Chapitre 29
Pour une raison obscure, Borise sentit son cœur se serrer et un frisson lui parcourut le dos. Elle se retourna brusquement et découvrit avec stupeur le regard froid d’une belle femme, qu’elle n’avait pas remarquée jusque-là. Elle mit cette impression sur le compte de sa blessure et observa la beauté qui se tenait devant elle : des bottes rouges, une jupe blanche comme neige et de longs cheveux bleus qui lui arrivaient à la taille, en contraste saisissant avec la terre rouge sombre. « Qui êtes-vous ? »
La femme sublime, qui ne semblait éprouver aucune émotion, lui retourna la question : « C’est vous qui avez déclenché la marée de bêtes ? »
Borise la dévisagea, de plus en plus jalouse de sa beauté sans pareille. De toutes les femmes qu’elle avait vues, seule Starsibyl pouvait rivaliser avec elle. Comment une beauté aussi pure et immaculée pouvait-elle exister dans cet univers ?
« Je vous le demande encore une fois : c’est vous qui avez provoqué cette marée de bêtes ? » reprit la magnifique inconnue.
« Qui êtes-vous ? » répéta Borise, la méfiance grandissant dans son regard.
« Bai Xue », répondit calmement la femme.
« Bai Xue, le Sage de l’Eau ?! »
Le regard glacial de Bai Xue passa au-delà de Borise et se posa sur le champ de bataille ensanglanté. « Pourquoi avez-vous lâché ces bêtes ? »
« Tss. Une simple indigène n’a pas le droit de me parler. Regarde-moi te déchirer le visage ! » Borise tendit la main vers elle, un rugissement bestial jaillissant de sa paume, capable de glacer le sang de n’importe qui. Des couches de glace apparurent devant Bai Xue, qui recula.
« Tu crois pouvoir m’arrêter avec la glace d’une plante idiote ? » Borise fonça droit au travers. « Vous, les indigènes, êtes vraiment stupides. »
Bai Xue s’arrêta et tendit la paume vers l’extraterrestre. Le sol gela et les vents de la forêt changèrent de direction. Borise ne fut pas le moins du monde affectée par l’attaque et leva sa propre paume. « Tu cherches la mort ! »
Bien qu’elle ne se fût pas encore remise de ses blessures, Borise n’éprouvait que du mépris pour Bai Xue. Elle gronda sourdement et la glace explosa sous le choc, déchirant la manche du chemisier de Bai Xue et laissant tomber quelques tiges d’herbe glacée. C’était exactement la même plante que celle qui alimentait la Paume de Givre de Zhao Yu, et elle fonctionnait comme les cristaux de feu.
S’attendant à voir le désespoir sur son visage, Borise toisa Bai Xue avec fierté. « Je t’avais dit que la glace de cette plante ne servirait à rien ! »
Pourtant, un vent glacé se leva soudain de toutes parts et figea le sol. Le givre se solidifia dans l’air, le sang quitta le visage de Borise. « Non… C’est impossible. C’est le don inné du Givre ; tu as un don inné ?! »
Le regard de Bai Xue resta inchangé tandis qu’une succession ininterrompue de bourrasques s’abattait sur Borise, lui gelant les bras en un instant. La jeune fille poussa un cri et tenta de s’enfuir, mais il était déjà trop tard. Son corps entier se figea en deux secondes à peine, puis elle s’effondra au sol et vola en un million de morceaux. La meilleure élève de l’Académie de la Montagne Bleue venait de mourir, tout simplement.
La mort de Borise rendit aussitôt leur libre arbitre aux bêtes mutantes sur le champ de bataille, et nombre d’entre elles commencèrent à battre en retraite. Bai Xue laissa échapper un soupir de fatigue. La jeune fille avait été redoutable. Sans sa blessure, elle aurait peut-être réussi à se libérer. Même en profitant de ce que son adversaire la sous-estimait, Bai Xue avait dû recourir à son don inné du Givre.
De retour dans la ville, Veron et Parlie avaient déjà fouillé la résidence de Zhang Dingtian ainsi que le bureau du défunt Principal, sans rien trouver. Lu Yin était lui aussi arrivé dans la capitale et était entré en ville avec Jeraldine à ses côtés. Tous deux y avaient trouvé une atmosphère grave, mais sans le chaos auquel on se serait attendu dans une ville attaquée. Même terrifiés, les survivants de la capitale gardaient confiance dans les troupes chinoises.
Aussi prospères qu’elles eussent été en temps de paix, les villes chinoises avaient toutes été ravagées de la même façon par l’Apocalypse. Les ponts étaient brisés, les maisons effondrées, et la plupart des bâtiments étaient trop endommagés pour qu’on y vive. Avoir simplement un endroit où dormir était devenu un luxe.
Lu Yin trouva une carte de la capitale et conduisit Jeraldine droit à la résidence de Zhang Dingtian. Il raisonnait comme Veron et les autres, qui pensaient que Zhang Dingtian était le plus susceptible de savoir où se trouvait le cadavre. L’intéressé se trouvait alors au sommet des murs d’acier, les yeux rivés sur un brouillard blanc au loin, qu’il savait produit par Bai Xue.
« Sage de la Lame, regardez là-bas ! » s’exclama quelqu’un, attirant l’attention de tous ceux qui se trouvaient à proximité. Une mer blanche gelait le sol au milieu du champ de bataille, entre les bêtes mutantes et les zombies. Une magnifique femme sortit du brouillard, gelant chaque créature sur son passage.
« Le Sage de l’Eau ! Bai Xue, le Sage de l’Eau ! » cria quelqu’un d’autre avec enthousiasme, déclenchant une clameur. Après l’Apocalypse, les Sept Sages de Chine étaient considérés comme des anges gardiens, et Bai Xue occupait une place à part en tant que seule femme du groupe. Sa seule apparition redonna de l’ardeur aux soldats présents et les convainquit de se battre de toutes leurs forces. La beauté pouvait être une forme de puissance à part entière : elle pouvait éveiller le potentiel de certains et leur faire oublier leurs épreuves et leur douleur. Pékin tout entière sembla rugir de joie à l’arrivée de Bai Xue, semant la peur chez les mutants encore sur le champ de bataille.
Bai Xue se dirigea vers Zhang Dingtian, qui fixait toujours le champ de bataille. « Je me suis occupée de la personne qui a déclenché la marée de bêtes. C’était une élève venue de l’espace. »
« Merci », répondit-il machinalement.
Elle poursuivit d’un ton glacial : « Tu es trop indulgent. Même si tu ne les tues pas, tu devrais au moins les capturer. Ces gens ne nous considèrent même pas comme des êtres humains. »
Zhang Dingtian gronda à voix basse : « J’en ai tué cinq. Les derniers se sont révélés plutôt difficiles à éliminer. »
Bai Xue tressaillit. « Difficiles ? À ce point que tu n’as pas pu les tuer ? »
Zhang Dingtian la regarda. « Même parmi nous, les Sages, il y a trois Grands Sages et quatre Sages. Les élèves venus de l’espace doivent eux aussi être répartis en différentes catégories. Celle que tu as tuée tout à l’heure n’était pas une adversaire à prendre à la légère. »
Bai Xue garda le silence. Borise l’avait effectivement forcée à recourir à son don inné, ce qu’aucun des quatre Sages n’avait réussi à faire. À son apogée, cette fille aurait probablement eu une puissance équivalente à celle d’un Grand Sage. Une remarque du Sage de la Lame lui revint soudain à l’esprit. « Tu as dit les derniers. Qu’est-il arrivé aux autres ? »
Zhang Dingtian plissa les yeux. « Je l’ignore. »
Bai Xue sortit l’appareil personnel qu’elle avait récupéré et tapota plusieurs fois l’écran pour activer le scanner. Celui-ci se mit aussitôt à émettre des bips, et elle poussa un cri de stupeur. « Huit. Il y a huit experts du Royaume du Ciel ici ! »
Les yeux du Sage de la Lame s’écarquillèrent, une rage immense l’envahissant. Huit cultivateurs de ce niveau suffisaient à détruire toute la capitale ! « Ils cherchent la mort ! »
À l’autre bout de la ville, alors que Lu Yin et Jeraldine approchaient de la résidence de Zhang Dingtian, cette dernière se figea soudain, stupéfaite. Lu Yin suivit son regard jusqu’à deux hommes, l’un grand et l’autre petit, bien mieux vêtus que la plupart des survivants. Plus remarquable encore, le plus petit avait une allure singulière : il mesurait à peine plus d’un mètre et était plutôt trapu. Un physique qui ne passait inaperçu nulle part. C’étaient Veron et Parlie, qui venaient de ressortir les mains vides de la résidence de Zhang Dingtian. Alors qu’ils s’apprêtaient à aller ailleurs, ils étaient tombés par hasard sur Lu Yin et Jeraldine.
Veron et Parlie se distinguaient facilement, tout comme Lu Yin et Jeraldine. La jeune femme attirait particulièrement le regard : après l’Apocalypse, les droits des femmes avaient été piétinés, et une femme aussi séduisante que Jeraldine ne pouvait que se faire remarquer dans la foule. Veron la reconnut aussitôt. Vous lisez sur nоvelping.com, la source officielle.
« Veron ! » s’exclama-t-elle, se rapprochant instinctivement de Lu Yin.
Veron ? Lu Yin fixa son attention sur lui. Il avait entendu plusieurs fois le nom du meilleur élève de la Première École Militaire, mais ne s’était pas attendue à le rencontrer si vite.
Veron fut lui aussi surpris de voir Jeraldine. La capitale était le lieu évident où mener son enquête si l’on voulait vraiment accomplir la mission de l’épreuve, mais il ne put s’empêcher de rire à l’idée qu’elle puisse y parvenir. Il reporta vite son attention sur Lu Yin et sentit la faible énergie astrale d’une Sentinelle novice. Il estima que cet autre jeune homme n’était qu’un déchet.
« Vous vous connaissez ? » demanda Parlie à voix basse.
« Nous sommes de la même académie. »
« Emmène-les avec nous, nous avons besoin de renforts », grommela Parlie.
Veron acquiesça et se tourna vers les deux. « Suivez-nous. »
Une lueur de peur traversa les yeux de Jeraldine, qui regarda Lu Yin. Même si les épreuves étaient ouvertes à tout le monde, quiconque n’était ni un ami ni un parent pouvait être considéré comme un ennemi, même s’il fréquentait la même école. À ses yeux, Lu Yin avait beau la contrôler, elle ne lui faisait pas craindre pour sa vie comme Veron ; les élèves de sa propre école étaient bien plus impitoyables.
« Je t’ai dit de venir ici ! Tu es sourde ? » hurla Veron, attirant plusieurs regards.
Parlie fronça les sourcils. « Baisse d’un ton. »
Veron lança un regard glacial à Jeraldine, mais Lu Yin fit quelques pas en avant et le regarda sans ciller. « À qui crois-tu parler ? Baisse d’un ton. »
Veron fut un peu surpris. Il ne s’était jamais attendu à ce qu’une Sentinelle novice ose lui répondre ainsi. Il ricana. « Je ne sais pas de quelle école tu viens, mais aujourd’hui, ils vont devoir rayer ton nom de leurs registres. »
Il abattit la paume, envoyant des ondulations dans toutes les directions qui atteignirent plusieurs survivants à proximité. Lu Yin haussa un sourcil en reconnaissant la Paume Tranche-Espace. Il imita le mouvement de son adversaire et lança à son tour une poussée vers l’avant.
Deux attaques identiques s’entrechoquèrent dans le ciel. Tous ceux qui se trouvaient dans le secteur n’entendirent qu’une détonation assourdissante, tandis que des bourrasques soufflaient les murs et faisaient même s’effondrer le pont voisin. Le ciel se fissura au point d’impact, formant un vide qui aspira l’air de toutes parts.