Chapitre 275
Le quartier général des Constables Ming se trouvait dans un coin quelconque de la capitale. Beaucoup savaient où il était, mais personne n’avait le courage de s’approcher du bâtiment. Cela tenait en partie aux deux sculptures de bêtes à l’air agressif qui en gardaient l’entrée. Elles n’étaient pas vivantes, mais dégageaient malgré tout des auras qui vous glaçaient jusqu’aux os. Elles étaient même capables de projeter une illusion terrifiante, au point de faire perdre la raison.
Lu Yin se dirigea calmement vers le quartier général des Constables Ming. En contemplant ces deux bêtes étranges, taillées dans un matériau inconnu, il fut de plus en plus surpris. *Ce ne sont… Ce ne sont pas des boîtes à source ?*
Les autres ne l’auraient peut-être pas remarqué, mais lui, si. Ces deux sculptures étaient à l’évidence des boîtes à source, déverrouillées jusqu’à prendre l’apparence de statues de bêtes.
Il se rapprocha et examina l’une des statues sous toutes ses coutures. Il activa son Art Cosmique, et les deux bêtes à l’air agressif se transformèrent, à ses yeux, en une énergie dense et profonde comme la mer. Même un tiers de leur énergie n’avait pas été déverrouillé.
Cela avait forcément été fait exprès ! supposa Lu Yin. Sinon, comment ces boîtes à source auraient-elles pu être partiellement déverrouillées au point de ressembler à des bêtes ? Mais y avait-il seulement des Briseurs de Verrou sur le Continent Shenwu ? Ou bien un véritable Briseur de Verrou du grand univers avait-il visité ce continent scellé et tenté de déverrouiller ces boîtes à source, avant de rencontrer des difficultés en cours de route ?
« Qui va là ? » lança une voix sévère depuis le quartier général des Constables Ming. Personne ne se montra, mais Lu Yin sentit une vague de soif de sang l’envelopper. Au moindre geste suspect, il aurait des ennuis.
Lu Yin ne répondit pas et sortit lentement la lettre. Il leva la main, et celle-ci disparut aussitôt. Puis il attendit patiemment devant le bâtiment.
Un long moment s’écoula avant que la voix sévère ne retentisse à nouveau. « Entrez. »
Lu Yin prit une profonde inspiration et pénétra dans le quartier général des Constables Ming. C’était l’endroit que les candidats redoutaient le plus. Il était imprégné du sang de leurs compagnons, et la rumeur disait que son commandant était un Souverain Martial, comparable à un cultivateur du royaume des Croiseurs. Lu Yin n’avait désormais que deux options : entrer dans le bâtiment ou mourir.
« Attends, qu’est-ce qu’il fait froid ici. Hé, où es-tu passé ? » La voix du Singe fantôme résonna soudain dans sa tête, le faisant sursauter. Mais il n’avait pas le loisir de répondre à la bête et entra en silence.
« Quelle puissante soif de sang ! C’est l’endroit idéal pour enterrer quelqu’un. Et puis, pourquoi est-ce que je le trouve dangereux ? Attends une seconde, il y a quelqu’un ici qui est assez puissant pour menacer ta vie. Bon sang, Lu Yin, qu’est-ce que tu fabriques ? Tu ne sais pas qu’il faut éviter ce genre de personnes ? » Le Singe fantôme se lança dans une tirade agaçante.
Lu Yin fronça les sourcils. Il aurait voulu bloquer les sens du singe, mais n’osait vraiment rien tenter dans l’immédiat. Il ne lui restait qu’à le laisser piailler dans sa tête.
L’intérieur du bâtiment était sobrement décoré. Toute la capitale était en liesse à l’approche de l’anniversaire de Ming Zhaotian, mais aucune trace de cette joie ne parvenait jusqu’ici. Le lieu était sombre et lugubre.
Soudain, un cri de douleur retentit au loin. Lu Yin leva les yeux, le regard froid. Il avança de quelques pas, puis tourna rapidement au coin du couloir. Devant lui se tenait une longue file de personnes silencieuses, si immobiles qu’on aurait dit qu’elles ne respiraient même pas. Le sol était couvert de sang et un homme se débattait, le sang coulant de son cou et rougissant le sol.
« Chaque jour, des étrangers viennent ici pour tenter d’entrer chez les Constables Ming. Le sang d’innombrables étrangers a rougi ce sol », expliqua une voix sévère, invisible.
Lu Yin s’avança et prit place dans la file.
« Oh ? Ce n’est pas celui qui est entré avec toi ? » demanda le Singe fantôme, surpris.
Lu Yin jeta un coup d’œil de côté à la personne dont parlait le singe. Trois personnes les séparaient. L’homme lui semblait inconnu. Son visage était froid, dénué de toute émotion.
« Si, c’est bien lui. Il peut changer d’apparence à sa guise, mais il a beau se déguiser, je le reconnais toujours au premier regard », se vanta le singe.
« Je vais vous donner une seule chance. Si vous êtes des étrangers, avancez. Si vous nous dites tout, nous vous promettons de ne pas vous tuer », déclara la voix sévère.
Personne ne bougea.
« Très bien. J’espère qu’aucun de vous ne se fera démasquer. » Après ces mots, une vague balaya les personnes dans la file. Elle était faible, mais d’une extrême précision : sa capacité à détecter l’énergie stellaire était dix fois supérieure à celle d’un globe céleste ordinaire.
Lu Yin se félicita d’avoir eu la présence d’esprit de disperser toute son énergie stellaire et de cacher les objets qui avaient pu entrer en contact avec elle, y compris son anneau cosmique. Sans cela, il n’aurait jamais réussi cette épreuve.
Soudain, quelqu’un près de lui manifesta des signes de rejet. Le regard de Lu Yin se glaça et il frappa l’homme. Celui que le singe avait reconnu attaqua au même instant. Tous deux réagirent plus vite que les autres et leurs coups atteignirent leur cible avant même que quiconque ait le temps de bouger. Dans un grand fracas, l’homme fut projeté au loin.
Les autres écarquillèrent les yeux.
Lu Yin échangea un regard avec l’autre homme, puis ils tournèrent tous deux les yeux vers celui qu’ils venaient d’envoyer voler.
L’homme se releva, épousseta ses vêtements et les regarda avec admiration. « Pas mal. Le fait que vous m’ayez attaqué prouve que vous voulez vraiment tuer les étrangers. Vous deux, vous êtes admis. Les autres, vous avez échoué. Sortez. »
Lu Yin plissa les yeux et l’observa attentivement.
L’homme eut un petit rire. « Je suis Ming Zhaochen. » Après quoi, son apparence se déforma et il prit celle d’un homme d’âge mûr qui ressemblait quelque peu à Ming Zhaoshu.
« Salutations, mon seigneur. »
L’autre homme s’inclina aussitôt. Lu Yin l’imita. « Salutations, mon seigneur. »
Le maître des Constables Ming était Ming Zhaochen. Il appartenait à la même génération que Ming Zhaotian et Ming Zhaoshu. Souverain Martial, il était la lame la plus acérée de l’empire.
Ming Zhaochen les examina tous les deux. « Les Constables Ming recrutent beaucoup de monde chaque année, mais rares sont ceux qui ont vraiment les qualités requises. Il faut de la force et un esprit solide, mais aussi du courage et de la souplesse. Les étrangers qui envahissent notre continent sont extrêmement puissants. À leurs yeux, le Continent Shenwu n’est qu’une zone d’épreuve. Tous ceux qui osent venir ici sont des experts. Vous devez être plus forts qu’eux. »
« Oui, mon seigneur », répondirent-ils.
Deux jours plus tard, à l’extérieur de la capitale, Lu Yin était allongé au sol, un globe céleste dans la paume, qui émettait de temps à autre des ondulations.
De nombreux Avant-gardistes Ming étaient dissimulés aux abords de la capitale et patrouillaient sans relâche à la recherche d’étrangers.
Lu Yin jugeait que cette méthode ne donnait probablement pas de grands résultats. La plupart des étrangers savaient remplacer leur énergie stellaire par de la puissance martiale et ne se feraient donc pas repérer par un procédé aussi rudimentaire. Mais c’était le travail des avant-gardistes, et ils ne pouvaient pas relâcher leur vigilance.
Au sein des Constables Ming, Lu Yin se faisait appeler « Sept ». L’autre homme arrivé en même temps que lui utilisait le pseudonyme Wu Shang.
« Tu es sûr que cet homme est arrivé sur le Continent Shenwu en même temps que moi ? » demanda encore Lu Yin.
Le Singe fantôme semblait exaspéré. « Oui, oui, oui. Combien de fois tu veux que je le répète ? Personne ne peut m’échapper. Toi non plus. »
« Tais-toi », murmura Lu Yin. Il scruta le lointain et activa brusquement son Art Cosmique. L’espace se mit à trembler légèrement. Quelqu’un se déplaçait si vite que le vide lui-même se déformait.
Pour accomplir cela sur le Continent Shenwu, cette personne devait être soit un Explorateur, soit un génie Limiteur. Lu Yin avait l’impression d’en être capable lui aussi, mais rares étaient les candidats de son niveau.
Une bourrasque passa dans un sifflement, et Lu Yin se concentra sur la silhouette en mouvement. C’était une femme, mais il se lança à sa poursuite sans hésiter. Il n’utilisa que sa force physique et dissimula son aura pour éviter qu’elle ne le repère.
Plus il avançait, plus la situation lui paraissait étrange. Cette fille se déplaçait en ne comptant que sur ses capacités physiques, sans recourir à la puissance martiale ; elle ne risquait donc pas non plus d’attirer l’attention.
La voir se déplacer ainsi, au point de déformer le vide, lui évoqua aussitôt la Famille Mavis. S’il ne se trompait pas, cette fille était probablement Grandini Mavis.
Quatre montagnes entouraient la capitale Ming, mais il y en avait beaucoup d’autres dans les environs.
Elle évita une foule et entra dans une petite maison au toit de chaume. Lu Yin s’arrêta, puis s’approcha lentement.
« Tu es en retard », dit quelqu’un à l’intérieur.
« J’avais trop à faire, je n’y pouvais rien. Au moins, moi, je suis là, contrairement à certaines personnes. »
« Peu importe. Le jour de l’anniversaire de l’empereur, la Trame de la Brume Sombre lancera une attaque. Tous les experts de rang Explorateur et supérieur de ce continent seront occupés. Les quatre protecteurs au sommet des montagnes compris. Notre mission consiste à attaquer la Tour de la Lumière Résonnante. »
Sur le toit, Lu Yin se calma et regarda en contrebas.
Ils étaient moins de dix dans la petite pièce. Dès qu’il entendit le terme « Explorateur », Lu Yin comprit qu’il s’agissait forcément de candidats.
« Tu es sûre que la Tour de la Lumière Résonnante est l’un des cinq points ? » demanda la dernière fille arrivée.
Lu Yin ne parvint qu’à distinguer brièvement chacun des participants, car il n’osait fixer personne trop longtemps. Des experts comme eux auraient sans aucun doute remarqué qu’on les observait. Il ne pouvait donc pas confirmer si la femme qu’il avait suivie était bien Grandini Mavis.
« J’en suis certaine à quatre-vingt-dix pour cent. Notre secte a des gens qui se cachent ici depuis un millénaire. L’un de nos ancêtres a même protégé la Tour de la Lumière Résonnante il y a plusieurs siècles. Les renseignements devraient donc être fiables. »
« Bien. Je n’ai pas envie de vous aider pour découvrir que tout cela ne servait à rien. »
À cet instant, Lu Yin changea d’expression. Quelqu’un d’autre était là.
La maison se tut et tous les regards se tournèrent vers l’extérieur.
Le nouveau venu ne chercha pas à dissimuler son approche et entra sans hésiter.
« Eh bien, n’est-ce pas le lettré ? Comment as-tu trouvé le temps de nous rejoindre ? » lança la fille d’un ton moqueur.
Celui qui venait d’entrer était Han Chong. « Si le gérant de la Banque Wuyun peut se libérer pour venir ici, un simple lettré comme moi devrait en être capable aussi. »
« Je n’aurais jamais cru que Han Chong, l’un des quatre meilleurs du Tournoi de combat astral, deviendrait lettré dans l’Empire Shenwu. Rien que cela laisse présager de très bons résultats », dit quelqu’un avec envie.
La fille répliqua avec dédain : « Qu’y a-t-il d’extraordinaire à ce qu’un lettré vienne de la Zone de Flux Erudite ? »
« Exactement. Revenons au sujet. Mais d’abord, nous devons faire un peu de ménage. » Sur ces mots, Han Chong leva les yeux vers le toit.
Lu Yin écarquilla les yeux et tenta de s’enfuir avec l’Éclair. La maison s’effondra sous la force des ondes de choc qui se propagèrent dans toutes les directions. Han Chong balaya les environs du regard, puis se concentra sur l’endroit où Lu Yin se trouvait avant de disparaître. D’un simple geste, il fit apparaître, grâce à la puissance martiale, une image de montagnes et de fleuves immenses. Personne ne pouvait lui échapper.
Lu Yin fut assez surpris de voir cette technique de combat singulière apparaître dans le vide. C’était le pouvoir de Han Chong.
« Qui est là ?! » cria la fille en frappant Lu Yin.
Lu Yin pivota et décocha un coup de pied. L’impact déclencha une onde de choc violente qui ravagea les montagnes et réduisit le sol en poussière. Tous deux reculèrent au même moment. Lu Yin fit apparaître de la main gauche le troisième œil de l’Empereur Géant. Il activa son Art Cosmique, fixa l’image tracée par Han Chong et attaqua. La puissance martiale se dissipa sans peine, lui permettant de filer.
Han Chong fut stupéfait de voir sa technique de combat dissipée avec une telle facilité. Il n’avait certes pas donné toute sa puissance, mais sa technique aurait dû pouvoir arrêter même un Explorateur. Pourtant, cet individu n’avait pas été arrêté. Ce ne pouvait être qu’un Briseur de Verrou !
Le coup de pied de Lu Yin avait également repoussé la fille. Furieuse, elle voulut se lancer à sa poursuite, mais Han Chong l’arrêta. « Inutile. Tu ne le rattraperas pas. »
La fille, contrariée, le regarda en serrant les poings. Elle était stupéfaite. Cet individu avait bloqué son coup et dissipé la technique de combat de Han Chong : il devait être extrêmement puissant. Il n’était même pas encore Explorateur, mais possédait déjà la force de rivaliser avec eux.
Les autres se précipitèrent dehors. « Alors, Han Chong ? »
Han Chong secoua la tête d’un air contrarié. « Il est très fort. Je n’ai pas réussi à l’attraper. »
« Qu’est-ce qu’on va faire ? Il sait forcément ce qu’on prépare », se désola quelqu’un, mais personne ne reprocha quoi que ce soit à Han Chong. Parmi eux, seuls lui et Grandini étaient les plus forts. Si même eux n’avaient pas pu arrêter cet individu, les autres n’avaient rien à ajouter.
Han Chong répondit calmement : « Ne vous inquiétez pas. Continuons. »
« Mais on ne sait pas qui c’est. Et s’il faisait partie des Constables Ming ? » demanda quelqu’un, perplexe.
Han Chong répondit d’un ton catégorique : « C’est forcément un candidat. »
« Je le pense aussi. Sa façon de se battre ne ressemblait pas du tout à celle d’un natif », ajouta Grandini.
Les autres échangèrent des regards et ne purent que soupirer. « Essayons d’en avoir le cœur net, alors. »