Chapitre 69
Les gardes de la Persévérance étaient arrivés entre-temps, parmi lesquels Sigmund, Shalosh et Torry. Dès leur arrivée, Raas s’écria, indigné : « Général Sigmund, il veut me tuer ! »
Sigmund lança un regard désemparé à Lu Yin. « Pourquoi avez-vous essayé de le tuer ? »
Lu Yin fixa froidement Raas. « Je ne l’ai pas fait. »
« Vous allez nier alors que tant de gens vous ont vu ?! » hurla Raas.
« Ah oui ? Tu as des preuves ? » railla Lu Yin. Tout le monde se tourna alors vers la caméra de surveillance, mais elle avait été détruite depuis longtemps. Raas sortit lui-même son appareil, dont il avait lancé l’enregistrement dès qu’il avait appris que Lu Yin venait, mais son visage blêmit lorsqu’il constata qu’il avait lui aussi été fracassé. Lu Yin n’était pas idiot : il savait qu’il ne fallait pas aller trop loin, même lorsqu’on cherchait simplement à sonder quelqu’un. Il lui fallait tout de même un prétexte pour s’épargner la colère du public ; pour enfreindre les règles, il fallait être très puissant.
« Minable », marmonna Shalosh d’un ton sombre, mais Raas continua de pointer Lu Yin du doigt, furieux. « Tu viens de me blesser. Munoor l’a vu aussi, pas vrai ? »
« J’ai tout vu », intervint Munoor. « Si je n’étais pas intervenu, Lord Raas aurait été tué. »
Lu Yin ricana. « Seuls des idiots croiraient deux personnes qui se sont fait écraser. »
« Toi ! » Munoor entra dans une colère noire.
Soulagé en secret, Sigmund lança un regard glacial à Raas. « Avez-vous d’autres preuves ? »
Les traits de Raas se déformèrent, mais il rétorqua : « C’est ma chambre ! Elle m’a attaqué dans ma chambre ! Voilà la preuve. »
Tous se tournèrent de nouveau vers Lu Yin, qui sortit un appareil de sa poche. L’écran s’alluma et révéla les aveux de Veron. « Cet homme a payé Veron pour qu’il s’occupe de moi ; je suis simplement venu lui rendre la pareille. Ce n’est pas exagéré, si ? »
Tout le monde garda le silence, et même Raas ne trouva rien à répliquer. Il s’était fait tabasser pour rien, tandis que sur l’Étoile de la Capitale, on ne ferait que louer la façon dont Lu Yin avait géré la situation. Ses arguments tenaient la route, contrairement aux siens.
« Les faits sont établis. Je vais m’occuper de cette affaire. Maintenant, dispersez-vous », ordonna Sigmund en congédiant tout le monde d’un geste.
« Attendez ! » l’interrompit Lu Yin.
« Avez-vous d’autres requêtes, Votre Majesté ? »
Lu Yin balaya l’assemblée du regard, puis s’arrêta sur Shalosh. « Je voulais simplement dire que je viens peut-être d’une planète primitive, mais que je ne me laisse pas marcher sur les pieds. Que certains chiens feraient mieux de rentrer leurs pattes, ou je les leur couperai un jour. »
Shalosh fixa Lu Yin d’un regard glacial, qu’il lui rendit. Il n’était qu’un prince oisif, incapable de tenir tête à un Explorateur ; même avec un statut supérieur, il serait difficile de s’en prendre à quelqu’un des Treize Escadrons impériaux. Mais il était nécessaire de lancer un avertissement, qui lui permettrait aussi de sonder la réaction de l’Empire. La nature et l’ampleur des représailles détermineraient sa conduite à l’avenir.
La foule se dispersa rapidement et Raas fut emmené se faire soigner. Shalosh ne prononça pas un mot, du début à la fin, et Sigmund ne dit pas grand-chose non plus. L’affaire fut donc close, et la Persévérance poursuivit sa route dans les ténèbres de l’espace. Quelques heures plus tard, un avis de sanction fut envoyé à tous : « Raas, élève de l’Académie Yu, a fait preuve d’une indiscipline flagrante et défié ses supérieurs. À son retour, il sera rétrogradé au rang de soldat. Que cela serve d’avertissement aux autres. »
Cette nouvelle stupéfia tout le monde, et la silhouette de Lu Yin leur apparut à l’esprit. Le Roi Zishan n’avait rien d’ordinaire. Lu Yin lui-même fut surpris : sa valeur aux yeux de l’Empire dépassait de loin ce qu’il avait imaginé. Le fils du Vice-trésorier avait été publiquement rétrogradé, ce qui constituait une immense victoire. Il semblait qu’il devrait revoir sa conduite à l’avenir.
Cette crapule ! Abattu, Shalosh serra le poing ; c’était lui qui avait poussé Raas à agir tout ce temps, et il était certain que la responsabilité lui en retomberait dessus.
Cet incident rendit soudain la Persévérance bien plus silencieuse qu’auparavant, et plus personne n’osa provoquer de troubles. Un jour plus tard, un homme d’âge mûr en uniforme militaire interrompit Lu Yin alors qu’il étudiait une carte des étoiles.
« Le général adjoint vous présente ses respects, Votre Majesté », déclara l’homme en saluant solennellement. Dans l’Empire du Grand Yu, on ne se prosternait pas : les militaires saluaient, tandis que les courtisans s’inclinaient pour témoigner leur respect.
Lu Yin sourit. « Bonjour. Comment dois-je vous appeler ? »
L’homme d’âge mûr répondit : « Vous pouvez m’appeler Adjoint. Tout le monde, sur la Persévérance, m’appelle ainsi. »
Lu Yin hocha la tête. « Inutile de m’appeler Votre Majesté, c’est gênant. Appelez-moi Lu Yin, ou élève Lu, si vous préférez. »
« Très bien. Le général m’a envoyé vous expliquer la situation de l’Empire. Nous atteindrons l’Étoile de la Capitale dans deux semaines », expliqua l’homme. Lu Yin lui fit signe de continuer, et il ouvrit une carte des étoiles. « L’Empire du Grand Yu s’étend sur treize filaments et se trouve au centre de la Grande Trame de Frostwave, reliant le nord au sud. Notre territoire forme une ligne droite qui divise à peu près la trame en deux moitiés égales et nous relie à la Trame de Grandtop ainsi qu’à la Trame du Chaos sans Limites… »
Lu Yin avait appris à mieux connaître l’Empire du Grand Yu ces derniers jours ; il savait donc déjà tout cela. Ce qui l’intriguait, c’était l’Étoile de la Capitale elle-même. La connaissance de tout l’Empire était un sujet trop vaste pour qu’il le comprenne en si peu de temps. Il savait seulement que l’Étoile de la Capitale s’appelait l’Étoile Zenyu et que sa superficie était dix mille fois supérieure à celle de la Terre. Trois anneaux de terre gravitaient autour d’elle, mais il ignorait ce qu’ils étaient.
L’Adjoint désigna un point sur la carte des étoiles. « Voici l’Étoile Zenyu ; les trois anneaux gravitent autour d’elle. Différentes branches des forces impériales y sont stationnées, et ces armées sont simplement numérotées selon les anneaux, de l’intérieur vers l’extérieur… »
Lu Yin se représenta une planète gigantesque à mesure que l’Adjoint la décrivait : la capitale de l’Empire, encerclée par l’Armée de Sang-de-Fer et à la tête des treize filaments. Après un long exposé, l’homme rangea ses cartes. « Avez-vous des questions ? »
« J’aimerais en savoir davantage sur les Treize Escadrons impériaux et le palais royal. »
« Je vous prie de m’excuser, mais je ne suis pas autorisé à vous révéler ces informations. Vous pouvez demander plus de détails au général Sigmund. »
Lu Yin trouva cela dommage. « Combien de temps avez-vous dit qu’il nous restait avant d’atteindre l’Étoile de la Capitale ? »
« Environ deux semaines. »
« C’est si lent… » marmonna Lu Yin.
« C’est une vitesse moyenne, et nous ne l’atteignons que grâce aux trous de ver qui parsèment les treize filaments et accélèrent les déplacements. Chaque saut nous fait franchir une distance immense, qu’il nous faudrait plus de mille fois le temps pour parcourir autrement. »
Lu Yin se souvint de ses débuts dans l’univers, quand sa famille avait parlé d’une sorte de vaisseau appelé vaisseau spatial Aurora, capable de désassembler des matériaux pour améliorer ses performances. En théorie, ce type de vaisseau pouvait être amélioré à l’infini ; on disait que les meilleurs pouvaient déchirer des trous noirs et se protéger des plus grands experts. Ils étaient des milliers de fois plus rapides que les vaisseaux ordinaires et faisaient rêver tous les hommes. Malheureusement, ces vaisseaux coûtaient bien trop cher pour qu’il puisse se les offrir.
« Très bien, merci, Adjoint », dit Lu Yin. L’homme le salua une nouvelle fois, puis s’en alla. Il reporta les yeux sur ses propres cartes des étoiles, puis son regard se figea soudain : vue du ciel, la Grande Trame de Frostwave ressemblait à une épée acérée dont la pointe visait directement l’Innerverse.
……
Des traînées lumineuses filaient dans le ciel noir ; c’étaient peut-être des météores, ou bien des attaques d’énergie stellaire lancées par de puissants experts. Un vaisseau spatial solitaire fendait rapidement le vide. Sur son pont supérieur, un homme contemplait les étoiles. Qingyu fit tourner le vin dans son verre. « J’ai l’impression d’avoir oublié quelque chose. Ah, oui, la lettre d’invitation de Starsibyl. Dommage que je l’aie oubliée. »
« Maître », murmura respectueusement Liu Shaoge en s’approchant de Qingyu.
Qingyu lui jeta un coup d’œil. « N’oublie pas : une fois de retour dans le clan, ne lève pas la main. Ne regarde pas partout, sinon n’importe qui peut te tuer en un instant. »
« Oui, Maître. » Liu Shaoge se montrait extrêmement déférent.
« Évidemment, ne laisse personne te marcher sur les pieds non plus. Tu restes mon subordonné, celui d’un Nightking », poursuivit fièrement Qingyu.
Liu Shaoge hocha aussitôt la tête avec ferveur, ce qui satisfit Qingyu. Cette attitude seule l’avait convaincu d’emmener cet indigène avec lui ; son nom de famille posait quelques problèmes en raison de certaines connotations anciennes, mais sa planète natale était depuis si longtemps sous le contrôle de l’Empire du Grand Yu qu’il possédait une identité légale. « En fait, je devrais te remercier. Sans toi, je n’aurais pas réussi à sortir de mon profond sommeil. »
Le regard de Liu Shaoge s’illumina. « C’est votre propre chance innée qui vous a permis de vous éveiller en tant que Nightking, Maître. L’avenir vous appartiendra sans aucun doute. »
Les lèvres de Qingyu s’incurvèrent. « Bien dit, haha ! Quand j’hériterai officiellement du titre de Nightking, je retournerai sur cette planète natale et massacrerai cette racaille. Tu reviendras couvert de gloire. »
« Merci beaucoup, Maître. » Liu Shaoge baissa encore la tête, mais ses yeux brillaient plus fort que les étoiles.