Chapitre 36
Les paroles de Lu Yin se tenaient. Zhang Dingtian et Bai Xue échangèrent un regard. Ils comprirent que si Lu Yin était vraiment un élève participant à l’épreuve, il n’aurait rien fait qui puisse lui attirer des ennuis.
« J’ai toutefois des soupçons sur quelqu’un », poursuivit-il en jetant un regard à Bai Xue. « Liu Shaoge. »
Les deux Sages furent stupéfaits. « Pourquoi ?
— Le Hubei a été marqué en bleu. Vous savez ce que ça signifie. »
Bai Xue n’était pas d’accord. « Tout mon domaine est en bleu, tout comme Nanjing. Ça ne veut rien dire.
— Tu fais partie des trois Grands Sages, et si Nanjing est en bleu, c’est uniquement parce que je l’ai sauvée. Liu Shaoge n’est pas un Grand Sage, il n’est même pas beaucoup plus fort que Zhou Shan. Comment pourrait-il se défendre contre les élèves ? Regarde la carte, tu verras qu’il y a plusieurs élèves dans la région. » Cette explication coupa court à la réplique de Bai Xue ; elle ne parvenait tout simplement pas à trouver une faille dans son raisonnement.
Zhang Dingtian poussa un profond soupir et rengaina son épée avant de s’éloigner. « Innocent jusqu’à preuve du contraire ; cela vaut pour toi, comme pour Liu Shaoge. »
Bai Xue s’en alla à son tour après avoir lancé un dernier regard inquiet à Lu Yin. Ce ne fut qu’alors que Jeraldine s’approcha. « C’est vraiment Liu Shaoge qui a répandu la nouvelle ?
— Comment le saurais-je ? » répondit Lu Yin d’un ton désinvolte.
Elle cligna des yeux. « Pourtant, tu avais l’air si sûr de toi, tout à l’heure.
Lu Yin eut un sourire en coin. « Comment les aurais-je convaincus si je ne l’avais pas été ? Quand on veut faire porter le chapeau à quelqu’un, il faut avoir l’air parfaitement sûr de soi. Qu’est-ce qu’on vous apprend à l’école, si tu ne comprends même pas ça ? »
Faire porter le chapeau à quelqu’un ? Quelle bassesse ! Ces paroles troublèrent Jeraldine, tandis que Lu Yin regagnait sa résidence. Pendant ce temps, son message publié sur le réseau incita de nombreux élèves qui se livraient à de rudes combats en Europe à se précipiter vers Tianzhu. Eddy et Hayden tentèrent bien d’expliquer qu’ils n’avaient fait que passer et qu’ils s’étaient battus contre le Moine de Tianzhu par hasard, mais personne ne les crut.
Pour Lu Yin, le réseau officiel devint un véritable film au cours des jours suivants. Les messages annonçant que X avait vaincu Y, que Z était mort, et ainsi de suite, se succédaient sans arrêt ; certains élèves qui tentaient de venir des Amériques furent dévorés par des bêtes marines mutantes en chemin. L’agitation dura cinq jours, jusqu’à ce qu’Eddy et Hayden parviennent enfin à prouver leur innocence et à convaincre les autres que le criminel n’avait rien laissé à Tianzhu.
Lorsque l’attention se reporta enfin sur Beijing, Lu Yin soupira. Il savait qu’il ne pourrait pas détourner l’attention indéfiniment ; ces élèves de l’épreuve n’étaient pas des imbéciles, et Beijing était de toute évidence l’endroit où l’on avait le plus de chances de trouver quelque chose en lien avec le criminel. De plus, il n’avait aucune intention de laisser ce dernier s’enfuir avec l’objet qu’il avait abandonné. Beijing était au cœur de tous ses plans.
À Beijing, Zhang Dingtian et Bai Xue avaient très mauvaise mine. Ils connaissaient la situation et savaient à quel point les choses allaient bientôt empirer : la capitale ne tarderait pas à devenir un champ de bataille. Zhang Dingtian était certes extrêmement puissant, mais sa force avait ses limites et il ne possédait aucune technique de combat qui lui convenait ; il lui serait impossible de protéger la ville à lui seul. Bai Xue était nettement plus faible, et la dure vérité était que même réunis, les Sept Sages se retrouveraient dans une situation désespérée.
Lu Yin était tout aussi préoccupé que les deux Sages. Il avait pris l’identité d’un natif pour l’épreuve ; si Beijing était prise, cela réduirait considérablement l’effet qu’il cherchait à produire. En outre, il n’avait aucune intention de laisser le criminel s’en tirer avec l’objet abandonné. Beijing était essentielle à tous ses plans.
« Lu Yin, partons. Beijing ne pourra pas se défendre », lui dit Jeraldine avec anxiété, mais il était perdu dans ses réflexions. Les personnes les plus puissantes de la Terre, à l’heure actuelle, étaient Zhang Dingtian et Eddy. Le premier était un tout petit peu plus fort, mais de nombreux adversaires d’une puissance comparable prendraient part à la bataille imminente. Pour empêcher la ville de devenir un champ de bataille, il devait les surpasser tous ; au minimum, il lui fallait atteindre le niveau d’Eddy et les balayer tous d’un coup de Paume Cosmique.
Après y avoir réfléchi, il glissa quelques mots à Jeraldine avant de s’envoler. « Reste à Beijing. Je serai de retour dans quelques jours. »
Jeraldine en resta à serrer les dents. Il connaissait la situation ; pourquoi lui demandait-il de rester là et de mourir ?
Au moment où Lu Yin s’apprêtait à quitter la capitale, Bai Xue surgit pour lui barrer la route. « Tu essaies de t’enfuir ?
— Je serai de retour avant que les élèves n’attaquent la ville », répondit-il doucement.
— Et pourquoi devrais-je te croire ? » demanda-t-elle, son beau visage exprimant tout le mépris qu’elle éprouvait pour lui.
« Tu n’es pas obligée de me croire ; de toute façon, tu ne peux pas m’arrêter, déclara-t-il avec calme. À moins que tu ne veuilles te battre à mort contre moi juste avant une guerre imminente ?
Bai Xue serra les poings.
« Laisse-le partir. » La voix de Zhang Dingtian retentit, bien qu’il fût resté hors de vue. Bai Xue ne put rien faire de plus et redescendit simplement au sol. Lu Yin contempla la ville un moment, puis s’éloigna. Une fois suffisamment loin, il sortit son appareil.
« Le plus proche, c’est… toi », dit-il en filant vers l’ouest.
Après le départ de Lu Yin, Jeraldine tenta elle aussi de s’en aller. Elle ne lui devait rien et aurait fui depuis longtemps s’il ne l’avait pas surveillée ; c’était donc l’occasion parfaite. Hélas, il y avait un oubli dans ce plan idéal : Bai Xue.
« De quel droit m’empêchez-vous de partir ? » exigea Jeraldine avec fureur, tandis que le Sage de l’Eau lui barrait la route.
Bai Xue lui lança un regard noir. « Parce que tu es la femme de Lu Yin. Puisqu’il est parti, tu restes ici.
— Je ne suis pas sa femme ! Ne répandez pas de rumeurs ! » hurla-t-elle, furieuse. Mais si Bai Xue était impuissante face à Lu Yin, maîtriser cette fille était un jeu d’enfant. Peu après, un bloc de glace atterrit dans la résidence de Lu Yin ; il faudrait un bon moment à Jeraldine pour dégeler. « Maudit Lu Yin, maudite fille de glace, maudits natifs… pas un pour être raisonnable ! »
……
Le Shaanxi était la province la plus proche de Beijing, mais comme aucun des Sept Sages ne le protégeait, les habitants les plus puissants n’avaient atteint que le Royaume de la Terre. Un grand groupe s’était tout de même rassemblé à Tongchuan, son plus grand centre de population. Russel était un homme décontracté, qui se contentait facilement de petites réussites. Deuxième élève le plus fort de l’Académie Garu, il n’avait aucune ambition d’accomplir la mission de l’épreuve ; il se satisfaisait d’occuper une région et d’en récolter les ressources pour obtenir un résultat convenable. Ces deux derniers mois de paix l’avaient comblé. Sentinelle — non, cultivateur du Royaume du Ciel —, il avait pris le contrôle de la ville et en était devenu le dieu tutélaire, vénéré par tous. Il aidait parfois les survivants à éliminer des bêtes mutantes, mais passait le plus clair de son temps à explorer tranquillement les environs, avec, de temps à autre, la joie de tomber sur un objet rare. La simple pensée à ses résultats le rendait heureux.
En sirotant du vin au soleil, Russel fredonnait quelques airs de sa ville natale et songeait avec un sourire : *Les planètes primitives comme celle-ci sont les meilleures. L’air est pur, les gens sont honnêtes, et je suis libre de faire ce que je veux ! Il me suffit de trouver des matériaux de valeur… Hé hé, c’est vraiment le bonheur ! Ha ha ha !*
Après s’être détendu un moment, Russel fit signe à deux jeunes femmes ravissantes. L’une devait lui masser les épaules, l’autre veiller à ce que son verre reste plein et s’occuper de ses pieds. Il gémit de plaisir. « Oh…
Alors qu’il s’apprêtait à boire une gorgée, une ombre vint soudain lui cacher le soleil. Il fronça les sourcils et leva les yeux : un jeune homme plutôt quelconque le dévisageait depuis les airs.
*Tiens ? Une Sentinelle ?* Il prit un air grave et congédia les deux jeunes femmes, qui avaient pris peur, avant de lancer un regard noir à l’homme au-dessus de lui. « Qui es-tu ?
« Un voleur », répondit brièvement le jeune homme.
« Quoi ? » Russel le fixa, interloqué. « Répète ?
— J’ai dit que j’étais un voleur », répéta aimablement Lu Yin. Il en était arrivé à la conclusion que le seul moyen d’accroître rapidement sa force était d’absorber de l’énergie stellaire, et que s’il voulait obtenir des cristaux stellaires, il devait dépouiller les élèves.
« Je sais que tu es aussi un élève de l’épreuve, gamin, mais il faut être idiot pour tenter ça ! Tu sais qui je suis ? Tu veux me voler ? Laisse-moi te dire que je… »
Une douleur fulgurante lui déchira le ventre avant qu’il ait pu finir sa phrase. Le coup terrifiant l’envoya s’écraser au sol. L’impact creusa un profond cratère ; au fond, Russel cracha du sang et leva vers lui un visage blême. C’était bien la Paume Tranche-Espace, non ? Mais qu’est-ce que c’était que ça ? D’où pouvait bien sortir un monstre pareil ?