suivait. Quant à la silhouette de derrière, elle ne quittait pas des yeux celle qui la précédait.
Malheureusement, ni l’un ni l’autre ne se rendit compte qu’un autre individu, encore plus loin, avançait lentement dans la même direction qu’eux.
Nong Zaitian était excessivement prudent et avançait à une lenteur extraordinaire, ce qui commençait à agacer Lu Yin. Qu’est-ce qui lui prenait d’être aussi méfiant ?
Bien sûr, un peu de prudence ne faisait pas de mal, et l’expérience vécue par Lu Yin dix jours plus tôt était inoubliable. Peut-être que cet homme avait lui aussi connu une mésaventure semblable.
Un jour plus tard, Nong Zaitian atteignit le pied d’une montagne étrange, qui évoquait une sphère gigantesque munie d’une corne.
Tout excité, Nong Zaitian sortit sa houe et se mit à creuser.
Lu Yin resta interdit : il regardait Nong Zaitian se servir de sa houe comme d’une houe. Difficile de lui reprocher ça.
Nong Zaitian creusait avec enthousiasme quand des étincelles jaillirent soudain du sol : il semblait avoir heurté quelque chose. Lu Yin entendit plusieurs coups sourds, puis Nong Zaitian sauta dans le trou qu’il avait creusé et disparut sous terre.
Lu Yin cligna des yeux et s’approcha. Pendant tout ce temps, il garda son domaine actif et suivit Nong Zaitian sous terre. Il fut surpris : cet homme devait être déjà venu ici, car un passage souterrain avait été creusé.
Sans hésiter, Lu Yin sauta à son tour.
Le passage était assez court. Lu Yin réprima son aura et suivit Nong Zaitian. Le tunnel déboucha finalement sur un endroit qui évoquait un beau jour de printemps. Un parfum délicat vint même chatouiller les narines de Lu Yin et lui éclaircir l’esprit. Toutes sortes de plantes étranges poussaient à proximité et répandaient une douce lueur, couvrant le sol d’un épais tapis végétal.
Lu Yin resta stupéfait : l’endroit regorgeait de trésors naturels cultivés ici.
« Bon sang… Il y a tant de trésors naturels ! On a décroché le gros lot ! » s’exclama le Singe fantôme.
Devant Lu Yin, Nong Zaitian déterrait quelque chose, les fesses en l’air, quand il bascula soudain en arrière et tomba par terre. Une boule de lumière s’envola. Ce trésor naturel avait développé l’instinct de fuir le danger et se mit à rebondir dans tous les sens.
Nong Zaitian s’excita et voulut s’en saisir, mais du coin de l’œil, il aperçut Lu Yin. Son visage devint livide et il le dévisagea comme s’il avait vu un fantôme. « T-toi… Comment es-tu entré ici ? »
Lu Yin reprit ses esprits et toussota. « Je passais par là. »
Nong Zaitian le foudroya du regard, puis se souvint soudain de quelque chose. Il pointa Lu Yin du doigt et hurla, furieux : « C’est toi ! Rends-moi ma houe ! »
Quand Lu Yin avait fui Blood Looney, qui le poursuivait, il avait croisé Nong Zaitian sous son véritable visage. Cette fois-ci, la présence de Nightking Zhenwu l’avait poussé à changer d’apparence. Nong Zaitian n’avait vu son vrai visage qu’à leur précédente rencontre.
« Désolé, j’ai oublié de l’apporter. Je te la rendrai la prochaine fois. » Lu Yin sourit d’un air gêné.
Nong Zaitian serra les dents et le fixa. « Dégage. »
Lu Yin ne prêta pas attention au jeune homme et promena un regard ébahi autour de lui. « Ces trésors naturels doivent avoir plus de dix mille ans. Non, s’ils ont développé l’instinct de fuir le danger, ils ont peut-être même vécu des dizaines de milliers d’années. C’est un endroit exceptionnel qui n’a pas dû être découvert depuis très longtemps. »
Nong Zaitian regarda dans le dos de Lu Yin, cherchant comment s’occuper de lui. Mais plus il y réfléchissait, plus son expression s’assombrissait. Cet homme avait échappé à Blood Looney ; Nong Zaitian ne pouvait pas s’en prendre à lui.
« Comment as-tu trouvé cet endroit ? » demanda Lu Yin, intrigué.
Nong Zaitian fit tourner les yeux. « Hé, faisons un marché. On partage ce qu’il y a ici à quatre-vingt-dix-dix : j’en prends quatre-vingt-dix, et toi dix. »
Lu Yin le regarda comme s’il était idiot.
Nong Zaitian eut lui aussi l’impression de rêver et se reprit aussitôt. « D’accord, quatre-vingts-vingt. »
Lu Yin détourna le regard et l’ignora complètement.
Nong Zaitian commença à s’agiter. « Soixante-dix-trente, mais c’est le minimum que je puisse accepter. Je ne descendrai pas plus bas. Alors, soixante-dix-trente ? »
Lu Yin acquiesça. « D’accord, soixante-dix-trente. »
Nong Zaitian exulta. « Parfait, marché conclu ! »
Lu Yin retroussa les lèvres. « Moi, j’en prends soixante-dix, et toi trente. »
Nong Zaitian ouvrit la bouche, furieux. « C’est moi qui ai trouvé cet endroit ! Tu n’as aucune honte ? Tu veux te battre pour le garder ? »
Lu Yin leva les yeux au ciel. « Ce sont les ruines de la Secte de la Source du Dao du Cinquième Continent, pas ta maison. Tout le monde a droit à sa part. Le plus fort l’emporte. »
Nong Zaitian serra sa houe et prit une posture qui laissait croire qu’il voulait en faire goûter le tranchant à Lu Yin, mais, après un combat intérieur, il renonça. « Alors, moitié-moitié. »
Lu Yin sourit sans répondre et s’approcha d’une plante devant lui. « Tu la reconnais ? »
Le Singe fantôme répondit : « Non. De toute façon, je ne suis pas une encyclopédie. »
Lu Yin regarda Nong Zaitian. « Tu t’y connais un peu en plantes ? »
Nong Zaitian était dépité. « Non. »
« Comment as-tu trouvé cet endroit ? » demanda Lu Yin, intrigué.
Nong Zaitian répondit : « Je fuyais des ennemis et je suis tombé dessus par hasard. »
« La Secte de la Source du Dao a traversé d’innombrables âges. Si ces plantes y ont été plantées à l’époque, elles ne se seraient pas contentées, après tout ce temps, de développer l’instinct de fuir le danger. Certaines auraient même pu se transformer en boîtes sources depuis longtemps. Elles n’ont donc pas pu être plantées par les gens de l’époque de la Secte de la Source du Dao », commenta Lu Yin en jetant un regard à Nong Zaitian.